‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 47 sur 76 · D'UNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE · texte numérisé non relu

D'UNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE

Pourquoi une locution peut ôire mutilée, sans rien perdre de sa signification. — Le raccourcissement, cause d'irrégularités dans le développement des sens. — Les locutions dites « prégnantes ».

Une cause très fréquente de polysémie, cause qui échappe à toutes les prévisions et à toutes les classifications, c'est le raccourcissement. 11 arrive, par exemple, que de deux mots primitivement associés Tun est supprimé. Cette ablation subite fait que le terme qui reste semble brusquement changer do sens. En ce cas, il ne serait pas juste de dire qu'il y a soit élargissement, soit restriction. L'événement survenu est d'une autre nature : comme un héritier qui entre instantanément en ])ossession d'un bien jusque-là indivis, le dernier survivant succède à toute une locution, et en absorbe le sens.

Ce fait mérite de nous arrêter un instant, car rien n'est plus propre à montrer la véritable nature du langage.

Deux roots élant habiluellement réunis, l'un peut êlre supprimé sans que la loculion dont il fait partie en soutTre le moins du monde : quelquefois même l'expression y gagne en énergie. C'est que le sens des deux mots s'éfant combiné, ils uc forment plus qu'un seul signe : or, un signe peut être coupé, rogné, réduit de moitié; pourvu qu'il soit reconnaissftble, il remplit toujours le même oflice. On conçoit les étranges accumulations de sens qui doivent se faire, car rien n'empêclie que la suppression perle sur la partie essentielle. II ne sert de rien d'établir des catégories, selon qu'on a enlevé le premier ou le second mot, selon que l'adjectif survit au substantif ou inversement. La seule règle qui compte, c'est celle-ci : la partie qui subsiste tient lieu de l'ensemble, le signe, quoique mutilé, reste adi^quat à l'objet.

Les exemples de ce fait sont innombrables : nos articles de dictionnaire n'auraient pas la Jongueur que nous leur voyons, si les verbes n'avaient pas absorbé en eux le sens d'un complément qui dès lors peut être omis, si les adjectifs ne s'étaient pas enrichis de la valeur d'un substantif sous-entendu, si des phrases entières ne s'étaient pas ramassées en un seul mot.

Beaucoup d'apparentes bizarreries s'évanouîsseal h la lumière de ce simple fait^^s langues modernes étant généralemeot plus cbà^ées de sens que les

D'UNE CAUSE PAATICULIÈBE DE POLYSÉMIE. 105

anciennes (pour cette raison fort simple que l'expérience du genre humain est plus longue), nous allons d'abord leur emprunter quelques exemples. Il est vrai que quand ces faits s'olFrent h nous dans le présent, ils nous paraissent h peine dignes d'être notés. Cependant ce qui se trouve dans le passé, pour être plus dinicile à reconnaître, n'est pas d'une autre nature.

Tout le monde sait que /a ChamOrc, c'est la Clianibre des députés; que quand on parle des membres du Cabinet, il faut entendre te Cabinet des ministres. En présence de ce mot de viinislre, nous serions déjfi embarrassés, si nous ne savions qu'à Komc, aux temps de l'empire, mhusler signiKait (( serviteur du prince n. A son tour, le prince nous reporte vers un raccourcissement plus ancien, pri/iceps sénat Us [a premier du sénat »). C'est ainsi que d'ftge en Tige les mots assument en eux la signification de compagnons qui ont disparu. Sans cette sorte d'intussusceplion le langage ne larderait pas éprendre des développements excessifs,

1 a cru remarquer que le pouvoir absolu fuvonit tout spécialemeut la multiplication de ce phénomène, l'idée du .(iuvernin mettant en quelque sorte hors de pair tout ce qui le concerne ou

166 COMMENT S'rST FIXÉ LE SENS DES MOTS.

l'approche. C'est ainsi qu'A Versailles le lever était le lever du roi, et que avoir la plume, signifiait imiter l'écrilure du roi et tenir la correspondance en son lieu et pince. Mais il n'y a lit qu'un fait qui se reproduit en tout temps et à tous les étages de la société. A une certaine époque de la Révolution française, on (lécrétail les citoyens suspects : il semblait inutile d'ajouter d'accusation. Dans la langue judiciaire, instruire c'est instruire une affaire, un procès. Dans la langue de l'enseignement, instruire les enfants, c'est les munir des connaissances nécessaires. Au régiment, donner le mot signifie donner le mot (Tordre. A Rome, wris confessas était un homme qui reconnaissait une dette : la locution complète eftt ôlé œris alicnf.

En toutes les situations, en tous les métiers, il yn une certaine idée si présente à l'esprit qu'il semble inutile de l'énoncer dans le discours. L'épithèle servant à spécifier cette idée est seule exprimée. De là cette quantité d'adjectifs qui, à la longue, prennent place parmi les substantifs. Le géomètre parle de la perpendiculaire, de l'ob(i'/ue, de la diagonale. Le maître de calligraphie de /a ronde, de Can'jlaise, de la bâtarde. A la classe de musique nous devons les blanches, les noires. Ces raccourcissements sont si connus qu'il est inutile de nous y arrêter. Mais on remarquera avec quelle fidélité se conserve le genre du substantif sous-entendu : nous' disons

n'UNE CAUSE PARTICULIÈRE DÉ POLYSÉMIE. lot

encore à la française, à l étourdie, de plus belle^ à droite^ Quoique depuis longtemps le substantif, qui est mode, façon^ manih^e, main, ait cessé d'être énoncé *.

