‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 75 sur 87 · PPELLE-T-ON PURETÉ DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

PPELLE-T-ON PURETÉ DE LA LANGUE

intéressant de trouver à Stockholm, chez qui possède une science dont nos Vau- )S Bouhours n'avaient pas les premiers la confirmation des principes que ces Ivaient d'instinct en leurs remarques et L'idée d'un type de correction et de rni par la société polie et par l'éUte des iprès avoir été presque un lieu commun X siècles, avait été proclamée insuffisante u nom d'une science qui déclarait s'insprincipe supérieur : cette même idée )t aujourd'hui du nord, exposée non sans ni sans force, par un des maîtres de la Scandinave....

Sous ce litre : La vie des mots étudiés dans significations^ un professeur de la Sorbonne, rc niste distingué, M. A. Darmesteter, vient d'é« un agréable petit livre, bien fait pour ajouter popularité des éludes de linguistique. Nousyvo successivement comment naissent les mots, < ment ils vivent entre eux, comment ils meurei s'agit du sens des mots, non des transformatior la forme, lesquelles appartiennent à un autre pitre de la science. De toutes les parties de la guistique, c'est certainement la plus propre à resser le grand public. Ici, tout appareil de h érudition serait déplacé. Les faits qu'il s'agit i server n'ont rien de bien mystérieux. Ordinairei les changements survenus dans le sens des mots l'ouvrage du peuple, et comme partout où Tin gence pppulaire est en jeu, il faut s'attendre, n une grande profondeur de réflexion, mais à intuitions, à des associations d'idées, — quelqu

1. Nous reproduisons ici par extraits ce que nous avons sur la Vie des mots d'Arsène Darmesteter (voir ci -dessus,

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vues et bizarres, — mais toujours aisées à . C'est donc à un spectacle curieux et attaque nous convie cette histoire, endant, sous Taspect varié et changeant qu'elle ite, un esprit qui ne se contente pas des appa- ; peut désirer pénétrer jusqu'à la cause pre-

qui n'est autre que rintelligencc humaine:

dire que les mots naissent, vivent entre eux iirent, cela est, n'est-il point vrai ? pure méta-

Parler de la vie du langage, appeler les landes organismes vivants, c'est user de figures îuvent servir à nous faire mieux comprendre, [ui, si nous les prenions à la lettre, nous transaient en plein rêve. M. Darmesteter ne s'est tre pas toujours assez défié de cette sorte de m scène. Comme il est plus aisé aux hommes rver les objets extérieurs que de lire en euxs, nous raisonnons sur les produits de Tintele plus volontiers que sur la faculté dont ils !nt. Mais tout en nous laissant aller, pour la 5 du discours, à cette pente naturelle, il est ; corriger de temps à autre l'illusion. Ne crai-

pas de regarder quelquefois l'intérieur de Liment auquel nous devons ces projections :

e notre esprit, le langage n'a ni vie ni réalité, sque en môme temps que le livre dont nous s, paraissait en Allemagne la seconde édition uvrage un peu ardu, un peu touffu, qui disntre autres questions celle qu'a traitée M. Darer. Nous voulons parler des Principes de linjiie de M. Ilcrmann Paul. L'auteur est profesle langue et de littérature allemande à luniî de Fri bourg. Au fond, ces deux ouvrages se

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complètent Tun l'autre : ce sont des livres de Sémantique,

Par une coïncidence remarquable, les deux auteurs se sont d'abord rencontrés sur un point : c'est que chacun, quoique ayant sans doute à son service un assez grand nombre d'idiomes, a préféré prendre spécialement pour champ d'étude sa langue maternelle. C'est là une indication qui n'est pas sans valeur. La recherche dont il s'agit est de celles qui exigent une connaissance intime et directe : il n'en est pas ici comme de la phonétique ou de la morphologie. Les modifications survenues dans le corps du langage, telles que le retranchement d'une lettre ou d'une syllabe, la soudure d'une nouvelle flexion, le remplacement d'une désinence par une autre, frappent les yeux à première vue; mais les observations dont s'occupe le sémantiste se dérobent un peu plus au regard. C'est surtout quand il faut noter l'impression faite par des mots sur l'esprit que se multiplient les chances d'erreur; elles sont presque inévitables en maniant une langue étrangère. Un écrivain allemand qui a touché à ces matières s'en va répétant de livre en livre que le mot français ami est loin d'avoir l'accent de sincérité ni la profondeur de l'allemand Freund, Prévention naïve, mais facile à comprendre ! Il y a quelques années, un autre savant avait trouvé dans le français merci quelque chose de blessant et de bas : il pensait au latin mercedem. Ces sortes d'illusions montrent le danger; elles prouvent que le terrain le plus

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qu'un rival d'origine germanique — tirer — a, dans le cours des siècles, envahi et occupé tout son domaine. Notre esprit répugne à garder des richesses inutiles : il écarte peu à peu le superflu. Toutefois, et c'est là une observation sur laquelle M. Darmesteter a raison d'insister, un mot peut péricliter et même succomber sans que ses composés et ses dérivés soient atteints. Comme témoins de l'ancien usage, nous avons encore les composés extraire^ soustraire^ distraire^ les substantifs traity attrait^ retraite.

