‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 4 sur 87 · IDEE DE CE TRAVAIL · texte numérisé non relu

IDEE DE CE TRAVAIL

Ainsi l'époque de perfection des langues serait située bien loin dans le passé, antérieurement à oute histoire : aussitôt qu'un peuple entre dans histoire, commence à avoir une littérature, la lécadence, une décadence irréparable se déclare. Le langage se développe en sens contraire des proî^rès de l'esprit. Exemple remarquable du pouvoir [ue les impressions premières, les idées reçues dans 'enfance peuvent exercer * I

Laissant de côté les changements de phonétique, jui sont du ressort de la grammaire physiologique, 'étudie les causes intellectuelles qui ont présidé à a transformation de nos langues. Pour mettre de 'ordre dans cette recherche, j'ai rangé les faits ;ous un certain nombre de lois : on verra plus loin ;e que j'entends par loi, expression qu'il ne faut pas )rendre au sens impératif. Ce ne sont pas non plus le ces lois sans exception, de ces lois aveugles, ;omme sont, s'il faut en croire quelques-uns de nos îonfrères, les lois de la phonétique. J'ai pris soin, lu contraire, de marquer pour chaque loi les limites m elle s'arrête. J'ai montré que l'histoire du langage, à côté de changements poursuivis avec une are conséquence, présente aussi quantité de tentaives ébauchées et restées à mi-chemin.

Ce serait la première fois, dans les choses hu- Qaines, qu'on trouverait une marche en ligne droite, ans fluctuation ni détour. Les œuvres humaines, LU contraire, se montrent à nous comme chose laboieuse, sans cesse traversée, soit par les survivances

1. Schleicher avait d'abord été destiné à l'état ecclésiastique. l avait ensuite été hégélien.

iAI DE SEMANTIQUE.

>t impossible d'annuler, soit par latérales conçues dans un autre • les efl'ets inattendus des propres

mencé et laissé bien des fois, et sai, j'ai fait paraître à diverses xtraits *, je me décide aujourd'hui lie. Que de fois, rebuté par les

sujet, me suis-je promis de n'y ependant cette longue incubation inutile. Il est certain que je vois 'hui dans le développement du rente ans. Le progrès a consisté ' toutes les causes secondes et à nent à la seule cause vraie, qui line.

la volonté dans l'histoire du lanle presque à une hérésie, tant on i cinquante ans de l'en bannir, aison de renoncer aux puérilités trefois, on s'est contenté, en se

opposé, d'une psychologie vériple. Entre les actes d'une volonté e, et le pur phénomène instinctif, qui laisse place à bien des états os linguistes auraient mal profité philosophie contemporaine s'ils s imposer le choix entre les deux

s de mythologie et de linguistique, dans iation des études grecques, dans les î de linguistique, dans le Journal des

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fermer les yeux volonté obscure, gements du lan-

Ite volonté ?

T SOUS la forme 3 d'essais entreilheureux, quelles, d'un demicorrigés, ainsi r dans une cerle langage, c'est les mois, exerce à articuler des , avant de par- Uabe ! Les innolême sorte, avec f collabore. Que ectes, obscures, ►ression non pas moins suffisante l n'y a rien qui

ie mes lecteurs ^er des faits de rtout où l'esprit )ntraire, surpris

îr, devient la peine nos sentiments! •» •is du mystère. Il y r Lucrèce. II a fallu souffle apportât une

simplicité des moyens, simplicité qui contraste 'étendue et la grandeur des effets obtenus.

pris à dessein mes exemples dans les langues us généralement connues : il sera facile d'en enter le nombre ; il sera facile aussi d'en ter de régions moins explorées. Les lois que sayé d'indiquer étant plutôt d'ordre psycholo- , je ne doute pas qu'elles ne se vérifient hors

famille indo-européenne. Ce que j'ai voulu c'est tracer quelques grandes lignes, marquer Lies divisions et comme un plan provisoire sur maine non encore exploité, et qui réclame le l combiné de plusieurs générations de lins. Je prie donc le lecteur de regarder ce livre e une simple Introduction à la science que j'ai se d'appeler la Sémantique *.

