CHAPITRE XIX
DES CATÉGORIES GRAMMATICALES
Ce qu'il faut entendre par les catégories grammaticales. — Gomment ces catégories existent clans Tesprit. — Sont-elles innées ou acquises? — Sont-elles toutes du même temps?
Les catégories grammaticales, telles que substantif, adjectif, pronom, adverbe, ont-elles existé de tout temps, ou sont-elles une acquisition graduelle? La question ne se confond pas avec le problème de l'origine du langage, car il y a des langues qui, encore aujourd'hui, ne distinguent point de catégories grammaticales, et il se peut fort bien que nos idiomes aient passé par un état semblable. Il s'agit donc de faits relativement récents, pour lesquels l'observation ne doit pas être, a priori^ déclarée impossible.
Non seulement elle n'est pas impossible, mais les moyens d'information fournis par l'histoire des langues indo-européennes remontent assez haut pour
■ COMMENT s'est KORIIÉE LA SYNTAXE.
nous permellre de voir plusieurs de ces catégories se Tornier sous nos yeux. Commençons donc par les plus modernes.
L'une des plus récentes est l'adverbe. Les mots comme oÏxol, î:é8oi, y<n>.%i, eu, xaxw;, oÛtcj;, hwni, domi, reclc, va/de, primurn, rwsum, /tic, illk, sont des subslantiTs, adjeclifs ou pronoms régulièrement flécliis. Mais quand un mol a cessé d'être en un rapport immédiat et nécessaire avec le reste de la phrase, quand it sert à mieux déterminer quelque autre terme sans être pourtant indispensable, il est prcl ii prendre !a valeur d'un adverbe. l*our peu qu'il cesse d'être parfaitement clair en sa structure, pour peu surtout qu'on y puisse voir la moindre apparence d'irrégularité, il est rangé dans une catégorie à part.
Non qu'il faille supposer rien de préétabli et d'înné dans l'espril. Mais nos langues indo-européennes étant faites de telle sorte qu'elles distinguent extérieurement les mots selon le rôle qu'ils jouent dans la phrase, l'esprit s'est habitué à certaines désineuces qu'il a rencontrées plus souvent en ce rôle do complément un peu litche et sunibondant, et il en a fait les désinences adverbiales. C'est notamment l'origine des désinences wç en grec, ê et ter en latin.
Le premier apport en ce genre a été forme sans doute par quelques mots qu'il est permis de croire antérieurs ti rin%ention du mécanisme grammatical, et qui, par la singularité de leur aspect, par l'ab-
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sence de liésinence, invitaient l'esprit h les mettre dans une classe à part '.
Ce qui prouve l'i^ge récent de la catégorie de l'adverbe, c'est que les différentes langues indo-européennes ne sont pas d'accord pour le choix des désinences : le grec n'a rien de semblable aux adverbes latins en tim ou en e, ni le latin n'a rien de pareil aux adverbes grecs en Sov, Siiv, iç, 9ev, Qk. Ce désaccord, qui ne se retrouve pas pour les désinences de la conjugaison ou de la déclinaison, est l'indice d'une formation moins ancienne.
Kt cependant on peut affirmer qu'aiijourd'liui la catégorie de l'adverbe existe dans l'intelligence. En français, non seulement une désinence spéciale, qui est un ancien substantif détourné i!i cet usage, lui sert d'exposant, mais même sans cette désinence nous reconnaissons l'adverbe au rôle qu'il joue dans la phrase : Il faut parler /laul. — Des voix qui ne chantent pas Jusle.
Plus moderne encore que la catégorie de l'adverbe esl celle de la préposition, li n'y a pas, d l'époque de la séparation de nos idiomes, une seule préposition véritable. Nous avons déjîi indiqué plus haut quelle
COMMENT Test formée la sïntaxe.
est l'origine de cette partie du discours. Uu temps est venu pour tous nos idiomes où les cas de la déclinaison, ne paraissant pas assez clairs ou assez précis en eux-mêmes, ont été, par surcroit, escortés d'un adverbe. C'est ainsi que l'ablatif, qui marque par lui-même l'éloignement, a cependant été accompagna de ab ou de ex. L'accusatif, qui marque le lieu où l'on va, a été accompagné de in ou de ad. Ces mots ab, ex, in, ad, étaient des adverbes de lieu, comme on le voit encore pour la plupart d'entre eux en remontant à leur plus ancienue forme et à leur plus ancien emploi. Mais l'habitude de les voir joints à un certain cas a suggéré l'idée d'un rapport de cause it effet : ce petit mot, qui était un simple accompagnement de l'accusatif ou de l'ablatif, parut les régir. Dès lors il les a régis en effet : d'udverbe il devint préposition.
