‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 37 sur 76 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

i de rdlnrgissemcnt du sens. — Les fails J'iSlargissement soni nt de renseignemenls pour l'hisloire. — Ils sont une consiice du progrès de la pensée.

L'élargissement du sens est la contre-partie de ce que noua venons d'observer. On peut èlre surpris de voir deux mouvements en sens opposé exister simultanément. Mais il faut prendre garde que la cause, des deux parts, n'est pas la même : tandis que la restriction tient, comme on l'a vu^ aux conditions fondamentales du langage, l'élargissement a une cause extérieure : il est le résultat des événements de l'histoire.

Les exemples vont rendre ceci plus clair.

A Rome, un bien de terre sur lequel avait été pris hypothèque s'appelait />rœrf/(/7?i. Le mot est un composé de vadium, « gage » ', et de la préposition pj**.

I. Vadium esl imisil^ en laltn classique, où il est remplacé par vadimonimn. Mais it a reparu dans le talin du moyen flge : nous en avons lire le rraocaja gage. Le gotliJque ga-wadjan, l'anglo-saxon leeddïan,

Mais par un remarquable élargissement du sens, toute propriété rurale finit par s'appeler prœdium. C'est probablement par la langue du droit que s'est fait ce changement, les immeubles dotaux s'appelant prœdia dotalia.

Le caractère particulier d'après lequel un objet a été dénommé peut donc rentrer dans l'ombre, peut même s'oublier tout à fait. Au lieu de désigner seulement une catégorie, le mot vient à désigner l'espèce entière.

Le substantif français gain témoigne de la vie agricole de nos ancêtres. Gagner [gaaignier) c'était faire paître; un gagnage était un pâturage; le gai-gneur était le cultivateur; le gain {gain) était la récolte. Il en est demeuré un témoin qui n'a pas varié : c'est le re-gain. Quant au simple gain^ à mesure que la vie s'est compliquée, il a étendu sa signification : il a désigné le produit obtenu par toute espèce de travail, et même celui qui est acquis sans travail.

A la vie agricole appartient pareillement le latin pecimia^ qui désignait d'abord la richesse en bétail, et qui a fini par désigner toute espèce de richesse. Ce qui est moins connu, c'est que le changement

d'où Tanglais wed et l'allemand wellen, sont, à ce que je crois, des emprunts faits au latin. Les termes juridiques, pour lesquels il importait de bien s*entendre, passaient des Romains aux Barbares. - Sur cette famille de mots, voir mon Dictionnaire étymologique latin, au mot vasy vadU, '^

lit'W

COMMENT S'EST FIX& LE SENS DES MOTS, inverse n eu lien au moyen Age chez les Celles de la i Grande-Bretagne. Comme il s'étail «ilabli un compromis entre le système ancien d'échange en nature J et le système nouveau d'échange monétaire, certains ] termes désignaient tour à tour soit une monnaie, ] soil son équivalent en terre ou en hélail. En vieux I gullo'is srribl [Uiin scrupulitm) est unemonuaie; chez 1 les Gallois du xn" siècle, ysgrubl a le sens de bétnîl, f bête de labour. Dans la Bretagne armoricaine, le latin solidus est devenu saoul, qui désigne le bétail en | généra! '. Chez les Anglo-Saxons, au contraire, l'ancien /èoA, « bétail », est venu k désigner une somme I d'argent '. Des alternatives de richesse et d'appauvrissement expliquent ces faits, dont les contempo- l rains n'ont pas conscience.

Ces aortes de transformations du sens sont importantes à observer pour l'hisforicn : car elles constî-J tuent pour lui des indications d'autant plus < qu'elles sont involontaires. 11 ne fandiait pas rap- | porter ces faits au chapitre de la métaphore. La meta- ' phore est l'aperception inslanlnnée d'une resscm-, blance entre deux objets. Ici, au contraire, nous! avons affaire à un lent déplacement du sens : le \ peuple continuait, sans y penser, à employer le mot J pemnt'a, alors que déjà la fortune du citoyen romain J ne consisliiit plus uniquement en tioupeaux.

i. ). LoUi, Heiiiie tic Vhisloire des religions, 1996, article sur le dniitj celliqu« de M. d'Arhois de Jubainville, i. De tfi l'onglais fee, • récompense, i>alairc,

Les idées générales que Thumanité a acquises dans le cours des siècles n'auraient pu recevoir de nom sans cet élargissement du sens. Comment aurait-on pu désigner le temps et Tespace? Le temps, c'était à l'origine « la température, la chaleur ». Le mot est de même origine que tepor\ Puis on a désigné de cette façon le temps (bon ou mauvais) en général. Enfin on est arrivé à l'idée abstraite de la durée.

L'espace, c'était la carrière où courent les chars {spatium^ mot emprunté du grec oràStov, dorien oTîàStov) *. Pour parler des chevaux qui dévient de leur course on emploie le verbe exspatiari. Cicéron-, voulant dire que l'éloquence a dévié, dit : Deflexit de spatio curriculoque majorum. Puis le mot a pris le sens général d*élendue et d'espace.

