LES GROUPES ARTICULÉS. IST
La plupart des hommes en font usage sans y avoir jamais arrêté leur attention. Ils s'incrustent si bien dans notre esprit qu'ils déterminent les mouvements de notre pensée. On ne les reconnaît bien que quand on rapproche la langue maternelle d'une langue étrangère. Partout où deux populations différentes sont en contact, les fautes et les erreurs qui se commettent de part et d'autre en révèlent la présence *.
Si les classes lettrées venaient à disparaître, les groupes articulés formeraient bloc, et c'est le bloc, non les parties, qui survivrait pour fournir les éléments de la langue de l'avenir. Tout le monde sait que le mot, à l'état isolé, n'existe pas très clairement dans la conscience populaire, et qu'il est exposé à s'y souder avec ce qui précède ou ce qui suit. Nos bureaux télégraphiques, où les mots sont comptés un à un, doivent avoir à ce sujet une ample récolte d'observations. Nous nous servons pour interroger du groupe >5/-Cé? que^ pour marquer le doute du groupe peut-être que, pour expliquer le motif d'une action du groupe c'est que, autant de locutions qui semblent aujourd'hui d'une seule venue. En grec moderne, le futur se marque au moyen de la particule Oa suivie du subjonctifs : Oa XéyYi, « il dira ». Celle
1. M. Hugo Schuchardt a étudié à ce poinl de vue le langage parlé I)ar les Slaves et par les Allemands d'Aulrichc. II essaie de réduire en tableaux et en chilTres les fautes causées des deux ct^téa par un souvenir intempestif de la langue malcrncllc. Ce sont, au fond, les rnéme^ fautes qu^on fait au collège, et que nos professeurs estiment au jugé.
COUME.NT s'est FIXÉ LE SENS DES MOTS, particule H n'est pas autre chose que l'amalgame du groupe fliXei ïv5t, « il veut que » '. Ces faits doivent nous rendre prudents sur le compte des particules anciennes, ai courtes, mais souvent si chargées de sens, que Potl romparait aux substances légères dont une pincée suffit pour changer le goflt et la saveur d'un mets '.
Non seulement ces groupes articulés gardent entière la signification des éléments dont ils sont composés, mais ils bénélicient en outre d'une valeur qui ne leur appartient pas en propre, mais qui résulte de la position qu'ils occupent hahiluellement dans la phrase. Je prends comme exemple le mot cependant, où nous croyons sentir aujourd'hui une opposition. Rien dans ce mot ne marque l'opposition. Mais comme il arrive souvent qu'on énumère deux faits concomitants pour les opposer entre eux, l'idée adversative y est peu à peu entrée. Nous croyons de même sentir une valeur d'opposition dans les conjonctions latines quaiwis, quanquam, elsi, eltanm^ lice/, etc. Tous ces mots sont simplement aflirmatifs; quelques-uns même exagèrent l'aflirmation, permettant de l'étendre aussi loin qu'on voudra, pour faire ressortir d'autant plus le fait tenu en réserve, qui viendra limiter ou contredire la première propo-
1, Dans le dinlectc ùpimlc, au liuu de 6i, on trouve encore Otii,
2. Voir, par esenn)lc, la line aaaljse i|e la pai'licule l.itiiie an, par- James Uirmcstiiler, dans les M<!mohts de lu Sofiélë de lini/uù tiqu/, t. V.
LES GROUPES AKTICOLÉS. 133
silion '. L'audileur, averti par l'usage, prévoit si bien celle seconde assci'lioo que dès la première il sent nallre l'anlittièse.
Ces locutions ayant passe à l'état de groupe indissoluble peuvent garder des formes grammaticales qui n'existent plus dans le langage courant. Ainsi le latin dunlaxat contient l'aoriste du subjonctif du verbe tango, analogue i Xw^if,, î-éS^. Un ancien sub-* slanlif neutre /'^y»»(, signifiant « direction »,esl contenu dans l'adverbe ergo, pour e rego, « en liyne droite, par conséquent » '. Dans l'allemanil »«;■ nous avons une pelite proposition : ne tvœre, n si ce n'était ». Le grec moderne «î, qui marque une invitation (à; X»),r,!Ti4i[jiEv, àç f IffiÂOtoTi) , représente l'ancien impératif àf^i, « permets «.
Le langage, h mesure que nous le regardons de plus près, nous révèle de nouvelles slraliticalions sémantiques. Il a fallu ce long travail pour qu'un raisonnement un peu serré put se conmiuiiiqucr à autrui sans déviation ni obscurité. Aujourd'bui le Lénédce de ce travail est à la disposition de chacun : il est si facile de manier ces groupes articulés, qu'on est tenté de croire qu'ils ont existé de tout temps. L'eni'unt en apprend le maniement comme il apprend à se servir de rbéritagc de ses
I. QiiampU >ii mnUttu*, nunqaam le Tmc. W, ÏS, fli. Il est ijupslion <ld la t/ut fil Toudrnn : je n'nvouL-rai jamais
S. Cf. « regiotit.
pères. Cependant la vue des peuples peu avancés Dous monire que non seulement ils onl plus de peine à se faire comprendre, mais, ne trouvant aucun appui h leur pensée, ils ont de plus grands efforts à faire pour la maintenir présente à l'esprit et pour en rester matlrcs
L'imitation peut transporter d'un idiome à l'autre ces groupes articulés qui ont été les instruments de la syntaxe el sur lesquels se déroule la période. On est même tenté de croire que la forme de la période n'a été inventée qu'une fois : quand on lit quelque Sénatusconsulte latin ou quelqu'une de ces Epistols adressées par les empereurs romains aux provinces, on yreconnail le même agencement qu'aux édits de nos parlements et aux ordonnances de nos rois. La parlie la plus ininialérîelle du langage ne se perd pas. La phonétique et la morphologie onl raison de distinguer ce qui est d'imitation savante el ce qui est de tradition populaire : entre ces deux élénienls la fusion ne se fait point. Mais en sémantique cette distinction n'a pas d'utilité. .Même interrompue it certains moments, la cbatne du progrès s'y peut toujours renouer.