‹ Essai de sémantique: (science des significations) (volume 3)Chapitre 57 sur 87 · DUNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE. 1 G · texte numérisé non relu

DUNE CAUSE PARTICULIÈRE DE POLYSÉMIE. 1 G

mettre la gestation après l'existence à l'état séparé. Quoi qu'il en soit, cette absorption est extrêmement fréquente, surtout dans la langue des différentes professions et des divers étals. Le sens du complément rentre alors, en quelque sorte, dans le verbe, et lui donne une signification tout à fait caractéristique. Dans le langage de la dévotion, on sait ce que c'est qu'un chrétien qui pratique, ou un malade qui est administré. Quoi de plus général que le verbe déposer? Mais quand on parle d'un témoin qui dépose, chacun comprend qu'il s'agit de renseignements donnés à la justice. Amener peut se dire de tout objet qu'on fait approcher : mais, en terme de marine, l'ordre Ramener est Tordre de descendre le pavillon: En présence d'un auditeur au courant des choses, il est naturel qu'on supprime ce qui s'entend de soi. Au xvi e siècle, l'expression une femme possédée ne prêtait à aucun doute : c'était une femme possédée du démon. Quand, à l'article Tribunaux, nos journaux annoncent une affaire de mœurs, le lecteur comprend qu'il s'agit d'un attentat aux mœurs.

Quelquefois la suppression change à son avantage le sens du vocable survivant. Nous en avons un exemple caractéristique dans le mot iroiY/nfc '.

\. Voir sur ce mot un article de M. Wcil dans Y Annuaire de V Association pour l'encouragement des études grecques, 1884.

On croit communément que le poète, aux yeux des Grecs, était « le créateur », et le poème « une création ». Cela est très beau et place très haut le poète. Mais la réalité est un peu différente. Après une première époque, celle des aèdes, où les poètes étaient leurs propres interprètes, il en vint une autre où Ton commença à distinguer l'auteur des vers et le chanteur ou acteur qui ne fait que les reproduire en public. On a dit alors [jlsXwv 7:00^;, ou

£7:tôv 7:oi7 é TTfo, par opposition à pa'}cj>o6; OU Otzoxo'.tt';.

Puis, par abréviation, towîtïU, quand il était question d'odes ou de drames, a signifié Fauteur des vers, exactement comme quand, à la fin d'une pièce de théâtre, le public réclame aujourd'hui « l'auteur ». Mais celle dualité s'est peu à peu effacée du souvenir. Le poète, n'ayant plus besoin d'un truchement, niais gardant toujours le même nom, a paru alors devoir son litre à quelque conception plus élevée : c/est entouré de cette auréole de noblesse que son nom nous apparaît aujourd'hui.

Nous devons l'expression latine defunctus, pour désigner les morts, à une locution qui ne manquait pas de beauté en sa simplicité. 11 faut compléter en defunctus uitd, c'est-à-dire « qui s'est acquitté de la vie », celle-ci étant considérée comme une fonction difficile et sérieuse. Defunctorum memoria, c'est le souvenir de ceux qui, ayant servi en leur temps dans l'armée des vivants, ont reçu leur congé.

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Par un sentiment analogue, mvjrare, chez Grégoire de Tours, signifie « mourir ». Il faut sous-entendre : ad dominum ou a swrulo. Transcrivons ici les réflexions de M. Max Bonnet ! . « Toutes les locutions fixes ont ceci de commun que les mots, à force de se trouver réunis, réagissent en quelque sorte l'un sur l'autre, et prennent chacun une partie delà signification Se l'autre.... 11 peut arriver aussi que l'un .des deux, à lui seul, éveille dans l'esprit du lecteur l'idée habituellement exprimée par tous les deux. »

Je veux terminer ce chapitre j)ar quclquûsjîxemples de locutions où le raccourcï^ement, en des mots très usités, a amené un remarquable changement de signification.

Quand nous disons : entendre un orateur, entendre un discours, nous employons entendre comme signifiant ouir. Mais, en réalité, il signifie « appliquer ». Intendere est pour anùnum intendere *. Le changement de sens est d'ailleurs ancien. On trouve déjà dans Grégoire de Tours : Quos sœpe conspicit et intendit 3 .

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