CHAPITRE II
^es de l'existence d'une répartition. — Limites du principe de répartition.
ous appelons « répartition » Tordre intentionnel suite duquel des mots qui devraient être synoes, et qui Tétaient en effet, ont pris cependant sens différents et ne peuvent plus s'employer pour Tautre.
a-t-il une répartition? — La plupart des lintes le nient. Quand ils se trouvent en présence aits trop visibles, ils déclarent que ces faits ne ptent pas, qu'on est en présence d'une répartisavante, nullement populaire. En quoi ils se ipent. C'est le même défaut d'analyse psycholoe que nous avons constaté en commençant :
mettre l'intervention de la volonté humaine que a eu volonté consciente et réfléchie, ferai d'abord remarquer que le peuple n'est pas )i avis. Il admet l'existence d'une répartition : il :*oit pas qu'il y ait dans le langage des termes lument identiques ^ Ayant le sentiment que le
)e là la question qu'on entend si fréquemment : Quelle ince y a-t-il?...
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langage est fait pour servir à l'échange des idées, à rexpression des sentimenls, à la discussion des intérêts, il se refuse à croire à une synonymie qui serait inutile et dangereuse. Or, comme il est tout à la fois le dépositaire et le fabricant du langage, son opinion qu'il n'y a pas de synonymes fait qu'en réalité les synonymes n'existent pas longtemps : ou bien ils se différencient, ou bien l'un des deux termes disparaît.
Ce qui a jeté le discrédit sur ce chapitre, ce sont les distinctions essayées dans le silence du cabinet par de prétendus docteurs en langage, que personne n^avait conviés à cette tâche. 11 n'y a de bonnes distinctions que celles qui se font sans préméditation, sous la pression des circonstances, par inspiration subite et en présence d'un réel besoin, par ceux qui ont affaire aux choses elles-mêmes. Les distinctions que fait le peuple sont les seules vraies et les seules bonnes. Au même moment où il voit les choses, il y associe les mots.
Nous allons en donner des exemples.
Toutes les fois que deux langues se trouvent en présence, ou simplement deux dialectes, il se fait un travail de classement, qui consiste à attribuer des rangs aux expressions synonymes. Selon qu'un idiome est considéré comme supérieur ou inférieur, on voit ses termes monter ou descendre en dignité. La question de linguistique est au fond une question sociale ou nationale. M. J. Gilliéron décrit les effets produits par l'invasion du français dans un patois de la Suisse*. A mesure qu'un mot français
1. Le Patois de la commune de Vionnaz (Bas-Valais), dans la Bibliothèque de l'École des hautes études, 1880.
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est adopté, le vocable patois, refoulé et abaissé, devient vulgaire et trivial. Autrefois la chambre s'appelait païlé : depuis que le mot chambre est entré au village, païlé désigne un galetas. En Bretagne, dit l'abbé Rousselot, les jardins s'appelaient autrefois des courtils : maintenant que Ton connaît le moi Jardin, une nuance de dédain s'est attachée à l'appellation rustique. Peu importe que les deux termes soient de même origine . Le Savoyard emploie les noms de père et de mère pour ses parents, au lieu qu'il garde pour le bétail les anciens mots de pârë et de mâré. Chez les Romains, coquina signifiait « cuisine » : l'osque popina, qui est le même mot, désigna un cabaret de bas étage. On dira peut-être que ces mots sont naturellement différenciés par les choses qu'ils désignent et qu'on ne les a jamais comparés entre eux. Ce serait soutenir que l'intelligence populaire n'est pas capable de fixer deux objets à la fois. Je crois, au contraire, qu'il y a eu comparaison, et que le terme populaire doit à cette comparaison une déchéance qui autrement ne se comprendrait pas. En matière de langage, la signification est le grand régulateur de la mémoire^, pour prendre place dans notre esprit, les mots nouveaux ont besoin d'être associés à quelque mot de sens approchant. Le peuple a donc ses synonymes, qu'il dispose et subordonne selon ses idées. A mesure qu'il apprend des mots nouveaux, il les insère parmi les mots qu'il connaît déjà. Rien d'étonnant à ce que ceux-ci subissent un déplacement, un recul. Aussi longtemps qu'il y aura des populations qui se mêleront, on aura à constater de nouveaux exemples de la répartition. Pour en
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arrêter les effets, il faudrait mettre des douanes, des clôtures au langage.
Ce que le peuple fait d'instinct, toute science qui se forme, toute analyse qui s'approfondit, toute discussion qui veut aboutir, toute opinion qui veut se reconnaître et se définir, le fait avec la môme spontanéité. Platon, voulant combattre les idées de Técole ionienne, reproche à Thaïes d'avoir confondu les principes ou àp/at avec les éléments ou error/eta, les éléments étant Teau, le feu, la terre, Tair, les principes étant quelque chose de plus général et d'impérissable, comme les nombres. La distinction faite ici par le penseur grec, pour être philosophique et profonde, n'en est pas moins, au point de vue de la linguistique, du même ordre que les distinctions citées plus haut. Par une aperception immédiate, les deux mots, jusque-là synonymes, ont été différenciés. Mettrons-nous les faits de ce genre en dehors de l'histoire du langage? Nous risquerions d,'en retrancher le côté le plus important. L'histoire. du langage est une série de répartitions. 11 ne s'est point passé autre chose à l'origine des langues. 11 ne se passe point autre chose aux premiers bégaiements de l'enfant, car c'est par répartition que l'enfant applique peu à peu à des objets distincts les syllabes qu'il promène d'abord indifféremment sur tous les êtres qu'il rencontre.
Voyons maintenant quelques effets de la répartition dans une période ancienne de nos langues.
La racine man semble avoir servi, dans le principe, à nommer confusément toutes les opérations de l'âme, car nous la trouvons exprimant la pensée
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{mens)^ la mémoire [memini^ jji.£[jLV7|(jLai, (xtuv^fixo)), et la passion (uévot;) *. Mais une psychologie moins rudimentaire a introduit de Tordre dans ce mélange, gardant quelques mots, en élaguant d'autres pour les remplacer par des synonymes, donnant enfin à chacun son domaine spécial. Un tel triage ne s'est point fait au hasard : ce serait le lieu de reprendre, avec une force particulière sur ce terrain purement humain et historique, toute l'argumentation de Fénelon.
Nous avons l'habitude de faire une distinction entre le courage actif, qui va au-devant du danger pour le combattre, et le courage passif, qui consiste à supporter la mauvaise fortune avec égalité d'âme. Bien que pouvant exister chez le même homme, ce sont, au fond, deux sentiments différents, comme on peut le voir en observant où conduit l'exagération de l'un et de l'autre. Poussé trop loin, le courage actif aboutit à la témérité ; le courage passif, porté au delà de la juste mesure, dégénère en apathie.
On s'attendrait à voir le langage reproduire dès les plus anciens temps une distinction si naturelle ; mais il n'en est rien. Dans la langue d'Homère, les deux idées ont l'air de se confondre, et le même verbe ToX^iaw, qui veut dire « oser », signifie aussi « supporter » ; le même adjectif tXiijxwv, qui veut dire « patient », signifie aussi « audacieux » ^. Après Homère, la poésie gnomique nous fournit d'autres exemples de cette confusion :