Moola* Andry
sens détourné, étanl tfune époque postérieure, s'est dérobé à la règle. Nous sommes habitués k former de ciel le pluriel cieu.T : n Celui qui règne dans les cîeux, jusqu'au haut des cieux ». Mais nous dirons d'un peintre qu'il soigne bien ses cieis, non point pour le plaisir de faire une distinction futile, mais parce que la critique d'art s'est seulement créé sa langue au xvm° siècle.
Nous n'avons pas encore épuisé ce chapitre de la polysémie. Il existe une polysémie indirecte ou du second degré, qu'il est bon de ne pas confondre avec l'autre, quoique d'ordinaire on les amalgnme. Un ou deux exemples feront comprendre en quoi elles diffèrent.
En latin, trtiiiciis désigne un tronc d'arbre; il veut dire aussi » mutilé, incomplet ». Mais on aurait tort de passer d'un sens à l'autre : il y a un intermédiaire qu'il ne faut pas omettre. De Irtmciis, « tronc d'arbre », est venu frimmre, « couper, étêter un arbre ». C'est ce Iruncave qui a produit l'adjeclîf fmnci/s, lequel n'a avec le précédent qu'une parenté déjà plus éloignée.
Un autre exemple est le latin examen, qui signifie Ma fois " essaim " et « examen >i. Pour connaître la raison de cetle polysémie, il faut s'adi'esser au
LA POLYSÉMIE. ICI
verbe exigere^ qui signifie tantôt « conduire dehors » et tantôt « peser ». Suélone rapporte que César avait le goût des perles et qu'il aimait à les peser dans sa main : sua manu exigere pondus. C'est donc seulement par les verbes dont ils dérivent que les deux sens se rejoignent*.
Un vocable peut être ainsi conduit, par une série plus ou moins longue d'intermédiaires, à signifier à peu près le contraire de ce qu'il signifiait dabord.
Maiurus voulait dire « matinal » : lux matura était la lumière de l'aube. jEtas matura était l'adolescence. Faba matura^ la fève précoce, par opposition à faba serotina. Un hiver précoce , matura liiems. De là est venu le verbe maturare^ « hftter », que Virgile emploie quelque part avec fugam '. Appliqué aux produits de la nature, maturare a pris le sens de mûrir, et comme on ne mûrit qu'avec le temps, l'adjectif maturus^ influencé par le verbe, a fini par devenir une épithèle signifiant « sage, réfléchi ». Maturum consiliuin^ « un dessein mûrement préparé ». Centuno7ium maturi^ « les plus anciens parmi les centurions » (Suétone). Cette
1. Un exemple en français de cette polysémie indirecte est grenadier^ qui désigne tour à tour un soldat et une espèce d'arbre. Pour trouver le point de jonction, il faut remonter à la grenade. C'est surtout à cette fausse polysémie que s'alimente l'esprit de mots.
2. Maturate fugam, regique ha*c dicite vcslro (/f:n., I, 116). Malurandum Annibal ralus, ne prxvenirenl Homani (Tite-Live, XXIV, 12).
acception est donc presque Topposée de celle que maturus avait à Torigine. Le dictionnaire qui accolerait les deux sens pourrait accréditer Topinion soutenue il y a quelques années par un savant que le langage a débuté par l'identité des contraires.