TjiavTtxT) TÉ^vT), la science des significations, du verbe ), « signifier », par opposition à la Phonétique, la science

implifîcation est la loi de la grammaire de igue. Et, pour arriver à notre sujet, si cerodifications de la pensée, exprimées d'abord 1 les mots, sont peu à peu réservées pour un mbre de mots, ou même pour un seul mot, ime la fonction pour lui seul, nous disons pécialité est la loi qui a présidé à ces chan- . Il ne saurait être question d'une loi préait concertée, encore moins d'une loi imposée d'une autorité supérieure.

le monde connaît la distinction, devenue i force d'être répétée, des langues dites jiies et des langues dites analytiques. Tout B aussi peut dire d'une façon plus ou moins 3 en quoi consiste la différence. Mais com- 3t opérée cette évolution, par quelles causes, s régnent encore les idées les plus vagues is inexactes, me n'a mieux exprimé que J.-J. Ampère,

livre justement critiqué, mais qui, sur ce présente encore à l'heure qu'il est les idées i nombre, la façon dont on se représente le existant entre le latin et les langues romanes. es paroles :

itique synthèse grammaticale en vertu de

la langue qui se meurt était organisée, ithèse est détruite; les flexions grammatiai perdues; on ne distingue plus suffisam- 3 cas des noms, les temps des verbes. Que ur sortir de cette confusion? On s'avise

d'exprimer par des mots séparés les rapports qu'exprimaient les signes grammaticaux confondus ou abolis ; on supplée par des prépositions aux terminaisons qui distinguaient les cas des substantifs ; on remplace par des auxiliaires celles qui marquaient les temps des verbes. On indique les genres par des articles et les personnes par des pronoms.

«... Dans toutes les langues on a employé le même remède contre le même mal, on s'est avisé du même expédient dans la même détresse *. »

Ainsi, ce serait pour réparer des ruines^ pour remédier à un mal^ pour sortir de la confusion, que des procédés nouveaux auraient été inventés. Présenter les choses de cette façon (et la même idée, je le répète, existe encore chez la plupart des linguistes, même chez ceux qui se sont montrés le plus sévères pour ce livre), c'est méconnaître la vraie succession des faits, c'est rendre inintelligible l'histoire des langues. En réalité on n'a pas eu à réparer de ruines, les terminaisons qu'on a écartées étant depuis longtemps devenues inutiles. Les langues anciennes n'ont connu aucune détresse. Au lieu de cette histoire invraisemblable, il serait temps d'en écrire une autre plus simple et plus vraie.

En tête de cette histoire devra prendre place la laide spécialité.

Une tendance de l'esprit qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendants, aux exposants variables, assujettis. Il y a là une tendance conforme au but général du langage, qui est de se faire comprendre

i. Histoire de la langue française, 2* édit., p. 3, 10.

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aux moindres frais, je veux dire avec le moins de peine possible. Mais comme les conditions où le langage est placé ne permettent pas la création ex nihilo, cet effort se réalise lentement, au moyen et aux dépens de ce qui existait antérieurement.

Un premier et très tangible exemple nous est fourni par le comparatif et le superlatif.

Dans les langues anciennes, Tadjectif exprime la gradation au moyen de suffixes. Ces suffixes étaient d'abord nombreux et divers. Ainsi le comparatif pouvait se marquer par les syllables ro {superus^ in férus), tero [interus, exierus), ior{purior, largior). Le superlatif pouvait se marquer par les syllabes mo {summus, infîmus), timo {intimus, exiimus)^ issimo {carissimus). Le latin, tel que nous le connaissons, a déjà renoncé à cette diversité, ne gardant pour chaque degré qu'un seul suffixe (/or, issimus). Première simplification.

