L'ÉLÉMENT SUBJECTIF
essentielle du langage. Certaines formes de Timpér ratif lui sont communes, comme on sait, avec l'indicatif : il n'y a cependant aucune raison pour les regarder comme empruntées à l'indicatif. Je suis porté à croire, au contraire, que l'impératif est le premier en date, et qu'à l'inverse de ce qu'on enseigne, là où il y a identité, c'est l'indicatif qui est l'emprunteur. Peut-être ces formes si brèves, comme tôt, « viens! » ôoç, « donne », arr^Tt, « arrêtez ! » sont-elles ce qu'il y a de plus ancien dans la conjugaison.
Nous avons fait allusion au dédoublement de la personnalité hiimaine. Il y a dans la conjugaison sanscrite et zende une forme grammaticale où ce dédoublement se laisse apercevoir à découvert; je veux parler de la première personne du singulier de l'impératif, comme bravàni, « que j'invoque », stavàni, « que je célèbre ». Si bizarre que puisse nous paraître une forme de commandement où la personne qui parle se donne des ordres à elle-même, cela n'a rien que de conforme à la nature du langage*. Cette première personne dit plus brièvement ce qui est exprimé en d'autres langues d'une façon plus ou moins détournée. Le français emploie le plu-
1. On s'est demandé si cette première personne en ni est ancienne ou si elle est une acquisition relativement récente. Sa présence en zend, où elle a, au moyen, une forme correspondante en ne, peut faire croire qu'elle est ancienne. Nous aurions ici un débris archaïque qui, ne se rattachant plus à rien, a plus tard disparu presque partout de l'usage.
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yjr?^^
riel. Les bergers de Virgile s'interpellent eux-mêmes à la seconde personne :
Insère nunc, Meliboee, piros; pone ordine vites!
On doit comprendre maintenant pourquoi il a toujours été si difficile de donner une définition juste et complète du verbe. Ce sont encore les anciens qui y ont le mieux réussi. Les modernes, en définissant le verbe « un mot qui exprime un état ou une action », laissent échapper une grosse partie de son contenu, — la partie la plus délicate et la plus caractéristique.
Si des modes et des temps nous passons aux personnes du verbe, les choses deviennent encore plus frappantes.
L'homme qui parle est si loin de considérer le monde en observateur désintéressé, qu'on peut trouver, au contraire, que la part qu'il s'est faite à lui-même dans le langage est tout à fait disproportionnée. Sur trois personnes du verbe, il y en a une qu'il se réserve absolument (celle qu'on est convenu d'appeler la première). De cette façon déjà il oppose son individualité au reste de l'univers. Quant à la seconde personne, elle ne nous éloigne pas encore beaucoup de nous-mêmes, puisque la seconde personne n'a d'autre raison d'être que de se trouver interpellée par la première. On peut donc dire que la troisième personne seule représente la portion objective du langage.
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l'élément subjectif. 243
Ici encore il est permis de supposer que Télément subjectif est le plus ancien. Les linguistes qui ont essayé de décomposer les flexions verbales devraient s'en douter: tandis que la troisième personne se laisse assez bien expliquer, la première et la seconde personnes sont celles qui opposent le plus de difficultés à l'analyse étymologique.
Une observation analogue peut être faite sur les pronoms. Il n'a pas suffi d'un pronom « moi » : il a fallu encore un pronom spécial pour indiquer que le moi prend part à une action collective. C'est le sens du pronom « nous », qui signifie moi et eux, moi et vous, etc. Mais ce n'est pas encore assez : en beaucoup de langues il a fallu un nombre tout exprès pour indiquer que le moi est pour moitié dans une action à deux. C'est l'origine et la véritable raison d'être du duel dans la conjugaison.
On doit commencer à voir à quel point de vue l'homme a agencé son langage. La parole n'a pas été faite pour la description, pour le récit, pour les considérations désintéressée^s. Exprimer un désir, intimer un ordre, marquer une prise de possession sur les personnes ou sur les choses — ces emplois du langage ont été les premiers. Pour beaucoup d'hommes, ils sont encore à peu près les seuls.... Si nous descendions d'un ou plusieurs degrés, et si nous recherchions les commencements du langage humain dans le langage des animaux, nous trouverions que chez ceux-ci l'élément subjectif règne seul, qu'il est le seul exprimé, le seul compris, qu'il épuise leur faculté d'entendement et toute la matière de leurs pensées.
Il ne s'agit donc pas d'un accessoire, d'une sorte