Pareille aventure est arrivée à muer, qui a dû céder la place, sauf un petit coin, à un nouveau venu, le verbe changer. Commuer et remuer ont survécu à la ruine de leur primitif. C'est également l'histoire de sevrer, que séparer a dépossédé presque entièrement. Cette sorte de lutte, ou, comme on l'appelle en langage darwinien, de concurrence vitale, est particulièrement frappante quand les deux concurrents sont, comme dans le dernier exemple, des enfants de même souche. Cette parenté d'origine ne change d'ailleurs rien au fond des choses.

Dans nos provinces du centre, vers le xvi*" siècle, Yr placé entre deux voyelles prit le son d'un s ou d'un z. Ce changement de prononciation détermina le changement de chaire [cathedra) en chaise, Commines, au xv*' siècle, disait encore : « Ladite demoiselle était en sa chaire et le duc de Clèves à côté d'elle ». La forme moderne ayant prévalu, l'ancien vocable a dû battre en retraite, ne se maintenant que pour désigner le siège du professeur ou du prédicateur.

Tout mot nouveau introduit dans la langue y

e une perturbation analogue à celle d'un être .^eau introduit dans le monde physique ou social, ut quelque temps pour que les choses s'accoment et se tassent. D'abord Tesprit hésite entre deux termes : c'est le commencement d'une xle de fluctuation. Quand, pour marquer la plué, l'on s'habitua, au xW siècle, à employer la r)hrase beaucoup, l'ancien adjectif moult ne dist point incontinent, mais il commença de lir. Puis, après toutes sortes d'incertitudes et de radictions, l'un des deux rivaux prend décidét l'avantage sur Tautre, distance son adversaire, duit à un petit nombre d'emplois, quand il ne ice pas absolument. En exposant ces faits, voici nous tombons, à notre tour, dans le langage 'é que nous reprochions à M. Darmesteter, tant ffrc naturellement à l'esprit. Mais tout le monde prend bien qu'il est question de simples actes lolre esprit : quand, pour une raison ou pour autre, nous avons commencé d'adopter un terme eau, nous le gravons peu à peu dans notre loire, nous le rendons familier à nos organes, ; le faisons passer des régions réfléchies dans les )ns spontanées de notre intelligence, de sorte en est de ce terme nouveau comme d'un geste par la répétition, nous devient propre, et finit longue par faire partie de notre personne.

vrai dire, l'acquisition d'un mot nouveau, soit nous vienne de quelque idiome étranger, soit ait été formé par l'association de deux mots.

OU qu'il sorte tout à coup d'un coin ignoré ^^ --*»société, est chose relativement rare. Ce qui < niment plus fréquent, c'est l'application d'i déjà en usage à une idée nouvelle. Là réj réalité, le secret du renouvellement et de l'j sèment de nos langues. Il faut remarquer, e que l'addition d'une signification nouvelle n nullement atteinte à l'ancienne. Elles peuvent toutes deux, sans s'influencer ni se nuire. PI nation est avancée en culture, plus les term elle se sert accumulent d'acceptions diverses pauvreté de la langue ? est-ce stérilité d'inv Les observateurs superficiels peuvent s croire. Voici, en réalité, comment les cli< passent.

A mesure qu'une civilisation gagne en va en richesse, les occupations, les actes, les dont se compose la vie de la société se pa entre différents groupes d'hommes : ni l'ét prit, ni la direction de l'activité ne sont les chez le prêtre, le soldat, l'homme politique, 1 le marchand, l'agriculteur. Bien qu'ils aien de la môme langue, les mots se colorent cl d'une nuance distincte, laquelle s'y fixe et f y adhérer. L'habitude, le milieu, toute ratm( ambiante déterminent le sens du mot et corri qu'il avait de trop général. Les mots les pluî sont par là même ceux qui ont le plus d'api se prêter à des usages nombreux. Au mot c f/on, s'il est prononcé par un chirurgien voyons un patient, une plaie, des instrumen couper et tailler; supposez un militaire qu nous pensons à des armées en campagne ;

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l'histoire des mots.