Si du latin nous passons au français, nous voyons que ce mécanisme a disparu *, non pas, comme on Ta dit, par suite de l'altération phonétique, mais par l'action de la loi de spécialité. Un seul mot assume en français la fonction de tous ces comparatifs et superlatifs. De même dans les autres langues

1. Il reste en français quelques comparatifs comme graignor, forçor, hauçor, juvenor, gencioi" (de grande fort, haut, jeune, gent), et quelques superlatifs comme pesme {pessimus)^ proisme (proximus). Mais ils sont déjà dépouillés en partie de leur vrai sens et commencent à s'employer comme synonymes du positif.

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romanes. En français, pliis\ en italien, piii\ en espagnol, mas\ en portugais, mais\ en roumain, mai.

Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que ce mot privilégié qui succède à tous les comparatifs d'autrefois est lui-même un comparatif. Plus représente l'ancien latin jo/o/ms (= grec TtXetov); l'espagnol mas, le portugais mais représentent magis. C'est donc le dernier survivant d'une espèce éteinte, et éteinte non sans intention, qui remplace à lui seul tous les autres. Les seules exceptions sont quelques comparatifs comme meilleur^ pif*^^ moindre^ si fréquemment employés que le procédé nouveau, sur lequel ils avaient d'ailleurs l'avantage de la brièveté, ne les a pas supplantés.

D'après ce premier exemple, nous pouvons déjà voir en quoi consiste la loi de spécialité. Parmi tous les mots d'une certaine espèce, marqués d'une certaine empreinte grammaticale, il en est un qui est peu à peu tiré hors de pair. Il devient l'exposant par excellence de la notion grammaticale dont il porte la marque. Mais en même temps il perd sa valeur individuelle et n'est plus qu'un instrument grammatical, un des rouages de la phrase. Quand nous disons un temps plus long, une journée plus courte, le mot plus sert à déterminer l'adjectif dont il est suivi; mais par lui-même il n'a pas plus de contenance sémantique que la désinence ior K On devine

1. Cela n'empêche pas que le moi plus, au sens de TrXeîov, et avec sa pleine et entière signification, ne continue d'être employé. Ex. : « En voulez-vous pZws? — Qui peut le plus peut le moins. » Nous aurons par la suite de nombreux exemples de cette segmentation des sens. Il est curieux d'observer que la prononciation a jusqu'à un certain point différencié ces deux plus. 11 en est un

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zedbyGoOgll

du même coup la raison pour laquelle la loi de spécialité a besoin du secours des siècles avant de pouvoir s'exercer. Les mots sont trop significatifs par eux-mêmes pour se prêter du premier coup à ce rôle d'auxiliaire. Il faut qu'un long usage dans des associations diverses ait lentement préparé les esprits à en retirer le trop-plein de valeur.

Ce n'est donc pas, comme on le dit, la chute des désinences qui a amené, comme une sorte de pisaller, l'emploi de plus et de magis ; cet emploi commence en un temps où les désinences étaient d'un usage courant. On trouve même l'emploi cumulatif des deux procédés : Plante écrit magis dulcius, magis facilius, mollior magis. Ces exemples nous montrent l'idée comparative commençant déjà à élire tout particulièrement domicile en un certain adverbe, quoique le mécanisme — ior, — issimus soit encore en pleine vigueur.

Nous venons maintenant au remplacement des anciennes déclinaisons par les prépositions.

On sait que chaque substantif marquait d'abord les rapports de dépendance, d'intériorité, d'instrument, etc., au moyen de modifications de sa partie finale. Mais ce moyen d'expression était à la fois compliqué et insuffisant. Il était compliqué en ce que les substantifs, n'étant pas tous conformés de même, présentaient à un même cas des formes diffé-

troisième, qui a pris le sens négatif : Plus d'espoir. — Je ne veux plus. En grec moderne populaire on distingue «to « plus » (positif) et Titâ « plus » (négatif).

