‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 54 sur 76 · COMMENT LES NOMS SONT DONNÉS AUX CHOSES · texte numérisé non relu

COMMENT LES NOMS SONT DONNÉS AUX CHOSES

qui a troublé la convenance entre le signe et la chose signifiée. Néanmoins les mots Tont le même usage que s'ils étaient d'une parfaite exactitude. Personne ne songe à les reviser. Ils sont acceptés grftce i un consentement tacite dont nous n'avons mt}me pas conscience.

Le lecteur reconnaît ici une matière qui a défrayé les discussions de la Grèce et de l'Inde. Le commencement du débat se trouve pour nous dans le Cmiyle de Platon. Socrate donne tour à tour raison aux deux opinions : d'abord h celle qui soutient qu'il y a pour chaque chose un nom qui lui appartient par nature, puis à celle qui admet que la propriété du nom réside dans le consentement des hommes. Cette discussion a duré aussi longtemps qu'il y a eu des écoles de grammaire en Grèce et à Rome. Ce qu'on sait moins, c'est que le même débat a occupé les écoles des brahmanes. » Si l'herbe est appelée tiina d'après sa qualité de piquer (^'■(), pourquoi ce nom ne s'applique-t-il pas à tout ce qui pique, par exemple h. une aiguille ou k une lance? Et, d'autre |)art, si une colonne est appelée slhûnâ parce qu'elle se tienl debout (sl/iâ), pourquoi ne l'appelle-t-on pas aussi celle qui BoutienI ou celle qui s'emboîte '? »

Soit croyance plus ou moins rnisonnée à une Justesse nécessaire du langage, soit respect pour la

I, iàiki, Sh'iiktn.w

sagesse des aocêtres, on ne s'est jamais Tait Taute, à aucune époque ni chez aucun peuple, de prendre des consultations auprès des mois sur la nature des choses. Quelquefois ce n'était pas t\ la langue mater^ nelle, trop connue et trop voisine, qu'on s'adressait, mais h quelque langue plus ancienne. Cette conviction lie ropW-niîôvotiiTajv est universellement répandue. Cependant un peu de réflexion aurait dfi faire comprendre que le langage étant une œuvre d'improvisation, où le plus ignorant a souvent la plus grande part, et où le hasard des événements a mis largement sa marque, il n'est guère raisonnable de lui demander des leçons de physique ou de métaphysique. C'a pourtant été un travers de toutes les époques. Je ne veux rien dire des anciens, ni des savants du moyen flge : mais nous voyons encore le chef de l'école sensualiste au xvm' siècle, Condillac, céder h la même illusion. Il vient de raisonner sur les qualités ou apparences des corps. « Dès que les qualités, dit-il, distinguent les corps et qu'elles en sont des manières d'être, il y a dans les corps quelque chose que ces qualités modifient, qui en est le soutien ou le sujet, que nous nous représentons dessous, et que, par cette raison, nous appelons substance, de subslare, être dessous. » L'ancêtre des idéologues raisonne ici comme un pur élève de la scolaslique. Comment le langage nous renseignerait-il sur la substance et la qualité? Il ne peut nous donner que

COUHENT LES NOMS SONT DONNES AUX OHOSES. 195 l'écho de notre propre pensée : il enregistre fidèlement nos préjugés et nos erreurs. Il peut nous étonner quelquefois, à la façon d'un enfant, par la francliise de ses réponses ou la naïveté de ses représentations : il peut nous fournir de précieux renseignements historiques dont il est le dépositaire involontaire'; mais ce serait en méconnallre le caractère que de vouloir fe prendre pour instructeur et pour maître.

Les mots créés par les lettrés et les savants ont-ils plus d'exactitude? il n'y faut pas beaucoup compter. Au xvn' siècle, Van Helmont, d'après un souvenir plus ou moins présent du néerlandais t/est, « esprit », appelle gaz les corps qui ne sont ni solides ni liquides. Cela est aussi vague et aussi incomplet que spiridis en latin ou f-u/ïi en grec. Dans un sentiment de patriotisme, un cliimiste français, ayant découvert un nouveau métal, l'appelle gallium : un savant allemand, non moins patriote, riposte par le germaim/m. Désignalions qui nous apprennent aussi peu sur le fond des choses que les noms de Mercure ou de yi/;ï//(r donnés ft des planètes, ou ceux A'ampère et de volt récemnieat donnés à des quantités en électricité.

