‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 27 sur 87 · Encyclopédie d'Erse h et Gruher. III, t. X11I, p · texte numérisé non relu

Encyclopédie d'Erse h et Gruher. III, t. X11I, p

en ses lignes principales. C'est en s'cmparanl de la forme réfléchie que la plupart d'entre elles, el particulièrement le latin et le grec, sont parvenues à créer une voix passive.

Pour comprendre comment la forme réfléchie peut tenir lieu de passif, je me contenterai de cilcr quelques phrases où, encore aujourd'hui, nous nous servons du même tour :

« Les grands poids se transportent mieux par la voie maritime. »

« Cette forme de vêlement ne ne porte plus. »

« Ces événements se sont vite oubliés.

« Le monde de la nature se divise en trois régnes. »

Et en italien : Dicesi, lemesi. Et même : arvenimenti compiutisi.

Ce n'est pas que l'idée du passif fut difficile à concevoir : « je suis frappé » n'est pas plus malaisé à comprendre que « je frappe ». La difficulté venait d'ailleurs : elle venait du plan de nos langues, qui est en contradiction avec l'idée passive, les langues indo-européennes présentant la phrase sous la forme d'un petit drame où le sujet est toujours agissant. Aujourd'hui encore, fidèles à ce plan, elles disent : « Le vent agite les arbres.... La fumée monte au ciel.... Une surface polie réfléchit la lumière... La colère aveugle l'esprit.... Le temps passe vile.... Il fait nuit.... Deux et deux font quatre.... «Chacune de ces propositions contient l'énoncé d'un acte attribué

au sujet do la phrase. Il fallait donc que le passif lui-même fut imaginé sous la forme d'un acte.

C'est, en effet, ce que nos langues ont réalisé. Elles ont créé plus ou moins tardivement le passif en le présentant sous la forme d'un acte faisant retour sur le sujet. Pascitur a signifié « il se nourrit », avant de signifier « il est nourri ». A'.oàTxouai signifiait « je m'enseigne moi-même » avant de signifier « je suis enseigné ». À ce sujet les langues germaniques et slaves sont particulièrement instructives. Nous y trouvons les étapes successives de la métamorphose. En vieux norrois, their finna si/ï veut dire : « ils se trouvent [l'un l'autre »]. 11 en est sorti une forme their fimiask, « ils se trouvent » [c'est-àdire ils sont, ils séjournent], et finalement « ils sont trouvés » [c'est-à-dire inveniuntitr]. Pareille chose se présente en lithuanien et en slave. C'est même la famille lello-slave qui, par la transparence de ses formes, a mis d'abord sur la voie de l'origine du passif.

Nous avons donc ici un nouvel exemple de l'intention qui préside aux évolutions du langage, en même temps que de la simplicité presque enfantine par laquelle cette intention arrive à ses fins. Le passif semblait directement opposé à l'idée exprimée par nos verbes : et cependant, en des idiomes éloignés l'un de l'autre, par un moyen identique, le passif a trouvé son expression.

Je veux encore donner un exemple de cette intelligence cachée, et pourtant si attentive, qui profite même des moindres accidents pour fournir à la pensée une ressource nouvelle.

Tout le monde sait que l'adverbe est un ancien adjectif ou substantif sorti des cadres réguliers de la déclinaison. C'esl ainsi que primum, ceterum, potius sont d'anciens accusatifs, que crcbro, subito, vulgo sont d'anciens ablatifs. Mais d'où viennent les adverbes en -£, comme pulchre, rectel C'est ce qu'on n'a pas assez cherché jusqu'à présent.

Le latin aimait à changer de déclinaison ses substantifs ou adjectifs, quand ils s'allongeaient d'un préfixe ou quand ils entraient en un composé. Animas fait exanimis, fama a fait infamis, clivus a îmlproclivis, pœna a fait impunis, et ainsi de suite. L'ablatif de ces mots en is était eid ou e. A une époque où la langue latine n'était pas encore fixée, on avait donc le choix entre infirmus ou infirmis, pneclarus ou prœclaris, dont l'ablatif élait infirmo ou infirme, prœclaro ou prœclare. L'usage n'a pas manqué de tirer parti de cette double forme : il a donné la préférence à la forme en e qui se détachait mieux de la déclinaison ordinaire. Non seulement cette forme a été préférée pour l'adverbe, mais elle a été généralisée, en sorte qu'on a eu aussi firme, clare. L'osque amprufid, qui correspond au latin improbe, est un témoin ne permettant aucun doute sur cette

origine. La langue latine est entrée ainsi en possession d'une désinence proprement adverbiale, dont elle a fait, comme on sait, le plus large usage \

Une observation d'une nature un peu différente vient se présenter ici. Nous venons de citer deux ou trois exemples des acquisitions faites par nos langues *. Elles sont assurément précieuses et importantes. Cependant, si utiles qu'elles soient, elles n'approchent point, ni pour la valeur, ni pour le nombre, des acquisitions antérieurement capitalisées, je veux dire de cet appareil grammatical qui constitue le fonds commun des langues indo-européennes et qui était déjà chose ancienne et parfaitement fixée à l'époque où le sanscrit, le grec, le latin, le germanique, le slave, le celtique apparaissent pour la première fois. On a par là, si je ne me trompe, un moyen de mesurer du regard l'antiquité des langues indo-européennes.

Par antiquité des langues indo-européennes je n'entends pas l'antiquité d'une race, chose difficile à concevoir et à comprendre, mais l'antiquité d'une

i. Voir Mêm. Soc. ling., VII, 1X8.

2. On pourrait encore citer, dans les langues slaves, la création du «« Genre animé •, qui repose sur une distinction morphologique entre les substantifs désignant les cires doués de vie et ceux qui ne le sont pas. Cette distinction est venue après coup et grâce à un pur accident de la langue. Voir le travail d'A. Meillct, dans la Bibliothèque de V Ecole des hautes études.

civilisation. Pour qu'une grammaire et un système morphologique atteignent le degré d'unité et de fixité que nous constatons h la base des langues aryennes, il faut une certaine perpétuité dans la tradition. Cette perpétuité suppose, sinon une littérature, du moins des formules, des chants, des textes sacrés transmis d'Age en Age.

Comme il n'y a aucune raison de supposer que les choses aient suivi dans ces anciens temps une marche plus accélérée, cela nous permet d'estimer à vue de pays l'étendue du passé. On vient de voir ce qu'il a fallu de temps pour que chacune de nos langues ait un infinitif, un passif, des désinences adverbiales. Encore le choix n'en est-il définitivement arrêté qu'après de longs siècles. D'autre part, l'acquisition d'instruments nouveaux, tels que l'article, les verbes auxiliaires, n'a pas exigé moins de temps. Nous devons donc accorder pour la période antérieure, bien autrement importante, un nombre de siècles au moins équivalent. La durée historique que nous pouvons embrasser du regard, depuis les premiers chants védiques jusqu'à nos jours, comprenant environ trois mille ans, ce n'est pas trop sans doute de demander trois mille autres années pour la période antérieure. Il n'a pas fallu moins pour fonder la séparation du nom et du verbe, pour établir la conjugaison et la déclinaison, pour en élaguer les parties inutiles, pour créer le méca-

iOO LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE.

nisme de la formation des noms, pour dresser, en regard de la déclinaison substantive, une déclinaison pronominale, pour laisser l'analogie asseoir le commencement de son empire, pour jeter enfin les fondations de la syntaxe...

Si Ton admet pour le passé la mesure de temps que fournit l'observation des époques modernes, six mille ans sont un minimum auquel on peut évaluer la période de civilisation représentée par notre famille de langues.

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