LA MÉTAPHORE
longtemps fixées, l'action individuelle continue d'exercer. Telle image éclosc dans quelque tôle bien faite devient, en se répandant, propriété commune. Klle cesse alors d'être une image et devient appellation courante. Entre les tropes du langage et les métaphores des poules il y a la même différence qu'entre un produit d'usage commun et une conquête récente de la science. L'écrivain évite les figures devenues banales : il aime mieux en créer de nouvelles. Ainsi se transforme le langage. C'est ce qu'ont parfois oublié nos étymologistes, toujours prêts a supposer une prétendue racine verbale, comme si l'imagination avait jamais été h court pour transporter un mot tout fait d'un ordre d'idées dans un autre.
Une espèce particulière de métaphore, extrêmement fréquente dans toutes les langues, vient de la communication entre les organes de nos sens, qui nous permet de transporter à l'ouïe des sensations éprouvées par la vue, ou au goût les idées que nous devons au toucher. Nous parlons d'une voix chaude, d'un chant large, d'un reproche amer, dun ennui noir, avec la certitude d'être compris de tout le monde. La critique moderne, qui use et abuse de ce genre de transposition, ne fait que développer ce qui se trouve
en germe dans le langage le plus simple. Un son grave, une note aiguë ont commencé par être des
images.
Le peuple transporte à des objets inanimés des adjectifs dont il emprunte l'idée h l'homme : il dira u?te lanterne sourde, une maison louche, aveugler une voie d'eau, de même que les Grecs disaient déjà xwtpôv Jîsao; (surdum jaculum) pour un trait qui ne porte pas, et \xi\xw% owvr â (vox atra) pour une voix enrouée. Les Indous appellent andha-kûpa, « puits aveugle », un puits dont l'ouverture est cachée par des plantes. Quelquefois on ne sait plus au juste de quel organe ces expressions sont parties : pour l'adjectif clarus, par exemple, on a pu longtemps se demander s'il vient de la vue ou de l'ouïe. Sans les mots aries, acus, acutus, acer, nous ne saurions pas que le français aigre n'a pas toujours appartenu au sens du goût.
La langue homérique ne manquait pas de mots pour l'idée de « méditer, préparer ». Mais cela n'a pas empêché le poète de créer le verbe JiiKryooojxe'jw, qui signifie littéralement « intus œdificare ».
v EaO).' àyope'jovTs;, xaxà lï ypeai Puo-?odô|LE'jov.
(( Tenant de beaux discours, ils bâtissaient le mal au fond de leur cœur. »
LA MÉTAI'HOKE. \ i">
Et ailleurs :
\\ *//.' àxltov xî'vr^ï xa'or,, xsxi P , jo , a , o2o|iî0(i>v J .
« H secoua la tête en silence, bâtissant le mal intérieurement. »
Pour la même idée, Homère a encore le verbe ;jL7 4 yavàco, qui du grec a passé au latin *.
11 est difficile de reconnaître les métaphores les plus anciennes. L'élut de choses qui les avait suggérées ayant disparu, Ton reste en présence d'une racine à signification incolore. C'est ce qui nous explique comment les grammairiens indous, en dressant leurs listes, ont pu inscrire tant de racines signifiant « penser, savoir, sentir ». S'il nous était possible de remonter plus haut dans le passé de l'humanité, nous trouverions sans doute, tout comme dans les langues que nous connaissons mieux, la métaphore partout présente.
Avant de quitter ce sujet, qui est infini, nous voulons encore mentionner un point.
1. Orl., XVII, (ïfi, i05. — On remarquera que c'est exactement la même expression que le. lalin iwfuxtriux («le indu et slrttereu 11 est resté quelque chose «le l'ancien sens péjoratif «lans la locution : de industria.