înancier, nous comprenons qu'il s agit de en mouvement; un maître de calcul, il est

d'additions et de soustractions. Chaque chaque art, chaque métier, en composant sa )gie, marque de son empreinte les mots de e commune. Supposez maintenant qu'on

à la file, comme font nos dictionnaires, s acceptions diverses : nous serons surpris re et de la variété des significations. Est-ce î de la langue? Non. C'est richesse et acti-

nation.

us les yeux un dictionnaire français-alle- , pour gagner de la place, l'auteur comir distinguer dans la langue française 234 )ns, sciences ou professions différentes, )nne la liste et dont chacune est accompan numéro d'ordre. Le lecteur est averti

toujours se reportera ce tableau. Quand le suivi d'un 1, il est pris comme terme de , 7 indique l'anatomie, 9 l'arithmétique, ^nomie, 51 la langue des charpentiers,

des relieurs, 233 celle du voiturier. Un ôme mot, par exemple effets exercice^ conlans le corps du dictionnaire, est suivi de ix traductions différentes, dont chacune a îro. On voit quelle est l'erreur de ceux qui, mer la richesse d'une langue, se contentent er les vocables.

as été donné de nom, jusqu'à présent, à la le possèdent les mots de se présenter sous ices. On pourrait V appeler polysémie. Pour ci en passant, les inventeurs de langues

(et le nombre s'en est particulièrement

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accru dans ces dernières années) ne tiennent pi assez compte de cette faculté : ils croient avoir beai coup fait quand ils ont rendu un mot par un autr ne songeant pas qu'il faudrait, pour un seul mot, e créer souvent six ou huit ; ou bien si, dans lei idiome, ils reproduisent la polysémie français ne donnent-ils pas aux Allemands ou aux Angla lieu de se plaindre qu'on les fait parler français c volapûk ?

Comment cette multiplicité des sens ne produi elle ni obscurité ni confusion? C'est que le nu arrive préparé par ce qui le précède et ce qui l'ei toure, commenté par le temps et le lieu, détermir par les personnages qui sont en scène. Chose rema quable î il n'a qu'un sens, non pas seulement poi celui qui parle, mais encore pour celui qui écout car il y a une manière active d'écouter qui accon pagne et prévient l'orateur. Il suffit de tomber l'improviste dans une conversation commencée, poi voir que les mots sont un guide peu sûr par eu: mêmes, et qu'ils ont besoin de cet ensemble de ci constances, lequel, comme la clé en musique. Vu la valeur des signes. Les auteurs comiques connaii sent à merveille cette faculté de polysémie, qui s trouve au fond des quiproquos dont ils égaient lei théâtre.

La diversité du milieu social n'est pas la seul cause qui contribue à l'accroissement et au renoi vellement du vocabulaire. Une autre cause, c'est 1 besoin que nous portons en nous de représenter e

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288 l'histoire dès mots.

/lo rir»îndre par dos images ce que nous pensons et lie nous sentons. Les mois souvent employés int de faire impression. On ne peut pas dire s s'usent; si le seul office du langage était de }r à rintelligence, les mots les plus ordinaires ient les meilleurs : la nomenclature de l'algèbre hange pas. Mais le langage ne s'adresse pas seujnt à la raison : il veut émouvoir, il veut perler, il veut plaire. Aussi voyons-nous, pour des es vieilles comme le monde, naître des images ^ elles, sorties on ne sait d'où, quelquefois de la d'un grand écrivain, plus souvent de celle d'un nnu; si les images sont justes et pittoresques, trouvent accueil et se font adopter. Employées > le principe à titre de figures, elles peuvent îuir à la longue le nom mc^me de la chose, î chapitre de la métaphore est infini. Il n'est ►ort réel ou ressemblance fugitive qui n'ait fourni contingent; les traités de rhétorique ne confient trope si hardi que le langage n'emploie tous ours comme la chose du monde la plus simple, exemples sont si nombreux que la seule diffié est de choisir.

n tout temps le vocabulaire maritime paraît r offert un attrait particulier à Thabitant de î ferme : de là, pour les actes les plus ordies, un apport continuel de termes nautiques.

