‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 26 sur 87 · Infinitorum vis in nomen rei rcsolrilur. (Priscien · texte numérisé non relu

Infinitorum vis in nomen rei rcsolrilur. (Priscien

propre à exprimer une exclamation, un désir, un ordre. Il est moins exposé enfin à cet épaississement du sens, à cette cristallisation, à cette concrétion dont nous aurons à parler plus loin, et dont tous les substantifs, même les substantifs abstraits, sont menacés \

En présence de pareils avantages on se demande ce qui a pu retarder à ce point la création de l'infinitif. Pour répondre à celle question, il faut un inslant jeter les yeux en arrière et considérer le plan général de nos langues.

Toutes les fois qu'il est question de classer les langues d'après leur plus ou moins de perfection, nous sommes habitués à parler de la famille indoeuropéenne comme placée au degré supérieur de l'échelle. Cependant il ne faut pas chercher bien longtemps pour y retrouver ce que nous regardons comme une caractéristique des idiomes peu avancés. Certaines langues de l'Amérique peuvent dire « ma tête, ta tète, sa tète », mais non pas « tète » en général. Cela est assurément barbare. Mais il n'en était pas autrement du verbe indo-européen, qui pouvait dire ®ipw, <pipsi;, çéps*., mais non pas sepeiv. Dans le plan primitif, l'action était toujours rapportée à une personne. Une forme comme ôlotojjit, oiooQi, représente a elle seule toute une proposition :

I. Comparer, par exemple, frtti et fruct us, regere et ret/io, elc. Voir ci-dessous, le chapitre des mots abstraits.

elle contient à la fois le verbe et son sujet. Nos langues ne sont donc pas si loin de l'état dit holophrastique, où le mot était à lui seul une phrase.

L'infinitif est une conquête de l'abstraction. Il a fallu le chercher en dehors du verbe, parmi les substantifs. L'élaboration de l'infinitif était déjà commencée, mais non pas terminée à l'époque proethnique : il a fallu des siècles pour que chaque idiome fixât son choix sur une certaine forme de substantif, et pour qu'elle fut mise en possession, à l'exclusion des autres, de quelques-unes des propriétés essentielles du verbe.

C'est ici qu'on doit apprécier les avantages de ce qu'on appelle le manque de transparence ou l'altération phonétique. Celte prétendue décadence n'a pas peu contribué à donner à l'infinitif toute son utilité. Il est difficile de savoir avec certitude à quel cas de la déclinaison appartenaient les formes grecques comme surp-j jasvx»., lo£ 7 .v, cpioco-Oaî.. Mais cette indécision n'a fait que les rendre plus aisées à manier, il en est de même pour l'infinitif latin. Si les formes sur le modèle de videre, audire ont fini par évincer les formes du modèle de visum* audition, cela tient peut-être à ce que la marque de la déclinaison y est plus effacée.

Je rappellerai à ce propos un fait qui montre bien l'importance que l'infinitif a prise dans nos langues. Quand, au xm c et au xiv c siècle, l'allemand s'est

enrichi d'une quantité de verbes français, il les a adoptés sous le costume de l'infinitif, en surajoutant, de façon assez bizarre, les désinences allemandes. C'est ainsi qu'on trouve chez Wolfram von Eschenbach fiscfùeren, « attacher »; leischieren, « laisser »; loscfueren, « loger »; parlieren, « parler », et beaucoup d'autres. 11 en résulte qu'au présent, quand l'Allemand dit ich spaziere, il ajoute à l'infinitif espacier la désinence de la première personne. Rien ne prouve plus clairement comment l'idée du verbe, dans nos langues modernes, s'est incarnée dans l'infinitif ! .

On demandera comment le grec, ayant eu autrefois l'infinitif, a pu le laisser tomber en désuétude au moyen âge. Cette perte est, en effet, l'un des événements les plus surprenants de la linguistique indoeuropéenne, car de dire, comme on Ta fait récemment, que l'infinitif grec s'est perdu parce qu'il était trop souvent employé, c'est une explication qui dépasse les intelligences ordinaires. Mais il faut

i. Celte explication des verhes allemands en ieren a été contestée récemment par M. Léo Wiener {American Journal of philology, 1893. p. 330;. Ce savant pense qu'il en faut chercher l'origine dans les noms en i>i\ ierrey comme floilierre, <• flùlier », d'où floitieren, « flûter -.Mais les fails ne paraissent ^uère d'accord avec cette explication. Les substantifs qu'il faut supposer manquent le plus souvent. En outre, nous voyons clairement deux désinences superposées dans les verbes comme condewier'.n, français conduire; on a donc le droit d'admettre une superposition analogue pour les autres.

remarquer que l'absence de l'infinitif est surtout devenue une lacune douloureuse le jour où le néogrec, se retrouvant en présence des autres langues de l'Europe moderne, a senti le besoin d'en égaler les ressources de syntaxe. 11 faut croire que ni les liturgies de l'Eglise, ni les chants populaires, en leur langage bref et simple, n'en avaient éprouvé le besoin. La locution Ox (OiXr. h*) avec le subjonctif en tenait lieu. L'outil intellectuel se perd avec le non-usage : une forme trop rarement employée s'efface de la mémoire '.

Par un étrange renversement des choses, on a cru autrefois que les verbes avaient débuté par l'infinitif. « Les hommes, dit un écrivain du commencement de ce siècle, les hommes ne s'expriment d'abord que d'une manière générale : et ce n'est que par la suite qu'ils en viennent à analyser, à particulariser chaque idée. A mesure que les langues atteignent à leur maturité, les formes inlinitives disparaissent, mais avec une juste mesure : elles servent encore à donner de la variété au style, quoique déjà l'on s'aperçoive qu'elles deviennent moins fréquentes. » Il est impossible de fermer plus résolument les yeux à la vérité. L'infinitif résume des siècles d'efforts : il est la plus récente des formes verbales.

\. On trouve déjà dans les Évangiles apocryphes : 0Aa> Tva èntSov- Xev<T(«)jxsv. — Ilpéica iva àTtoatsiï.wpLEv.

9i LES LOIS INTELLECTUELLES DV LANGAGE.

Comme l'infinitif, le passif est du nombre de ces moyens d'expression qu'on est tenté de croire beaucoup plus anciens qu'ils ne sont en effet.

Sylvestre de Sacy, qui a écrit pour l'usage de ses enfants des Principes de grammaire générale, présente le passif comme l'une des deux formes nécessaires du verbe. Il en donne trois raisons. Le passif est nécessaire : l n quand on veut exprimer une action sans nommer le sujet agissant : « Je suis affligé »; 2° quand on veut plutôt faire ressortir l'objet qui souffre l'action que le sujet qui la fait : « L'empire romain fut fondé par Auguste » ; 3° pour varier le discours et empocher la monotonie.

Un linguiste d'une école différente, mais trop enclin de son côté aux théories, Hartung *, explique l'actif et le passif en les réduisant à des directions dans l'espace. L'actif répond à la question quo (d'où l'accusatif); le passif répond à la question unde (d'où l'ablatif ou le génitif).

Il est inutile de montrer ce que ces explications ont d'artificiel. Le passif n'est pas une forme ancienne : on peut le deviner rien qu'à voir combien diffèrent, quant aux désinences, sscoixat et feror. Le passif est une forme que les diverses langues indoeuropéennes se sont donnée après coup, longtemps après que le système de leur conjugaison fut achevé

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