‹ Essai de sémantique: science des significations (volume 2)Chapitre 7 sur 76 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DéHnition du mot loi. — Idée fausse qui règne au sujet des langues dites synlhéliques et analytiques, — La spécialité de la fonction est l*une des choses qui caractérisent les langues analytiques.

Nous appelons tot, prenant le mot dans le sens philosophique, le rapport constant qui se laisse découvrir dans une série de phénomènes. Un ou deux exemples rendront ceci plus clair.

Si tous les changements qui se font dans le gouvernement et les habitudes d'un peuple, se font dans le sens de la centralisation, nous disons que la centralisation est la loi du gouvernement et des habitudes de ce peuple. Si la littérature et les arts d'une époque se distinguent par des qualités d'ordre et de mesure, nous disons que l'ordre et la mesure sont la loi des arts et de la lillérature à cette époque. De même si la grammaire d'une langue tend d'une

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façon coiistaule à se sirapIiHer, nous pouvons dire que la simplilicatîon est la loi de la grammaire de celte langue. Kl, pour arriver à notre sujet, si certaines mod in cation s de In pensée, exprimées d'abord par fous les mots, sont peu h peu réservées pour un petit nombre de mots, ou uiônie pour ub seul mot, qui assume la ronclion pour lui seul, nous disons que la spécialité est la loi qui a présidé à ces changements. Il ne saurait être question d'une loi préalablement concertée, encore moins d'une loi imposée au nom d'une autorité supérieure.

Tout le monde connaît la dislinclion, devenue banale à force d'èlre répétée, des langues dites synihéliqrie» et des langues dites analytiques. Tout le monde aussi peut dire d'une façon plus ou moins complète en quoi consiste la différence. Mais comment s'est opérée celle évolution, par quelles causes, là-dessus régnent encore les idées les plus vagues et les plus inexactes.

Personne n'a mieux exprimé que J,-J. Ampère, dans un livre justement critiqué, mais qui, sur ce point, représente encore à l'heure qu'il est les idées du grand nombre, la façon dont on se rcprcsenle le rapport existant entre le latin et les langues romaines. Je elle ses paroles :

« L'antique synthèse grammaticale en vertu de laquelle la langue qui se meurt était organisée, cette synthèse est détruite; les flexions grammaticnles sont perdues; on ne dislingue plus suffisamment les cas des noms, les temps des verbes. Que Taire pour sortir de cette confusion? On s'avise d'exprimer par des mots séparés les rapports qu'exprimaient les signes grammaticaux confondus ou abolis; on supplée par des prépositions aux terminaisons qui distinguaient les cas des substantifs; on remplace par des auxiliaires celles qui marquaient les temps des verbes. On indique les genres par des articles et les personnes par des pronoms. »

11 ... Dans toutes les langues on a employé le même remède contre le même mal, on s'est avisé du mi^me expédient dans la même détresse *. »

Ainsi, ce serait pour réparer des ruines, pour remédier à un mai, pour sortir de la confusion, que des procédés nouveaux auraient été inventés. Présenter les choses de cette façon (et la même idée, je le répète, existe encore chez la plupart des linguistes, même chez ceux qui se sont montrés le plus sévères pour ce livre), c'est méconnaître la vraie succession des faits, c'est rendre ininlclligible l'histoire des langues. En réalité on n'a pas eu à réparer de ruines, les terminaisons qu'on a écartées étant depuis long-

■e de la langue française, S" MM., p. 3, 10.

I* LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAiiE.

Lemps devenues inutiles. Les langues anciennes n'ont connu aucune délresse. Au lieu de celle hisloire invraisemblable, il serait temps d'en écrire une autre plus simple et plus vraie.

En tête de celle histoire devra prendre place la loi de spécialité.

Une tendance de l'esprit qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendiints. aux exposants variables, assujeltis. 11 y a là une tendance conforme au but général du langage, qui est de se faire comprendre aux moindres frais, je veux dire avec le moins de peine possible. Mais comme les condilions où le langage est placé ne permettent pas la création ex nihilo, cet effort se réalise lentement, au moyen et aux dépens de ce qui existait antérieurement.

Un premier et très tangible exemple nous est fourni par le comparatif et le superlatif.

Dans les langues anciennes, Tadjectif exprime la grailation au moyen de suffixes, Ces suffixes étaient d'abord nombreux et divers. Ainsi le comparatif pouvait se marquer par les syllabes ro {supe?-iis , inferus), tero {interus, ejterus), ior {piirïor, largior). Le superlatif pouvait se marquer par les syllabes ma {sianmus, infiinus), Urno {intimus, e.rliintis), isximo

(dukissimus). Le lalîo, tel que nous le connaissons, a déjà renoncé à celle diversité, ne gardant pour chaque degré qu'un seul suffixe {ior,issimus). Première simplification.