Le verbe est la partie du discours qui présente les plus nombreux exemples d'élargissement. Une fois que d'une façon ou d'une autre, pour désigner un acte, la langue a fait choix d'une expression, l'on ne tarde pas à oublier la circonstance — quelquefois indifférente ou fortuite — qui l'a fait ainsi dénommer,

{, Le neutre topcu, • chaleur », existe en sanscrit. Le rappop de (ftmpua j'I Icfjor est le in(}me que celui de dccus el decoi\ fulgur et fulffor. Il est resté quelque chose de l'idée de la température dans le verhe lempernre,

2. Voir Mihnoires d*f la Société de linyuisiique, VI, p. 3. Au sujet de la substitution du t au d, cf. cotoneum = xu$(ôviov, citrus = xé$po;<

Qui pense encore, en prononçant le verbe brîlier, k la pierre précieuse — beryllux — dont on i'a tiré? (^enx ijiii ont créé le verbe pliiinbicare, donl nous avons fait plouyer, ont dû bientôt perdre de vue le |il(>iiib cjui servait à charger le filet ou la ligne, et ont Hpiiliijué la même expression à tout ce qui descend, à tout ce qui plonge au fond de l'eau. Il est diins la nature de notre esprit d'opérer de celte façon, car nous sommes bien plus frappés de l'acte en luimême, qui csl une impression présente, que de la circonstance déjà lointaine qui uous Ta fait nommer pour la première lois.

Il y avait à Rome un recensement qui revenait tous les cinq ans, et qui élait accompagné d'une cérémonie religieuse, appelée « purification " : Instrum, lustralio. Comme, à celte occasion, le magistral el les prêtres parcouraient les rangs du peuple, le verbe lustrare prit le sens de h parcourir, passer en revue ». Virgile a donc pu dire, parlant delà mer Ausouienne qui doit èlre parcourue par Enée :

Et salis Ausonii (uslrandum tiavibus œquor.

Peu de gens pensent, en se disant accablés d'un malheur, accables d'une nouvelle, qu'ils généralisent une expression empruntée à la guerre de siège, et que lesubstanlifcarfflAû/«ffi,quîafaitcoaA/e,d"oùac(a/>/ffr, est formé du grec xaT»Ço),TÎ, « renversement ". Encore moins les Romains, quand ils parlaient de la spl&i- (/('(//' du ciel ou d'un triomphe splendtde, songeaient-

ils que c'est à une couleur maladive de la peau, à la morbidesse du teint, que le verbe splendeo devait son origine *.

L'élargissement du sens est surtout fréquent avec les mots composés. Après avoir réuni deux termes pour en faire un tout, on ne considère plus que Tensemble. Vindemta, par exemple, qui contient le mot vimim, se dit pour d'autres récolles que celles du vin : vindemia olearum, mellù, turis. Parricidium^ qui est le meurtre d'un père, s'est étendu, l'altération phonétique aidant, jusqu'à marquer toutes sortes de crimes : à tel point que déjà les Romains en cherchaient des étymologies assez lointaines. Nous touchons ici à ce que les anciennes rhétoriques appelaient un abus de langage (catachrèse). La vérité est que la catachrèse n'existe que dans les premiers temps et pour celui qui s'attache à la lettre : pour le commun des hommes, ces expressions ne tardent pas à être naturelles et légitimes. C'est ainsi qu'en sanscrit, une écurie à chevaux s'appelle ar«;a-^05/i/Aa, quoique goshtha soit un composé contenant le mot jo, « vache ». On a de même dans Homère :

Tou Tpt9xt^ist ruicoi s>.oc xata ^ovxoX£ovto.

1. !Sff>T)v, « la rate - : un homme malade de la rate était splenidus (cf. rabidus de ritbies). Les anciens plaçaient dans cet organe le siège de la jaunisse.

Et le même abus de langage, sous une forme un peu différente, se trouve dans cet autre \ers :

'Apïiï npuitoïdvBiï f fÇeiï xiiiir,» Ixari^Sri^ '.

Autant il est juste de recommander « les métaphores qui se suivent », autant il serait puéril, pour les mots qu'un long usage a éloignés de leur siguificalion première, et pour lesquels il n'y a d'ailleurs jamais eu mélapliore, mais élargissement du seos, d'en entraver l'emploi par le souvenir de leur point de départ. Le progrès pour le langage consiste à s'affranchir sans violence de ses origines. On ne parlerait pas si l'on voulait ramener tous les mots à l'exacte portée qu'ils avaient en commençant. Armave navets est une expression consacrée; mais elle nous eaehe une sorte d'abus de langage, puisque armare signifiait « se couvrir les épaules » '. Il faut laisser au linguiste le soin de rechercher ces lointains points de départ. L'élargissement du sens est un phénomène normal, qui doit avoir sa place cbez tous les peuples dont la vie est inlense et dont la pensée est active.

1. Le mol paù(, - bœuf -, élanl conU'nu dans ^DUtolfu et daos

2. Armui, • épaule -, a fait anii(ire,d'ori irinta, lequel a commeDcé par désigner les ormes dëfi^nsîves, par oppbsiliun A tela, les BrmeB 0lTenBtT«a. Armorum alifut Itlorum portaliuncs (Sallusle).

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