CHAPITRE XII
Importance de la mélaphore pour la formation du langage. — Les métc* phores populaires. — Provenances diverses des expressions métaphoriques. — Elles passent d*une langue à Tautre.
A la difTérence des causes précédentes, qui sont des causes lentes et insensibles, la métaphore change le sens des mots, crée des expressions nouvelles de façon subite. La vue instantanée d'une similitude entre deux objets, deux actes, la fait naître. Elle se fait adopter si elle est juste, ou si elle est pittoresque, ou simplement si elle comble une lacune dans le vocabulaire *. Mais la métaphore ne reste telle qu'à ses débuts : bientôt Tesprit s'habitue à l'image; son succès même la fait pâlir, elle devient une représentation de l'idée à peine plus colorée que le mot propre.
On a dit que les métaphores d'un peuple en laissent deviner le génie. Cela est vrai pour quelques-
4ll. C'estgrAceà la métaphore, scion la remarque de Quintiiicn (VllI, 6)^ que chaque chose semble avoir son nom dans la langue.
I>: COMMENT S EîT FIXE LE SENS DES MijTS.
unes : mais il faut biea avouer que la plupart ne nous apprenoeot guère que ce que nous sarioDS déjà: elles nous doonent l'esprit de tout le monde, qui ne varie pas beaucoup d'une nation à Tautre. Nous allons en citer quelques exemples, priant d'avance le lecteur d'eu excuser la simplicité. 11 s'agit pour nous, non de faire admirer ces images, qui n'en sont plus, mais de montrer combien la langue en est pleine.
Comme il faut se borner, nous les puiserons toutes dans la même langue : le latin. Voyons, par exemple, comment le peuple romain nomme ce qui est bon et ce qui est mauvais.
Ce qui est bon : c'est ce qui va droit et en mesure [recte atque ordine\ ce qui est plein et a du poids {iniefjerj gravis). Mais la légèreté est un mauvais signe teviSy vamis, nullius momenti^. Ce qui est de travers devient le symbole de toute perversité {pra-vus . L'intelligence est comme une pointe qui pénètre [ariimenj^ mais la sottise ressemble à un couteau émoussé 'hebes) ou à un plat qui manque de sel (i/isidsus). Vïi caractère simple est comparé à un vêlement qui n'a qu'un pli (simpfpx : les motifs allégués à faux sont des bordures qui dissimulent le défaut de l'éloffe (pnetextum). La bigarrure [va fer ^ varias) n'est pas loin de la tromperie.
Jusque-lîi les métaphores du langage ne présentent rien que d'irréprochable; nous allons maintenant
voir paraître quelques traits de morale utilitaire. Penser, c'est compter [putare, reputare) *. L'estimalion ou la pesée des monnaies prête son nom à toutes les sortes d'estime {œstimare, existimare, pendere). Délibérer, c'est encore peser [de liber are^). Ce qui peut s'acheter à bon marché est méprisable [viUs ') ; de la rareté vient le prix que nous attachons aux objets [caruSy caritas).
Il est inutile de continuer.... On voit de quelle nature sont ces renseignements. Cela ressemble aux dires de quelque paysan doué de bon sens et d'honnêteté, mais non exempt d'une certaine cautèle rustique. C'est quelque chose de moins que les proverbes, ceux-ci marquant déjà une expérience plus prolongée, une faculté de combinaison plus grande.
Voici encore une métaphore appartenant au même ordre d'idées.
Pour les vieux Romains toute dépense superflue était un manquement à la règle, une dérogation à la rectitude de la vie, ou, comme nous disons aujour-
!. Pu/are est lui-même arrivé au sens de « calculer » par une métaphore. Pulare rationes, « apurer des comptes ». Putare, purum faceve^ disent Varron etFestus. C'était Texpression consacrée pour rémondage des arbres et des vignes : putare vitem, arbores. Le mot, en son senspropre, s'est conservé en vieux français : poder, pouer (« poucr et tailler la vigne •, chez Olivier de Serres); poây • tailler -, en patois de la Suisse romande. Ce poder^ • nettoyer », a passé en allemand : butzen^ pulzen {den Baum, den Slrauch^ die Hecke putzen); puis on a dit : den Barly die Haare putzen; enOn, le mot a passé au sens de toilette et de parure {die Pulzmacherinj « la modiste •).