^sler un passant, aborder une question, échouer 5 une entreprise, autant de métaphores venues 1 mer. Des mots employés à tout instant, comme ver^ ont la môme origine. Il ne faut pas croire l en soit seulement ainsi dans les langues lernes. Le verbe latin signifiant « porter w,

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poriare^ qui de bonne heure a commencé de disputer la place à fero^ et que Térence emploie déjà en parlant d'une nouvelle qu'on apporte, signifiait « amener au port ». Nous en avons repris quelque chose dans importer^ exporter et déporter. C'était un terme de marine marchande. Le grec, sur ce point, s'est montré moins novateur, de sorte que portare appartient exclusivement à la langue latine. En général, quand l'une des langues anciennes s'éloigne, pour une idée familière, de l'usage de ses sœurs, on peut présumer qu'elle a adopté une expression métaphorique. On sait qu'opportun et importun sont pareillement des images empruntées à l'idée d'une rive d'atterrissage plus ou moins facile. Le cheval et l'équitation ont fourni une grande quantité d'ex|)ressions figurées. Il en a été composé tout un volume. Elles peuvent se classer par époques, les plus anciennes étant déjà passées à l'état de termes décolorés. On dit, par exemple, d'un homme qui a momentanément, par un coup de surprise, perdu l'usage de ses facultés, qu'il est désarçonné ou démonté; d'un orateur embrouillé nous disons qu'il s'enchevêtre dans ses raisonnements, le comparant à un cheval dont les jambes se prennent dans la longe de son licou (chevêtre = capistrum). Nous continuons la comparaison d'un animal au pâturage en disant qu'il a l'air empêtré [impastriatus) ; embarrassé serait plus poli, mais nous ramènerait à la même idée d'une barre servant d'entrave. Il y a enfin des mots dont personne ne sent plus l'origine métaphorique. Ainsi travail, qui joue un si grand rôle dans nos discussions économiques, et qu'un écrivain ou un artiste emploie cou-

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ramment en parlant de ses œuvres, conduit encore à cette même image d'un cheval entravé et assujetti. Grâce au turf, cette fabrique de métaphores n'est pas près de chômer. Nous entendons parler aujourd'hui d'élèves qu'on entraîne et d'amateurs qui s*emballent.

Combien d'expressions, et du genre le plus différent, notre langue ne doit-elle pas à la chasse? Quand, dans un langage familier, nous disons d'une personne qu'elle a l'air déluré, nous employons une figure empruntée à la fauconnerie, l'épervier déluré ou déleurré étant celui qui ne se laisse pas prendre au leurre. Dans un tout autre style, quand Pauline, parlant de Polyeucte mort, s'écrie :

Son sang, dont ses bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir,

l'héroïne de Corneille se sert d'une image de même provenance, dessiller (qu'il faudrait écrire déciller) n'étant pas autre chose que découdre les cils de l'épervier, qu'on avait rendu momentanément aveugle pour l'apprivoiser.

On voit la fortune différente que peuvent avoir, dans la suite des temps, deux termes d'origine identique : un écart si grand s'explique par les stations successives du voyage et par les accointances, bonnes ou mauvaises, que le mot a eues en route. Dessiller les yeux a été employé dans la langue religieuse : c'est ce qui lui a donné déjà dignité et de la noblesse. Grand et inestimable bienfait, pour une nation, d'avoir dans sa littérature un livre sacré, lu et connu de tous ! La langue peut ensiâte subir toute sorte d'atteintes : il existera pour elle une source de

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purification. C'est le service que Ihe holy Bible de 1611 a rendu à l'anglais, la traduction de Luther à rallemand. Nos grands prédicateurs du xvii® siècle ont rendu à la langue française un service analogue. Il y a, au contraire, des coins de la littérature qui flétrissent tout ce qu'ils touchent, et qui, s'ils s'emparent d'une expression, la restituent ternie et déshonorée.

Comme ces coquilles qui jonchent le bord de la mer, débris d'animaux qui ont vécu, les uns hier, les autres il y a des siècles, les langues sont remplies de la dépouille d'idées modernes ou anciennes, les unes encore vivantes, les autres depuis longtemps oubliées. Toutes les civilisations, toutes les coutumes, toutes les conquêtes et tous les rêves de l'humanité ont laissé leur trace, qu'avec un peu d'attention l'on voit reparaître.

Cette conséquence dans le style, cette suite dans la métaphore, qu'on recommande avec raison, fait absolument défaut au langage ; ou plutôt, c'est seulement pour la dernière couche qu'elle est possible et nécessaire : autrement, nous nous interdirions les locutions les plus simples, et la parole deviendrait aussi difficile que l'est le commerce journalier de la vie dans ces religions asiatiques où tout ce qui a eu vie passe pour impureté. Les langues anciennes sont, à cet égard, dans les mêmes conditions que les modernes, n'étant anciennes que par rapport à nous, et ayant déjà elles-mêmes reçu l'héritage des siècles. Quand Salluste fait dire à Catilina : Cum vos considero^ miliies^ et cum facla vostra œstumo,,., il ne songe pas plus que nous à l'origine d'expressions qui lui paraissent toutes simples. Cependant con-