La catégorie de la préposition s'est si bien imprimée en notre esprit comme celle d'un mot qui veut être suivi d'un régime, que nous avons peine à comprendre une préposition employée seule : elle appelle, elle attend « son complément ». Au temps de Plaute et de Térence, prx pouvait encore s'employer comme adverbe '. Mais un peu plus lard on ne le trouve plus que suivi d'un ablatif. Les langues romanes, en ceci lidèles continuatrices du latin, oqI
Eun., V, î, US. I prœ ; seiiuor
Ahi pr(E, Sosia; ja'n egoaeiiuor. — Térence,
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hérité des préposîlïons anciennes, en ont formé de nouvelles, et se sont appliquées à séparer de plus en plus nettement la préposition de l'adverbe ; la distinction que ne fait pas encore Corneille entre dans el dedans, entre sons tidessoiis, etc., est àe\enuo une règle du français moderne.
L'accord qui règne sur ce point entre les diverses langues de l'Europe {car nous voyons partout les prépositions se former de la même manière) montre qu'étant donné le plan général de leur grammaire, la création de cette catégorie était indiquée d'avance. Du moment que les désinences avaient besoin du concours d'un mot pour les préciser, ce mot devait après un certaÎQ temps paraître la cause des désinences.
Il est intéressant de voir comment cette catégorie s'est enrichie successivement de mots qui lui sont venus de tous les coins de l'horizon. Nous voyons en frani;ais des participes comme excepté, passé, /lormis, vu, durant, pendant, des adjectifs comme sauf, des substantifs comme chez, faire fonction de [iréposition. Déjà en latin, pênes, seciindum, avaient eu le même sort '.
I. On trouve dnns PIniite pr.WMte Itnlihat cl dan* TL'rpnce prxitnte nM: C'est ce iju'on pcitl nppcicrdca forma lion s préposl lion aelles cetlùi-sa moitié clieinin.
COMMENT B'£ST FORMÉE Li. SYNTAXE Les prépositions les plus avancées en ;ige ont une tendance & se vider de leur signification pour devenir de simples outils grammaticaux. En anglais, on fait souvent précéder rinfinitif de la particule lo, simplement pour montrer qu'il s'agit d'un infinitif.
C'est la présence de ces mois en apparence vides qui a Fait paraître la création du langage une oeuvre supérieure à la raison humaine.
Il s'est passé quelque chose de semblable pour la catégorie de la conjonction. Si l'on considère un mot aussi dépouillé de sens que l'est notre conjonction française que, on a peine à concevoir comment l'inlelligeoce a pu créer et ensuite faire accepter un signe si abstrait. Mais les choses s'expliquent & mesure que nous remontons le cours des figes. La conjoi»ction f/ue reprend sa place parmi les pronoms. Le subjonctif qu'elle a aujourd'hui l'air de régir lui est, au contraire, antérieur. Par une illusion analogue h ce que nous venons de voir pour les prépositions, l'esprit crée entre les deux mots un rapport de cause k effet, rapport qui est devenu réel, puisqu'en matière de langage les erreurs du peuple deviennent peu à peu des vérités.
L'histoire des conjonctions latines, comme itt, ne, quoininiis, ijinn, etc., nous montre des faifs tout
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pareils. Ces mots avaient d'abord une si gni fi cation pleine : maïs celle-ci s'est perdue dans le mouvement de la phrase, à laquelle ils servent dés lors de cliarnière.
L'origine pronominale des anciennes conjonctions, comme wç, u(, les rend très propres h prendre successivement une signification de temps ou de cause. Mais le même fait s'observe aussi pour des conjonctions venant de substantifs. Nous allons en donner un exemple tiré de l'allemand.