Si du laliu nous passons au français, nous voyons qu'il a encore quelques comparatifs à la mode ancienne, héritage du latin : graignor, forçor, hauçnr, jiivenor, gencior '. II a aussi quelques superlatifs : pesme (pessùnus), proisme {proxiimts). Mais ce mécanisme, déjà privé de son vrai sens, ne tarde pas à dispariitlre, non pas, comme on l'a dit, par suite de l'altération phonétique (car ces mots étaient parfaitement viables), mais par l'action de la loi de spécialité. Un seul mot assume en français la fonction de tous ces comparatifs et superlatifs. De même dans les autres langues romanes, liln français, plus\fia. italien, ;)iii; en espagnol, mas; en portugais, mais; en roumain, mai.

Maïs ce qu'il faut remarquer, c'est que ce mot privilégié qui succède à tous les comparatifs d'autrefois est lui-même un comparatif. Plus représente l'ancien latin ptom* (^grecnXsïov); l'espagnol tnas, le portugais mats représentent magis. C'est donc le dernier survivant d'une espèce éteinte, el éteinte non sans iuLcntion, qui remplace à lui seul tous les autres. Les seules exceptions sont quelques conipa-

l. Comparalir de grand, fort,

le LES LOIS ntTXLLECnELUZ ftC LASCICI.

ratifs comme meiffMTt pin, m eniplûvés qae le procédé mommam, tmr ieqae] 3s avaient d'ailleurs l'aTaotaçe de la briêfelê. ne l«s a pas supplantés.

D'après ce premier exeaple, mms powroDS déjà voir eD quoi consiste h loi de gpérialjM. IVnni tous les mots d'une certaine espère, marqués d'uoe certaioe empreinte grammalicak. il en est on qui est peu à peu tiré hors de pair. II derieut l'etposanl par eicellencei de la notion grammaticale dont il porte la marque. Mais eo même temps il perd sa valeur indiTÏduelle et n'est plus qu'an ioslrument grsmmalical, un des rouages de la pbnise. Quand nous disons un lemps ptta long, une Jottmie pim cot/rtf, le mot plm sert A déterminer l'adjeclir dont il est suivi; mais |«ir hii-nième ti n'a pas plus de conlennuce somautiquo que la désinence ior '- On de\ine du mt'uie loiip la raison pour laquelle la loi de ip(iri«lil«i a besoin du secours des siècles arant de pouvoir «'exercer. Les mots sont trop signiBcalifs p(ir eu^-uit^mcs jwur se prtMer du premier coup k w iiMe d'uuxilitiirc. Il faut qu'un long usage dans dt'ii nnKii.i«li.«ns diverses ait li-nlement préparé les evlii'it» ^ en retirer le trop-plein do valeur.

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LOI DE SPÉcrALlTÉ. H

Ce n'est donc pas, comme on le dit, la chute des désinences qui a amené, comme une sorte de pisaller, l'emploi de p/«j et de magis; cet emploi commence eu un temps où les désinences étaient d'un usage courant. On trouve même l'emploi cumulatif des deux procédés : Piaule écrit ynagis diikim, magis facilius, mollior magis. Ces exemples nous montrent l'idée comparative commençant déjà à élire tout particulièrement domicile en un certain adverbe, quoique le mécanisme — ior, — isstmus soit encore en pleine vigueur.

Nous venons maintenant au remplacemcul des anciennes déclinaisons par les prépositions.

On sait que'cliaque substantif marquait d'abord les rapports de dépendance, d'intériorité, d'instrument, etc., au moyeu de modifications de sa partie finale. Mais ce moyen d'expression était à la fois compliqué ot iusuftisant. 11 était compliqué en ce que les substantifs, n'étant pas tous conformés de même, présentaient à un même cas des formes différentes (génitif : domini, rosœ, arboris, etc.). II était ■ insuffisant en ce que les cas de la déclintiiaon étaient trop peu nombreux pour exprimer tous les rapports que l'esprit pouvait concevoir '. Ce fut la raison qui

1. Lis cas de la dfcIlnalBon indiquaicnl bien le lieu où l'oiv *a, le

fi l qu'i\ côté de ces cas on plaida des adverbes servant i'i les déterminer. Mais l'habiUide de placer le même adverbe à côté du même cas ne pouvait manquer de produire ft la longue sur les esprits un effet dont nous aurons encore dautres exemples dans la suite : entre la flexion et la particule de lieu ou de temps l'intelligence crut saisir un rapport spécial, une relation de cause 4 effet. Au lieu de regarder l'adverbe comme un simple déterminant du cas, l'intelligence populaire y vit la raison d'être du cas : paralogisme bien connu, que la pliilosophîe désigne par la formule cum hoc, ergo proplcr Iwc. Mais quand c'est le paralogisme de tout le monde, on sait qu'il est bien près de faire l'Impression d'une vérité. En matière de langage, ce que le peuple croit sentir passe à l'état de réalité. Les adverbes de lieu et da temps comme àmô, TCîpî, l-m., «piî, [xcri, T.n^i, après avoir été l'accompagnement du génitif, du datif ou de l'accusatif, devinrent la cause de ces cas : d'adverbes, ils devinrent prépositions. L'esprit les doua d'une force transitive'.