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aidera est une métaphore empruntée à Tastrologie et œstumo à la banque. Si nous en croyions les listes ju'ont dressées à Tenvi grammairiens abes, nous pourrions être pris de Tillulangues ont débuté par les idées les les. On trouve à tout instant chez eux lont le sens est « aller, résonner, briller, er, sentir ». Mais c'est notre ignorance érieur qui est seule cause de cette illu-

ils de rhétorique ne contiennent cata- 3 ou hyperbole dont le peuple ne fours jours des spécimens à foison. Un gram- [VIII* siècle, Dumarsais, a écrit un Traité ont une édition acuThonneur inattendu Q à Mme de Pompadour. Mais que sont s recueillis à fleur de sol auprès de ceux uilles un peu approfondies mettent à Si Ton disait qu'il existe un idiome où le qui désigne le lézard signifie aussi un leux, parce que le tressaillement des s la peau a été comparé à un lézard qui explication serait accueillie avec doute, irait-on qu'il est parlé des imaginations peuple sauvage. Cependant il s'agit du certus^ lequel veut dire lézard, et que les )S prosateurs ont maintes fois employé ler le bras d'un héros ou d'un athlète.

s, le lézard a été remplacé par la souris, 3 a donné musculus, mot qui signifie,

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comme on sait, tantôt so«r/s et tantôt muscle. Cette singulière image paraît avoir eu du succès en tout temps. Littré fait remarquer que dans le gigot de mouton le muscle de la jambe se nomme souris. En grec moderne, le rat s'appelle mys poniikos (rat d'eau), ou, pour abréger, poniikos. Or, Tadjectif a également remplacé le substantif dans l'autre signification, ei poniikos désigne le muscle.

Notre auteur a essayé de rendre visible aux yeux par des tableaux ou, comme on dit aujourd'hui, par des schèmes, le rayonnement ou l'enchaînement des différents sens d'un mot. Tantôt c'est une étoile, tantôt une ligne brisée. Mais il faut bien se rappeler que ces figures compliquées n'ont de valeur que pour le seul linguiste : celui qui invente le sens nouveau oublie dans le moment tous les sens antérieurs, excepté un seul, de sorte que les associations d'idées se font toujours deux à deux. Le peuple n'a que faire de remonter dans le passé : il ne connaît que la signification du jour. On a ingénieusement rappelé à ce propos ces hardis grimpeurs qui retirent sous leur pied droit le crampon qui le soutenait, après qu'ils ont mis le pied gauche sur le suivant. Le linguiste est seul à chercher la trace de ces mobiles écheloils.

Celui qui, faisant l'histoire de la variation des sens, ne considérerait que les mots, risquerait de laisser échapper une partie des faits, ou bien il courrait le danger de les expliquer faussement. Une langue ne se compose pas uniquement de mots : elle se compose de groupes de mots et de phrases.

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Tout le monde se souvient d'avoir lu dans les dictionnaires, en cherchant un mot rare : « Il ne se dit plus que dans cette locution... ». Suit ordinairement une expression proverbiale, ou quelque terme technique, ou quelque phrase plus ou moins consacrée. Si Ton veut bien réfléchir sur la cause de ce phénomène, on sera amené à envisager les éléments du langage sous un aspect nouveau.. Le linguiste attribue au mot une existence personnelle et continue à travers toutes les associations et combinaisons où il entre. Mais, dans la réalité, dès que le mot est entré en une formule devenue usuelle, nous ne percevons plus que la formule. Des vocables se sont conservés en certaines associations, lesquels ont depuis longtemps cessé d'être employés pour euxmêmes, et que nous avons peine à reconnaître, quand on nous les présente hors de cette place unique qui leur est restée. Qu'est-ce, par exemple, que le mot conteslel II y a si longtemps qu'il est sorti de l'usage, que nous serions embarrassés de dire seulement de quel genre il est. Mais nous l'employons encore dans la locution : sans conteste. — Qu'est-ce, comme nom de couleur, que fe/s? Il désignait autrefois le brun ou le noir. On disait : à tort ou à droU^ û bis ou à blanc..,. L'un veut du blanc ^ l'autre du 6i«..,. C'est l'italien bigio. Nous ne l'employons plus qu'yen parlant du pain. — Demeure^ dans le sens de relard, a presque disparu ; mais tout le monde comprend l'expression : // y a péril en la demeure.