Le mol allemand tvei/, « parce que «, est un ancien substantif entraîné dans la catégorie de lu conjonction. On a dit d'abord (/te mile, die tvei/e, » aussi longtemps que ». Luther l'emploie de celte façon, et Gothe, qui aime le langage populaire, l'a souvent employé aussi. Mais de l'idée de lemps, le mol a passé à l'idée de cause, comme cela est arrivé en latin pour quoniam. Aujourd'hui weil fait l'impression d'un mol abstrait annonçant qu'on va indiquer le motif d'un fait.
Puisque les trois catégories de l'adverbe, de la préposition et de la conjonclion n'ont pas existé de tout temps, mais se sont formées fi une époque relativement récente, par une lente élaboration, il n'csl pas téméraire de supposer quelque chose de pareil,
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à une époiine plus ancienne, pour les catégories du Bubslanlif, rie l'adjectif et du Verbe. Non pas que l'idée d'un objet, d'une qualité, d'une action, ait attendu Téclosion des langues indo-européennes : il n'y a pas de langue qui n'ait des mots pour représenter les objets de la nature, tels que homme, pierre, montagne, ou les qualités des objets tels que grand, petit-, haut, bas, éloigné, rapproché, ou les actions les [dus visibles, comoie marcher, courir, manger, boire, parler. Mais ce o'esl pas là ce que nous appelons la catégorie du substantif, de l'adjeclif et du verbe. La catégorie du substantif comprend des noms qui représentent de simples conceptions de l'esprit, ces noms étant traités exactement à la façon des autres substantifs. La catégorie de l'adjectif comprend des ..mots qui ne correspondent A aucune qualité, comme " quand on dit en grec : -rfii^To; 7,à9ïv, « il viat le troisième jour >•, ou en lalin : noctiirmis obambulal. La catégorie du verbe suppose un système de personnes, de temps et de modes. Ainsi entendues, ces catégories ne sont pas contemporaines du premier éveil de l'intelligence. Elles se sont formées petit à petit, comme celles de l'adverbe et de la préposition, quoique trop aucieunement pour que nous en puissions suivre l'évolution.
L'espèce de mot qui a dû se distinguer d'abord de
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toutes les autres, c'est, selon nous, le pronom. Je crois cette catiîgorie plus primitive que celle du substantif, parce fju'elle demanda moins d'invention, parce qu'elle est plus instinctive, plus facilement commentée par le geste. On ne doit donc pas se laisser induire en erreur par cette dénomination de " pronom i» {pro nomine), qui nous vient des Latins, lesquels ont traduit eux-mêmes le grec àvrii)vuu.i«. L'erreur a duré jusqu'à nos jours '. Les pronoms sont, au contraire, k ce que je crois, la partie la plus antique du langage. Comment le moi aurait-il jamais manqué d'une expression pour se désigner? A un autre point de vue, les pronoms sont ce qu'il y a de plus mobile dans le langage, puisqu'ils oe sont jamais définitivement attacliés h un être, mais qu'ils voyagent perpétuellement. Il y a autant de moi que d'individus qui parlent. 11 y a autant de. toi que d'individus i\ qui je puis m'adresser. 11 y a autant de (V que le monde renferme d'objets réels ou imaginaires. Celle mobilité vient de ce qu'ils ne contiennent aucun élément descriptif. AuFsi une langue qui ne se composerait quo de pronortis ressemblerait au vagissement d'un enfant ou à la gesticulation d'un sourd-muet. Le besoin d'un autre élément, dont le substantif, l'adjectif et le verbe furent formés, était
I. L.C3 pronom*, dit cnnore ncUiç, sont une invention de la ( (lit* leinf Erfindang der BeqaemtkMeil), pour ru m placer soU i statillf, suit un adjectif.
donc évident. Maïs il n'en esl pas moins vrai que le pronom vient se placer à la base et à l'origine des langues : c'est sans doute par le pronom, venant s'opposer aux autres sortes de mots, qu'a commencé la distinction des catégories grammaticales.