‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 63 sur 76 · Jespersen, Progress in Language, p · texte numérisé non relu

Jespersen, Progress in Language, p

236 COJIlilENT S'EST FORMÉE LA SÏNTAXE.

faire penser que nous sommes en présence do ] l'œuvre des siècles. En effet, les langues anciennes, si supérieures par d'autres côtés, n'offrent rien de semblable.

Ici se pose une question dont l'analogue se présente souvent dans l'histoire des langues, et, en

b général, dans l'Iiistoire des choses humaines. Est-ce jf^la perte des flexions qui a eu pour conséquence, en manière de compensation et de pis-aller, la rigueur croissante de la conslruction, ou bien une construction plus régulière a-t-eUe rendu les flexions inu- , tiles? La réponse est celle qu'on a l'occasion de faire le plus souvent aux dilemmes de ce genre : Ciin et l'autre. A mesure que ces flexions se décomposaient, la nécessité d'un ordre fixe se fuisail sentir davantage, et d'autre part l'habitude de cet ordre fixe a achevé de faii'e tomber les flexions. On peut supposer que les actes officiels, tels que chartes, diplômes, actes publics ou privés, contrats de toute nature, où il était plus important d'éviter toute équivoque, ont ^ les premiers introduit l'habitude d'une constructioQ J uniforme, de même que ces actes officiels (il n'y a ]

Iclii nulle contradiction) ont cherché à retenir le plus longtemps les désinences. Les deux moyens, employés simullanément, devaient concourir au même but. Ainsi s'explique le maintien de la déclinaison & deux cas pour certains noms de parenté, comme /ï/« i et l'd, en/es et enfant, pour certains titres comme i

l'ordre des mots.

Cifens et ronle, ôer et baron, et certains noms propres, comme Jacques et Jacquc, Hikjhcs et tiugon. Tandis que cesdifTorences de (lexion otil fini par être omises, l'ordre des mots u'a fiiilque se fortifier.

La question de l'oidre des mots n'est jamais soulevije sans qu'à la suite il en vienne une autre : est-ce un avanlage, est-ce une gène, d'avoir une construction fixe et invariable? On a vnntii la liberttS du latin et du grec, qui permet de jeter eu avant ou de riîserver pour la fin le mot sur lequel on veut attirer l'attention, diriger la lumière. Mais, pour être juste, il faut reconnaître que les langues les plus tenueAi un certain ordre ne sont pas pour cela absolument enclialnées. Peut-être même l'inversion fait-elle d'autant plus d'effet qu'elle rompt davantage avec les habitudes de tous les jours.

Ce qui est certain, c'est qu'un ordre riïglé h l'avance est un soulagement, sinon pour celui qui écrit ou qui parle, du moins pour celui qui lit ou qui écoute. A lire une ode d'Horace, où l'adjectif est i souvent fort loin de son substantif, un discours de Cicéron, où le mot essentiel ne vient qu'fi la fm de loulu une période, nous sentons qu'en français les choses nous sont rendues plus aisi-es. Il est probable que le genre de la déclamation venait en aide à l'în-

C0U1IE^T S'EST FOtlUÉB LA SYNTAXE.

telligence de la phrase ; peul-ètre même, sur la place publique, ces mois annoncés de si loin, ce derniei* mot si longtemps attendu, étaient les seuls qui parvinssent aux oreilles. D'autre part, la tendance de toutes les littératures est d'exagérer, d'étendre au delà des justes limites, de pousser à l'extrême les res sources d'expression qui leur sont fournies par la langue de chaque jour : on peut donc supposer que la construction savamment contournée des lyriques grecs etlatïns est jusqu'il un certain point un artilice de style. Le parler de la conversation, tel que nous ie trouvons chez les poètes comiques et dans les lettres familières, n'est pas h beaucoup près aussi tourmenté.

L'ordre des mots devenant plus rigoureux à mesure que diminuent les ressources grammaticales, tout dérangement à la construction risque d'altérer le sens. On connaît ces serrures à secret dont le mécanismejoue à la condition que les pièces soient disposées selon un arrangement concerté ii l'avance. Nos langues modernes en sont un peu là. Modiliez l'ordre : ou le sens sera modîlié, ou l'on cessera de comprendre.

C'est surtout dans les locutions toutes faites, qui conservent parfois la marque d'une grammaire plus ancienne, que cet ordre a besoin d'être observé :

L'ORDBE DES MOTS- ' épreuve loujours iiii peu délicate cl pierre ilc louche où se reconnaît l'étranger imparruitemenl instruit.