Ce n'est pas le mot qui forme pour notre esprit une unité distincte : c'est l'idée. Si l'idée est simple, peu importe que l'expression soit complexe; notre

esprit n'en percevra que la totalité. On peut jnême aller plus loin et se demander si, pour le plus grand nombre des hommes, il y a une conception nette et distincte du mot. Tout le monde sait que les personnes illettrées se laissent aller dans récriture aux plus étranges séparations, comme aux plus bizarres accouplements. Cela n'empêche pas que parmi elles il s'en trouve qui manient la pensée avec justesse, la parole avec propriété. Leur intelligence, en embrassant leâ masses, n'a jamais eu le loisir d'aller jusqu'au détail. Les missionnaires qui fixent les premiers par l'écriture la langue des peuples sauvages, savent combien il est difficile de reconnaître où commencent et finissent les mots. Si l'étrusque a résisté jusqu'à présent aux tentatives de déchiffrement, cela tient en partie à la défectuosité des séparations.

Habitués au service que nous rend l'écriture, nous sommes exposés à nous montrer ingrats envers elle. La nouvelle école des fonétisles n'y pense peut-être pas assez, au moins le parti avancé, — car je ne veux pas tout désapprouver en leur entreprise. Dans nos langues modernes, où tant de vocables différents d'origine et de signification sont devenus semblables entre eux pour l'oreille, le mot ne se grave pas seulement dans l'esprit par le son, mais encore par l'aspect. A défaut d'orthographe, il faudrait recourir à un commentaire explicatif, comme font les Chinois, et comme nous faisons nous-mêmes quand nous disons : le nom de nombre cenl^ le sang qui coule dans nos veines.

Une fois encadré dans une locution, le mot perd son individualité et se désintéresse de ce qui arrive

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au dehors. Il n'est donc pas exact de parler, môme à trlre d'image, de la vie et de la mort des mots. Tel ne dit plus rien à rintelligence, qui continue de figurer dans un contexte, où il est perçu non en tant que mot, mais en tant que partie intégrante d'un ensemble. Dans ce réduit où il est confiné, on le voit qui échappe aux changements de la langue, aux révolutions de l'usage et des idées. Nous disons rez-de-chaussée, quoique (rez, rasus) soit sorti du parler habituel. Faire un pied de nez se maintient en dépit du système métrique. Nous avons toujours des rhumes de cerveau, quoique, aux yeux de la médecine moderne, le cerveau soit bien étranger à rafîaire.

Aussitôt qu'un mot est entré dans une locution, son sens propre et individuel est oblitéré pour nous. Ces sortes d'incohérences frappent habituellement les étrangers plus que nous, surtout s'ils ont appris la langue non par l'usage, mais par des méthodes scientifiques. De là le purisme qu'affectent volontiers les étrangers qui parlent ou écrivent le français pour l'avoir appris à l'université.

On peut tirer de cet ordre de faits quelques réflexions sur la manière dont se modifient et se décomposent les langues. Si l'on s'en rapportait aux enseignements de la seule phonétique, les mots se transformeraient un à un, chacun pour soi, selon le nombre de syllabes, selon la place de l'accent, conformément à des règles invariables. En outre, les désinences destinées à périr s'éteindraient simul-

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tanément dans tous les mots de même espèce. La construction se modifierait d'une manière uniforme dans toutes les phrases composées des mômes éléments logiques. Mais il n'en est rien. Cette régularité n'existe point, parce qu'une langue n'est point un assemblage de mots, mais qu'elle renferme des groupes déjà assemblés et pour ainsi dire articulés. Dans les inscriptions chrétiennes des premiers sièQles, on voit qu'au milieu d'un latin extrêmement incorrect et déjà à moitié roman, subsistent des formules entières d'une latinité très supportable : ce sont les formules qu'un usage quotidien empêchait d'oublier, et dont une connaissance préalable dispensait d'analyser et de comprendre les éléments. Un peuple qui désapprend sa langue ressemble un peu à l'écolier qui récite une leçon à moitié sue : s'il y a des morceaux dont les mots ne se présentent qu'isolément et imparfaitement à sa mémoire, il yen a d'autres qui reviennent en bloc et passent tout d'une haleine. Nous observons encore quelque chose de semblable quand deux idiomes se côtoient et se mêlent, par exemple, sur les frontières de deux pays; ce ne sont pas seulement des mots, mais des phrases qui passent d'un peuple à l'autre. L'étude de M. Schuchardt sur le mélange des langues en fournit des exemples aussi étranges que variés. On enseigne, non sans raison, que les cas de la déclinaison latine n'existent plus en français : cependant leur et Chandeleur sont des génitifs pluriels. Ce n'est sans doute point par un don spécial de longévité qu'ils ont survécu à leurs congénères : c'est grâce aux locutions où ils étaient comme embaumés.

