‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 50 sur 87 · MOTS ABSTRAITS KT EPAISSISSKMENT DU SENS · texte numérisé non relu

MOTS ABSTRAITS KT EPAISSISSKMENT DU SENS

« en face ». Dcflocterc de revtâ reyione, « quitter la bonne direction ». Mais ce sens a fait place à un sens beaucoup plus matériel : regio a signifié un pays ou le quartier d'une ville.

Le suffixe latin lion, qui a pris une si grande importance, et qui est apparenté au précédent, formait des noms abstraits, comme lectio, admiratio. Mais dès les plus anciens temps, l'épaississement commence à se faire sentir. Portîo a été d'abord l'action de partager : puis il est devenu le nom de la portion 1 . Mansio était l'action de s'arrêter : chez Cîcéron il s'oppose à discessus. Il s'est dit ensuite des relais établis le long des routes, et il a donné enfin notre maison *.

On doit déjà commencer à voir pourquoi tant d'objets matériels sont du féminin : d'abstraits ils sont devenus concrets, mais sans changer de genre 3 .

Faut-il croire que nos ancêtres avaient une faculté d'abstraction qui ait été en diminuant chez leurs descendants? — Ce serait, je crois, une grande illusion. Nous reviendrons plus loin sur cette question des noms abstraits, qui contient, en partie, le secret

1. D'une racine ;>or, • attribuer -, qui se retrouve dans le grec £7:opov, - j'ai procuré »; 7réitpri>7st, • il a été attribué ».

2. Nous disons de même des habitations, des constructions. IImiuitc dit déjà d'Ulysse, au moment où il va s«: construire un navire : s*j siôo>; TfxTOduvdfwv, • fort entendu en constructions ».

3. II existe des indices qui permettent de croire que les noms latins en tus, comme exercitus, amictus, ont été d'abord du féminin. On trouve chez Knnius : Non metus utla tenet. C.f. les féminins grecs comme flpaxtvç, « action », GeXxtô;, • enchantement ».

de la richesse de nos langues. 11 suffit, pour le moment, de rappeler que le langage étant une œuvre en collaboration, tout mot abstrait est en danger de changer de sens quand, passant de bouche en bouche, il arrive de l'inventeur à la foule.

L'histoire des religions, celle des institutions, celle morne des sciences pourrait nous en fournir la preuve. A plus forte raison ces abstractions du langage, abandonnées dès la première heure à l'esprit populaire, étaient-elles exposées au même sort.

Les langues modernes abondent en exemples du même changement de signification. Nous trouvons en toutes les professions des noms abstraits devenus les noms de quelque objet tangible. Le musicien entend par ouverture le morceau d'orchestre qui précède un opéra, le marchand débite les nouveautés de la saison, le financier fait rentrer ses créances, l'intendant pourvoit aux subsistances de l'armée, et ainsi de suite. On peut aisément observer les degrés de cette transformation pour certains substantifs. La Bruyère, dans le portrait du Distrait, dit : « Il écrit une seconde lettre, et après les avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l'adresse ». Ici adresse est encore pris au sens de directio. Au xvif siècle,

MOTS ABSTRAITS ET ÉPAISSISSEMENT DU SENS. io3

économie, aumône, charité ne s'étaient pas encore coagulés en objets matériels comme de nos jours 1 . 11 y a là pour l'étymologisle une mine de surprises. On trouve en dialecte vénitien du moyen âge un mol r/là qui a le sens de « descendance ». D'où vient ce rità, qui, déjà par sa désinence, déroute le lecteur? Des rapprochemenls indubitables ont montré qu'il s'agit du mol hcredità, qui, en se dépouillant de sa signification abstraite, au lieu de l'héritage, a désigné les héritiers f . Quelque chose de semblable s'est passé pour l'allemand Kind, qui signifie « enfant », mais qui a d'abord signifié « la race », comme ou le voit par l'anglais mankind, « genre humain ».

1. Quoique l'infinitif résiste davantage à ce changement, nous observons cependant qu'un certain nombre d'infinitifs, comme deroir r plaisir, loisir, n'y ont point échappé.

2. Rajna, dans les Comptes rendus de l'Académie des Lincei, 189J,. p. 33C.

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