On a pi-onoDcé, à l'occasion de la plirase française, le mot d' « ordre logique ". Il y a lu quelque exagéralion. C'est le cas de rappeler la remarque d'un écrivain anglais qu'il en est de ceci comme des antipodes : chaque peuple est tenté de trouver qu'il met les mots à la vraie place. On peut fort bien, sans manquer h la logique, concevoir un autre ordre. Dans le plan pinraitil' de nos langues, le verbe se faisait suivre de son sujet (Siou^v, SiSaiffi). Sans sortir du français, nous avons des propositions qui mettent le sujet & la lin'.

C'est surtout Rivarol, dans son Discours sur runiversatile de la langue française, qui s'est laissé emporter ù des éloges dont le tort est d'être U la fois excessifs el vagues : « Le français, par uu privilège unique, est resté seul fidèle à l'ordre direct, comme s'il étgit tout raison.,.. C'est en vain que les passions nous bouleversent et noussoUicilent de suivre l'ordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Quand notre langue traduit, elle explique véritablement un auteur.... »

Ce qu'il aurait fallu louer, ce n*est pas la langue française in alislracio, mais l'effort persévérant de

• L'Iiommc de qui dépen-

COMMENT S'EST FORUËE LA BTNTÂXE.

nos écrivains depuis Irois siècles, pour proporlionncp les libertés de notre syntaxe aux ressources d'expression dont la langue dispose. En ceci ils ont été d'une Iionnètelé singulière. Ils ont compris que la clnrlé était, en écrivant, une des formes de la probi|i3. Ceux qui, sous prétexte de progrés, ou par imitation des littératures étrangères, veulent aujourd'hui s'affranchir de ces anciennes règles, devraient d'abord donner à notre langue les moyens de s'en passer.

C'est le lieu de rappeler l'hypothèse qui a été proposée au sujet des langues monosyllabiques comme le chinois, où les règles de construction sont h elles seules i peu près toute la grammaire. On a conjecturé que ce monosyllabisme ne représentait pas un état priaiitif, mais que c'était, au contraire, la vieillesse d'un langage où tout s'est usé et dénudé. Il se pourrait, en eftet, qu'il fallût retourner de cette façon la série des périodes linguistiques. On devrait supposer alors que nos langues, en se dépouillant de plus en plus de leur appareil grammatical, seraient un jour destinées h un état plus ou moins semblable. Il est vrai que la tradition littéraire serait au besoin pour elles une sauvegarde, sauvegarde qui a manqué il l'Kmpire du Milieu, puisque l'éciiture chinoise fait durer la pensée sans pour cela transmettre la langue.

L'OllDRE DES MOTS. 241

Il ne sera pas inutile d'ajouter ici, en manière de contre-partie, ce qu'il est advenu des idiomes dérivés du sanscrit. Aux anciens cas de la déclinaison sanscrite sont venus se souder des inots ayant la môme signification que nos prépositions sv^ 7cp6;, wapà, ETT'l, etc., mais qui, en se mêlant au substantif précédent, n'ont pas tardé à faire l'impression de flexions casuelles. Il en est résulté des déclinaisons

d'un aspect tout nouveau.

C'est ainsi qu'on a des locatifs finissant en majjhe, majjhi, mahi, mai^ ce qui nous représente le mot sanscrit madlijê^ « au milieu ». Un autre locatiî se termine en thâniy tliâi : il v faut voir le substantif sanscrit sthâne^ venant de sihânam^ « la place ». Un troisième locatif est en pâsê.pâsi : c'est le sanscrit pârçvè^ « au côté ».

Le datif est pareillement représenté par des flexions très variées. Il peut être enkâc/iê, kaki, khi. ce qui est le mot sanscrit te/ci?, « au côté ». Il peut aussi être en Ciclhè, laje, lac, lai, lé^ ce qui est le sanscrit labdhn^ « pour le bien de ». 11 peut être en àtlûm, ce qui est le sanscrit arthi, « dans l'intérêt de ». Il peut être en kâgi^ ce qui est le sanscrit kârjè, <( pour le bien de ». Il peut être en bâlï, vâlî^ ce qui est le sanscrit vârtlê^ « en faveur de* ».

1. Iloernle, A Comparative Crammar of the Gaudian LanQuages. Londres, Triibner, 1880, p. 224, s.

Nous avons doac ici le spectacle d'une langue qui, au lieu de parvenir, comme les langues romanes, à la simplicité en se donnant des exposants distincts, n'a réussi qu'à créer de nouveaux amalgames.

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