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Fèvre^ en ancien français, signifie « ouvrier » [faber) : orfèvre conserve la construction latine. Quand nous disons la grand'rue^ la grand'mère, nous parlons la langue du xiu*' siècle. Vrais blocs de latin ou d'ancien français que charrie la langue d'aujourd'hui, sans égard pour les changements dans la grammaire et dans la construction....

Chacun de nous possède son assortiment de locutions abrégées, intelligibles pour les seuls intimes. Supposez qu'elles soient adoptées autour de nous, qu'elles deviennent d'usage courant parmi toute une catégorie de personnes, qu'elles soient répandues par la presse, ces abréviations pourront un jour prendre place dans la langue. Telle est l'origine de général. Il est évident que c'est là, pour désigner un grade militaire, une expression insuffisante. Mais si nous remontons jusqu'au xvi® siècle, nous voyons que la locution se complète en capitaine général. 11 y a, dans le règne animal, des crustacés qui, quand on les saisit par une patte, se laissent tomber à terre en laissant l'ennemi en possession de la patte, et en employant les neuf autres à fuir au plus vite. C'est une amputation de ce genre que subissent nos locutions, avec cette différence que la patte nous tient lieu de l'animal entier. Que signifie le nom d'école centrale^ Absolument rien. 11 faut ajouter : des arts et manufactures. J'ai assisté à d'interminables discussions sur renseignement spécial^ et sur le sens que le fondateur avait bien pu attribuer à cet adjectif. Personne, pas même le fondateur, ne

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s'est avisé de recourir à la charte de fondation, où il est parlé d'un enseignement spécial pour Vagriculture, le commerce el l'industrie. La plus belle époque de notre langue a connu ce jargon. Il y avait canal quand le roi et la cour se divertissaient sur le canal de Versailles. Il y avait caveau quand on jouait chez monseigneur dans la petite chambre ainsi nommée. Ces noms mômes de monseigneur, de monsieur, de madame, sont des ellipses qui nous cachent un titre plus complet et plus retentissant.

Le linguiste constate qu'en tous les idiomes Fadjectif a une tendance à remplacer le substantif. Cette loi, qui semble appartenir uniquement à la grammaire, en suppose une autre qui appartient à la psychologie et à Thistoire. Quelques exemples vont aider à mieux me faire comprendre. Le français a perdu l'ancien mot qui ser\^it à désigner le foie (jecur), et la remplacé par un adjectif signifiant « nourri de figues » [ficatum). Mais que faut-il conclure de ce changement? Que nous avons ici un mot de la langue des cuisiniers. Ceux qui, dans nos restaurants, écoutent les appels de la salle à manger au sous-sol, peuvent surprendre mainte ellipse du même genre. — Il est question dans les livres de droit d'un certain genre de prôt qui s'appelle le prêt à la grosse : cet adjectif pourrait longtemps nous laisser rêveurs, si nous n'apprenions par ailleurs qu'il s'agit du prêt à la grosse aventure, sorte de contrat s'appliquant aux risques en mer. Plus on sera au fait d'une profession ou d'un genre de vie, ou bien encore plus on voudra le paraître, plus on usera de celte, langue sténographique. Un soldat

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passe de V active dans la territoriale. Un homme lancé assiste à toutes les premières. Outre la célérité, il y a dans ces sous-entendus quelque chose qui flatte laniour-propre, comme rallrait d'une initiation. Tous les progrès, toutes les inventions modernes en augmentent le nombre. Nous attendons le rapide dans les gares de chemin de fer. Au temps de l'exposition de 1878, on allait visiter le captif des- Tuileries. C'est le môme procédé dont se sert l'argot. « Cache ta menteuse », dit un personnage de Zola à sa fdle qui bavarde. Ces exemples sont pris tout près de nous, empruntés au langage d'aujourd'hui ou d'hier : mais nous pourrions aussi bien en prendre à Tétranger ou dans l'antiquité. Frère se dit en espagnol hermano, qui représenté le latin germanuSy lequel s'employait déjà dans le même sens; mais par lui-même, c'est un adjectif qui signifie « véritable, naturel ». Cicéron, disant dans une de ses lettres familières qu'en une certaine occasion il s'est conduit comme un véritable âne, se sert de ce mot : Me asinum germanum fuisse.