Dans la langue homérique, la transformation est déjà aux trois quarts accomplie V Elle l'est tout à

Uire -

de

1 trouvera ilans la Syr changement de rûlc, litions. Mais je i!ilT«re d'avis 'enclialncnient ilca Tails.

Dans ce membre de plira

■ sur ■, pour dire ■ avec ■, pour

e Dellirûck de nombreux exemples inciens adverbes devenant prépol'auteur du Gi-undmi sur l'ordre et

t^ifwt Bità iâxpuDvtjxiv (a pa1pcl>ris

fnil dans les plus anciens monumenls qui nous ont conservé la langue latine. Au contraire, dans les textes védiques, nous voyons encore à l'état d'adverbes les mois qui sont devenus les prépositions bien connues /jer, ob, ad, sub, si/pei; ah....

A partir du jour où la langue possède des prépositions, l'existence de la déclinaison est menacée. A quoi bon, en effet, ces cas qui n'ajoutent rien au sens? La préposition ne suffit-elle point? Elle suffit parfaitement, et même elle fiiit un meilleur usage, car elle marque d'une façon précise et explicite des rapports que la flexion indique de manière vague et générale. En outre, elle est d'un usage plus commode, car elle est toujours semblable ii ellemême, toujours aisément reconnnissable. Cependant, comme rien ne se fait vite quand il s'agit d'habitudes séculaires communes h de grandes masses d'hommes, les désinences ne disparaissent pas en une fois ni du premier coup. Elles commencent par devenir incertaines. On les emploie avec distraction, on les confond les unes avec les autres

Les premiers symptômes de celte transformation remontent beaucoup plus haut qu'on ne le croit d'ordinaire. On a souvent cité le passage de Suétone où,

Iftcrimam dumisll). iiA accanipagiie le génltîr pluldl qu'il ne le régîL Il en est <le mimn <le inl avec le ilatir ; oh» tn\ Ztiit (lîixi xaitàv jifpai (c|uilius Jii|iiler impasuil malam aortem). Ou de l'accusaUf avec nipi : •Hflnt Tiiv Rtpt xivto; imipiioc cirtc;âvaiTai(insuioia quam circum pnnUis inllniLua amtiEi). On pou rrail aussi bien, dans ces cx«mplc9, supposer que la parlicule il« liou ddtermiae les vcrbus.

parlani des hebiltides de l'empereur Auguste, il rapporte que celui-ci, pour plus de clarté, ne craignait pas d'ajouter des prépositions aux noms et des conjonctions aux verbes. Le passage en lui-mèrae est curieux. Mais il y faut remaïquer surtout les derniers mots : {prœposilioties) quœ detraclie affermit afif/tn'it oàscuri/atù, eist grafiam augenl*. 11 était donc élégant, conforme au bon ton, de se passer du secours des prépositions et des conjonctions. C'était l'ancien langage latin. Mais l'empereur adopta le nouvel usage : on sait qu'il affectait volontiers des habitudes rustiques.

\)e ce parler rustique nous avons un autre témoignage contemporain. C'est la dédicace et le règlement d'un temple de la Sabine, l'an 57 avant Jésus-Christ'. Ce règlement prévoit le cas où des donations seraient faites au temple : Sipeninia adid temptum dala eril.... Quod ad eam œdem donum daUim erit.... Au lieu du datif, nous avons la construction moderne : « A ce temple ».

Kemarquons qu'il s'agit d'un document officiel, à la fois juridique et religieux. La langue officielle est volontiers archaïque, s'il n'en coûte rien à la précision : mais du moment que la précision est en jeu, elle ne recule pas devant le néologisme.

Déjà peu de temps après Auguste, nous assistons

à la décadence des désinences casuelles. A PompéJ, on écrit : Cum dtscentes, h avec ses élèves » ; ctim colleras, >i avec ses collègues », Dans une inscription de Misène, de l'an 1 59 après Jésus-Christ, on a : per mullo lempore. Dans une autre, Ji peu près du mémo temps : ex litleras '. Le latin d'Afrique, dès l'époque d'Hadrien, présente fréquenimeot ce genre de faute. Un ingénieur de Lambèse, qui sait d'ailleui-s bien sa langue, se trompe sur ce point : il écrit : a rigoreiu, sine ctiram '.

Si nous descendons encore de deux siècles, nous trouvons l'usage des désinences de plus en plus incertain, celui des prépositions de plus en plus fréquent. Dans le Pèlerinage de Silvia (iv" siècle) , on trouve des locutions comme celles-ci : Fiindamenta de habitationibus ipsorum.... Fallere vos super hanc rem non possum.... Valde itis/ructus de scripturis.... Et même : Lecto omnia de libroMoysi, « ayant tout lu du livre de Moïse <i . A côté des prépositions latines, on reucontre la préposition grecque xaTi. Cala singulos hijimws fil oratio *.

Dans soQ livre sur le Lait» de Grégoire de Tours, M. Max Uonnet fait observer que Grégoire se trompe sur l'emploi des cas quand ils sont précédés d'une

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