1. QusDd tous les monuinents de It céramique et de la Bculplure auraient péri, les mots effigirs, figura, flngfit, nous diraient que les Romains n'oni pna éUi étrangers aiu arts plastiques. Le seul ïuliatanUf inuSdia nous apprendrait que la tuperslition de la jellatura existait A Rome. Telb est la nature des renseignements que nous fourait lu langage.

Tout le monde sait qu'il y a des noms savants donnés par méprise : ils font cependant le même usage que les autres. Christophe Colomb appelle Indiens les habitants du Nouveau-Monde. Un département français doit ù une fausse lecture de s'appeler Calvados '.

Nous pouvons donc nous résumer de celle façon : Plus le mol s'est diJlnché de ses origines, plus il est au service de la pensée : selon les expériences que nous faisons, il se resserre ou s'étend, se spécifie ou se généralise. Il accompagne l'objetauqiiel il sert d'étiquette à travers les événements de l'histoire, montant en dignité ou descendant dans l'opinion, et passant quelquefois à l'opposé de racceplion initiale ; d'autant plus apte à ces différents rôles qu'il est devenu plus complèlenicul signe. L'altération phonétique, loin de lui nuire, lui est favorable, en ce qu'elle cache les rapports qu'il avait avec d'autres mois restés plus près du sens initial ou pai'tis en des directions dilTérentes. Mais alors même que l'altération phonétique n'est pas intervenue, la valeur actuelle et présente du mot exerce un tel pouvoir sur l'esprit, qu'elle nous

I. Od tait que Calvados est pour Salvadoo. L'erreur est venue

(l'une ivirte du dioctse de Baycux, de IGSO, qui porte cas mots :

ItociiKii DU SiLVADon. Sans la Taule ilc lecture, le roclicr n'aurût jamais eu pareille fortune.

COMMENT LES NOMS SONT DONNÉS AUX CHOSES. Iffî

dérobe le sentiment de la signification étymologique. Les dérivés peuvent impunément s'éloigner de leur primitif, et, d'autre part, le primitif peut cliatiper de signification sans que les dérivés soient atteinls. Quoique le mot latin venus, qui était primitivement du neutre, et qui signifiait " grAce, joie », eût été adopté pour désigner l'Aphrodilê grecque, le verbe veneror, » rendre grflce, honorer », n'en a pas moins gardé son sens religieux et chaste.

On a soutenu que les noms propres, comme Alexandre, César, Tiirenne. fionaparle, formaient une espèce à part et étaient situés en dehors de la langue. Il y a bien quelques raisons en faveur de celte opinion : nous voyons d'abord que pour celte catégorie le sens étymologique n'est d'aucune valeur ; de plus, ils passent d'une langue à l'autre sans être traduits; enfin ils suivent généralement les transformations phonétiques d'une marche plus lente. Néanmoins on [leul dire qu'entre les noms propres et les noms communs il n'y a qu'une différence de degré. Ils sont, pour ainsi dire, des signes ii la seconde puissance. Si le sens étymologique ne compte po:;r rien, nous venons de voir qu'il n'en est guère aulrcmcnt des substantifs ordinaires, pour lesquels le progrès consiste précisément k s'afiranchir de leur point de départ. S'ils passent d'une langue à l'autre

COUMEMT S'EST FIXE LE SENS DES MOTS, sïins être Iraduils, ils ont celte particularité en commun avec beaucoup de noms de dignités, fonctions, usages, inventions, costumes, etc. S'ils participent un peu moins aux transformations phonétiques, cela lient au soin spécial avec lequel on les conserve, et ils ont encore ceci de commun avec certains mois de la langue religieuse ou adminislralive.

La différence avec les noms communs est une différence tout intellecluelle. Si l'on classait les noms d'après la quantité d'idées qu'ils éveillent, les noms propres devraient être en tète, car ils sont les plus signincatifs de tous, étant les plus individuels. Un adjectif comme auguslus, en devenant le nom d'Octave, s'est chargé d'une quantité d'idées qui lui claient d'abord étrangères. D'autre part, il suffit de rapprocher le mot César, entendu de l'adversaire de Pompée, et le mot allemand Kaiser, qui signifie (i empereur h, pour voir ce qu'un nom propre perd en compréhension h devenir nom commun. D'où l'on peut conclure qu'au poii;t de vue sémantique les noms propres sont les substantifs par excellence.

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