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CIALITÉ. 15

, arboris^ etc.). Il était e la déclinaison étaient rimer tous les rapports r ^ Ce fut Ja raison qui )laça des adverbes serrhabitude de placer le ne cas ne pouvait mansur les esprits un effet utres exemples dans la ^articule de lieu ou de sir un rapport spécial, t. Au lieu de regarder > déterminant du cas, la raison d'être du cas :

la philosophie désigne ^go propter hoc. Mais î tout le monde, on sait mpression d'une vérité, le le peuple croit sentir adverbes de lieu et de Trpoç, |j.£Ta, Ttapa, après du génitif, du datif ou [ cause de ces cas :

épositions. L'esprit les

I, la transformation est

quaient bien le lieu où Ton ù Ton est. Mais il n'y avait ers », pour dire « sur >♦, pour , etc.

de Delbrûck de nombreux î, les anciens adverbes deve- 'avis avec l'auteur du Grandes faits.

déjà aux trois quarts accomplie*. Elle Test tout à fait dans les plus anciens monuments qui nous ont conservé la langue latine. Au contraire, dans les textes védiques, nous voyons encore à Tétat d'adverbes les mots qui sont devenus les prépositions bien connues joer, 06, ad, sub, super, ab,..,

A partir du jour où la langue possède des prépositions, l'existence de la déclinaison est menacée. A quoi bon, en effet, ces cas qui n'ajoutent rien au sens? La préposition ne suffit-elle point? Elle suffit parfaitement, et même elle fait un meilleur usage, car elle marque d'une façon précise et explicite des rapports que la flexion indique de manière vague et générale. En outre, elle est d'un usage plus commode, car elle est toujours semblable à ellemême, toujours aisément reconnaissable. Cependant, comme rien ne se fait vite quand il s'agit d'habitudes séculaires communes à de grandes masses d'hommes, les désinences ne disparaissent pas en une fois ni du premier coup. Elles commencent par devenir incertaines. On les emploie avec distraction, on les confond les unes avec les autres....

Les premiers symptômes de cette transformation remontent beaucoup plus haut qu'on ne le croit d'ordinaire. On a souvent cité le passage de Suétone où, parlant des habitudes de l'empereur Auguste, il

1. Dans ce membre de phrase : pXeçapwv àTrb Ôàxpuov ^xev (a palpebris lacrimam demisit), àTrb accompagne le génitif plutôt qu'il ne le régit. 11 en est de même de èni avec le datif : oîertv ' èttI Zîj; 6f,n£ y.axbv (jidpov (quibus Jupiter imposuit malam sortem). Ou de Taccusatif avec uepî : vrio-ov tyjv irsp: ttovto; àirstpiTo; è(TTsçàva)Tai (insulam quam circum pontus infinitus ambit). On pourrait aussi bien, dans ces exemples, supposer que la particule de lieu détermine les verbes.

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rapporte que celui-ci, pour plus de clarté, ne craignait pas d'ajouter des prépositions aux noms et des conjonctions aux verbes. Le passage en lui-même est curieux. Mais il y faut remarquer surtout les derniers mots : {prœpositiones) quœ detractœ afferunt aliquid obscuritatis^ elsi gratiam augent\ Il était donc élégant, conforme au bon ton, de se passer du secours des prépositions et des conjonctions. C'était l'ancien langage latin, celui de la haute société romaine : celui de gens qui savent conserver aux formes de la langue leur pleine et entière valeur. Mais Tempereur adopta le nouvel usage : on sait qu'il affectait volontiers des habitudes rustiques.

De ce parler rustique nous avons un témoignage contemporain. C'est le règlement d'un temple de la Sabine, l'an 57 avant Jésus-Christ ^, Ce règlement, entre autres choses, prévoit le cas où des donations seraient faites au temple : Si pecunia ad id iemplum data erit.... Quod ad eam œdem doniim datant erit,.,. Au Heu du datif, nous avons ici la construction moderne : « A ce temple ».

Remarquons qu'il s'agit d'un document officiel, La langue officielle est volontiers archaïque, s'il n'en coûte rien à la précision : mais du moment que la précision est en jeu, elle ne recule pas devant le néologisme.

Déjà peu de temps après Auguste, nous assistons à remploi fautif et au mélange des désinences casuelles. A Pompéi, on écrit : Cum discentes^ « avec ses élèves » ; cum collegas, « avec ses collè-

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