La famille, chez les Romains — familia^ — se composait des enfants et des esclaves : de là les deux adjectifs liberi eifamuli. Tous deux, de temps immémorial, sont devenus substantifs.

En Grèce, le frère issu des mêmes parents était xao-iprjToç. Le frère de père seulement, oixéuarpoç ou oîraTpo^. Le frère de mère, àSsX'fi;. Avec tous ces mots il fallait d'abord sous-entendre cppÂTcop, qui, étant devenu inutile, est sorti de la langue ordinaire, mais est resté dans la langue politique.

Nul doute que si nous pouvions remonter au delà de la période indo-européenne, beaucoup de substantifs de cette période se révéleraient à nous commç adjectifs.

On comprend quel large champ ces suppressions ouvrent à la polysémie. L'adjectif novellus (notre français nouveau) est un de ces diminutifs dont la langue familière, chez les Romains, était coutumière.

i. ï^a plupart des problèmes relatifs au genre doivent se résoudre ainsi. Oriens, occiflens sont du masculin à cause de sol sous-entendu. Prosa est du féminin à cause de ornlio. Ovilc est du neutre à cause de itnhulum. Nous ne parlons ici, bien entendu, que des substantifs de seconde formation.

i UOTS.

On a donc dit novellai en parlant des jeunes \ elen sou s-en tendant viles. Mais les légistes romains, parlant des constitutions données à l'empire après la coditleation de Juslinîen, ont dit également Novellse (les Novelles} : ils sous-entendaient leges. Ces rencontres sont si fréquentes qu'il est inutile d'en multiplier les exemples : on sait combien l'esprit de calembour abuse de ces équivoques.

Les mots désignant un objet d'usage quotidien comme feiiUte, carie, planche, table, doivent leur polysémie à la suppression du détermiDatif. On aurait tort de placer cette variété de signitications dans le nom lui-même : elle y est entrée après coup, par le raccourcissement de la locution. En pareil cas, l'étymologîe pourrait devenir le guide le plus trompeur, si à la connaissance des mots l'on ne joignait celle des choses.

L'ancienne philologie, qui avait remarqué un certain nombre de faits de ce genre, avait inventé, pour les caractériser, une dénomination originale. Quand le verbe absorbe en lui la signiHcation de son complément, ils disaient qu'il est pré g/iant. L'expression est jolie, quoique inexacte, car c'est porter un défi & l'ordre habituel des choses, et faire violence k toute chronologie, comme & toute histoire naturelle, de

D'UNE CAUSE PARTI CLLllînË DE POLTSÉMIlsT'

Oellre la gestation après l'existence à l'état séparé. ^ Quoi qu'il en soit, cette absorption est extrêmement *-fr6qiien!e, surtout dans la langue des dilTérentes professions et des divers états. Le sens du complcnient rentre alors, en quelque sorte, dans le verbe, et lui donne une significatioa tout fi fait caractéristique. Dans le langage de la dévotion, on sait ce que c'est qu'un chrétien qui pratique, ou un malade qui est administré. Quoi de plus général que le verbe déposerl SisÀs quand on parle d'un témoin qui dèpoxe, chacun comprend qu'il s'ugil de renseignements donnés à la justice. Amener ^qvl\. se dire de tout objet qu'on fait appi'ocher : mais, en terme de marine, l'ordre à'amener est l'ordre de descendre le pavillon. En présence d'un auditeur au courant des choses, il est naturel qu'on supprime ce qui s'entend de soi. Au xvi' siècle, l'expression une femme possédée ne prêtait à aucun doute : c'était une femme possédée du démon. Quand, à l'article Tribunaux, nos journaux annoncent une uffutre de mteitrs, le lecteur comprend qu'il s'agit d'un attentat aux mœurs.

Quelquefois la suppression change h son avantage le sens du vocable survivant, Nous en avons un exemple caracléristique dans le mol toiy.tï;; '.

On croit communément que le poète, aux yeux des Grecs, était « le créateur ••, et le poème « une «réation •>. Cela est 1res beau et place très haut le poète, iMais la réalité est un peu dilTérenle, Après une première époque, celle des aèdes, où les poètes étaient leurs propres interprètes, il en vint une autre où l'on commença à distinguer l'auteur des vers et le chanteur ou acteur qui ne fait que les reproduire en public. On a dit alors [^Aùv w-fi-niç, ou ètvwv itoiT|TV|î, par opposition à ^îa-JiwSo; ou ûtoxoitt^ç. Puis, par abréviation, ïroi.r,Tilî, quand il était question d'odes ou de drames, a signifié l'auteur des vers, exactement comme quand, à la fin d'une pièce de Ihéiltre, le public réclame aujourd'hui « l'auteur ». Mais celte dualité s'est peu à peu elTiicée du souvenir. Le poète, n'ayant plus besoin d'un truchement, mais gardant toujours le môme nom, a paru alors devoir son titre à quelque conception plus élevée : c'est entouré de cette auréole de noblesse que son nom nous apparaît aujourd'hui.

Nous devons l'expression latine defunctiis, pour désigner les morts, à une locution qui ne manquait pas de beauté en sa simplicité, Il faut compléter en (lefimctus vitâ, c'est-i-dire <i qui s'est acquitté de la vie », celle-ci étant considérée comme une fonction difficile et sérieuse. Ocfunclorum memoria, c'est le souvenir de ceux qui, ayant servi en leur temps dans l'armée des vivants, ont reçu leur coQgé.

Page 1