CHAPITRE VI
Idée fausse sur l'analogie. — Cas où le langage se laisse guider par l'analogie. — A. Pour éviter quelque dimculté. — B. Pour obtenir plus de clarté. — C. Pour souligner soit une opposition, soit une ressemblance. — D. Pour se conformer & une règle ancienne ou nouvelle. — Conclusions sur l'analogie.
Dans les livres de linguistique publiés depuis quinze ou vingt ans l'analogie occupe une grande place, non sans raison, car Thomme est naturellement imitateur, et s'il a quelque expression à inventer, il a plus vite fait de la modeler* sur un type existant que de s'astreindre à une création originale. Mais on se trompe quand on présente l'analogie comme une cause. L'analogie n'est qu'un moyen. Les vraies causes, nous allons tâcher de les montrer *.
Les langues recourent à l'analogie :
A, Pour éviter quelque difficulté d'expression. — Une formation plus commode ayant été trouvée,
1. Je suppose qu'il est inutile de répéter ce que j'ai dit en commençant sur cette volonté à demi consciente et opérant à tâtons qui préside à révolution du langage.
l'aDcienne formation est, en qticlqne sorte, arrêtée en sa force d'extension, réduite à ce qu'elle possède, privée de toute occasion de s'enrictiir davantage. Mais dès lors qu'elle ne s'enrichit plus, elle s'appauvrit. L'Iiiihitnile fait que tantôt sur nn point, tantôt sur un aulie, l'ancienne formation est délaissée, Hlle finit par n'avoir plus qu'un petit nombre de spécimens qui lui restent fidèles, spécimens eux-mêmes de plus en plus incomplets et incertains.
Un exemple frappant nous est fourni par le grec, avec ses deux conjugaisons en ^^ et en m, que nous voyons en concurrence dès les plus anciens temps, mais avec un constant recul de la conjugaison en [ii, un constant progrès de la conjugaison en eu.
La première est, sans aucun doute, la plus ancienne', comme elle est la plus compliquée et la plus dirricile.»Aussi est-ce une formation close, réduite it une centaine de verbes (à la vérité, très importants), dont le nombre n'augmente plus. Dès l'époque homérique, la conjugaison en ^i est non seulement . parquée, mais attaquée chez elle. A côté de Zzlwjy.%, l'on voit se produire un verbe os'.kvjo. Le verbe EÎfjit, K être », fait au participe wv, sur le modèle de Wuv. Le verbe e'i[jli, « aller », fait h l'optatif ï(ii[ti, sur le modèle de Woijai. Les verbes à redoublement, comme
I. Quelques llnfinielcs. en ces dernières annijes. onl soutenu que la conjugaisun en |j,i i^lail la plus niaderne. Nous ne pouvons voir dans cette thèse «lu'un ingénieux paradoxe, que la tue seule du laiin aurait dû empêcher de naître.
mjrri.),|XLfAva),YCYvo[iw, qui étaient de même sorte que rih-t,^:, Sto(,)[xi, xi-^3r,[:ti, oot décidément abandonné la conjugaison en [jli, pour passer aux verbes en t».
La conjugaison* en jii présente donc le spcclaclc d'une formation saccagée, battue en brèrlie. Chacune des pertes qu'elle a faites a été un gain pour la conjugaison en di.
La mémoire ne se charge pas volontiers de deux mécanismes fonctionnant concurremment pour un seul et même résultat : si peu qu'elle hésite, les formes le plus souvent employées se présentent les premières.
La conjugaison en w offrait l'avantage d'une accentuation plus uniforme, d'une moins grande variété de voyelles, d'une symétrie plus visible; cet o ou cet e qui vient se placer entre la racine et la désinence (/.ii-o-i«v. Î.ù-E-T£) est comme un tampon qui empêche les contlits. La facilité plus grande devait assurer la victoire à la conjugaison en w.
En latin, les choses sont encore plus avancées. La lutte est déjà terminée. Qui se douterait, sans ta lumière projetée par les langues congénères, que sîslere, b(bere,gtgnere,serere, sont d'anciens verbes à redoublement, semblables à 'ci')Ti[j.i., StSwjAi? Les survivants de l'ancienne conjugaison, esse, ferre, vette et quelques autres, sont classés parmi les verbes irréguliers. Kucore ne sont-ils irrétîuliers que pour une partie de leurs formes. Le travail de rangement se
Itt LES LOIB INTELLECTUELLES DD LANGAGE.
conliruianl duiis le peuple, velfe a donné en bas-lalin ro/êrf, d'où le français vouloir; passe a (tonné polére, d'où le français pouvoir. Les derniers restes ont donc éiv |ieti à peu ahsorbés.
Cependant, telle est la lenteur de ces évolutions, qu'aujourd'hui encore, dans toutes les langues romanes, il reste un témoin, unique ù la vérité, de la conjugaison en [xi. C'est le verbe être, qui, par ses anomalies, trahit son origine plus ancienne. Il est d'ailleurs fortement entamé. En espagnol on a somos, sois, son, comme si le latin était sumtis, siifis, swit. L'ilalien lire un gérondif e«e«(/o d'un infinitif déjà modernisé essere.
Ce qui s'est passé pour les verbes a eu lieu aussi pour les substantifs. Une déclinaison plus facile, plus claire, gagne du terrain sur les autres déclinaisons. Déjà dans les inscriptions de Delphes on trouve TeOvaxvwiï, iyiùvoiî, Èv îvSsoi; t^'-ol;, h wîi ùxtù hio:;, ctf. C'est un commencement qui annonce ce qui se passera dans la suite pour cette troisième déclinaison, d'un maniement trop délicat. A l'imitation du datif ii'wvoiî est venu ensuite un nominatif iyfjvov. (Vest ainsi que se préparent les formes modernes comme àf-yovToi, ^ipsyro:. Déjà anciennement, à côté de <pû)>»5i [JiipTUî, 2^ixtlllp, on trouve les nominatifs
OliXwOÎ, [*4pTUpOî, SlOXTOpOÎ '.
UE L'ANALOGIE. 7t
Quelque chose de semblable s'est passé pour le Féminin. Les noms de la Iroisième déclinaison ont été changés en noms de la première ; au lieu de ■f)-oî, le grec moderne dit ïi fV;-;-», au lieu de tJ.v
£>.î:'.5i il fait TT|V ÈXTttSav.
C'est évidemment le datif pluriel qui était la pierre d'aclioppemenl : le déraillement des déclinaisons commence toujours sur ce point. Le participe présent àxoiliov aurait dû donner la forme peu commode àxoJouTi. Mais déjà dans la langue d'Homère on trouve àxciuôvTecfo-i ', Ces formes en smi, qui ont pris naissance parmi les thèmes comme Teîy&î, deviennent très fréquentes sur les inscriptions, où l'on a,
par exemple, àp-^iv-cïtro-i, Èàvritrïi, ÈÀDovreo-Tt, iywvETTi, jtivTEffT'., ïUeayET'iffivTéï'Ti.
En rapprochant àywveTri et iy(;>vo'.î, on se convainc que des deux côtés le but est le même : U s'agissait d'éviter i-yUm.
lin lalin, nous retrouvons les mêmes faits, et d'une façon encore plus visible. La déclinaison consonnntique y est déjà plus qu'à moitié remaniée. C'est au type de la déclinaison en i {avîs, colUs) que les différentes flexions ont été ramenées. On peut s'en rendre compte aisément en comparant, par exemple, le grec fEpôvt-wv et le latin ferent-imn, le grec tpépov:-! et le latin ferent-ia, le grec (pipovr-îî et le latin