Nous n'avons guère cité que des substantifs; mais il existe quelque chose de semblable pour les verbes. L'habitude fait que les compléments se sous-entendent et que, de transitif, le verbe devient neutre. C'est la contre-partie de ce que nous avons vu pour l'adjectif devenu substantif. — Exposez-vous? est une question parfaitement claire pour un peintre. Une femme qui reçoit est admis par l'Académie. Les acheteurs savent ce qu'il faut entendre par un magasin qui envoie ou une maison qui liquide. Notre langue parlée est pleine de ces locutions : si bien qu'on a pu dire que l'abondance des. verbes neutres

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est un signe de civilisation. Quelquefois la locution est allégée vers le milieu ; de toutes les sortes d'abréviation, c'est sans doute la moins bonne. Les géologues dissertent cependant sur Vhomme tertiaire. En médecine, il est question de paralytiques progressifs. J'ai vu un membre de l'Académie française parlant de M. Max Miiller, l'appeler un philologue comparé. A la Sorbonne, entre candidats, tout le monde sait ce qu'il faut entendre par un bachelier scindé. Barbarismes affreux, si l'on veut, mais quand, en religion, on parle de réformés et de catholiques^ l'ellipse, pour être plus ancienne, n'en est pas moins de même espèce.

Nous conclurons qu'en matière de langage, il y a une règle qui domine toutes les autres. Une fois qu'un signe a été trouvé et adopté pour un objet, il devient adéquat à l'objet. Voîis pouvez le tronquer, le réduire matériellement : il gardera toujours sa valeur. A une condition toutefois, savoir, que l'usage qui attache le signe à l'objet signifié reste ininterrompu. Reconstruire une langue avec le seul secours de l'étymologie est une tentative risquée, qui peut réussir jusqu'à un certain point pour le commun des mots, mais qui vient se heurter à ce genre particulier d'obstacle résultant des locutions. On le sent bien quand on déchiffre un texte dont la langue ne nous est point parvenue par une tradition vivante. L'origine des mots est souvent claire, la forme grammaticale ne laisse prise à aucun doute, mais le sens intime nous échappe. Ce sont des visages dont nous découvrons les traits, mais dont la pensée reste impénétrable. Les seules langues anciennes que nous connaissions véritablement sont celles qui nous sont

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arrivées accompagnées de lexiques et de commentaires : le latin, le grec, Fhébreu, le sanscrit, Tarabe, le chinois.

Litlré, dans un charmant travail intitulé : Pathologie du langage, a réuni un certain nombre de faits du même genre. Nous ne pouvons assez recommander la lecture de ce morceau, qui complète son grand dictionnaire, et est comme un recueil de cas intéressants et curieux*. Mais ce que le grand savant français appelle pathologie est le développement normal du langage et le phénomène de tous les jourâ. Les langues ne se prêtent qu'à ce prix à l'expression d'idées nouvelles; il n'y a point là de pathologie.

Le seul cas où il puisse être légitimement parlé de pathologie, c'est le cas où un mot est employé par erreur pour un autre, soit à cause d'une ressemblance de son, soit par suite de quelque autre accident. Telle est la confusion qui s'est faite dans les esprits entre habil et habillé : ce dernier, qui devrait s'écrire abillé, est une expression métaphorique dont la signification est « apprêté, arrangé ». Elle a été d'abord employée en parlant du bois. Nous disqns encore aujourd'hui : du bois en bille. Le souvenir de l'ancien sens s'est conservé dans quelques locutions, telles que : habiller un poulel^ le voilà bien habillé^ !

1. Littré, Études et glanures. (Ce morceau a été réédité dans la Bibliothèque pédagogique. Delagrave.)

2. Nous empruntons cette étymologie à une communication verbale de M. Gaston Paris à la Société de linguistique.

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Ici encore, nous constatons la fidélité des locutions, lesquelles continuent leur existence sans se soucier du courant général.

Quand les langues sont arrivées par un circuit à créer quelque terme nouveau, elles effacent le chemin par où elles ont passé. Aussi Tétymologie n'a-t-elle la plupart du temps qu'un intérêt historique. Dans la vie de tous les jours, dans la discussion d'idées philosophiques ou politiques, Texamen des origines d'un mot peut constituer un point de départ; mais ce ne serait pas la preuve d'un esprit bien fait d'y insister trop fortement et d'en tirer de trop longues ni de trop importantes conséquences.

Les mots, a-t-on dit avec raison, sont des verres qu'il faut polir et frotter longtemps, faute de quoi, au lieu de montrer les choses, ils les obscurcissent. Le souvenir trop présent de Tétymologie nuit souvent à l'expression de la pensée, qu'il risque de troubler par toute sorte de faux reflets. Le travail des siècles et le bienfait d'une longue suite de penseurs est d'affranchir et d'émanciper les mots, sans cependant les rendre pour cela entièrement étrangers à leurs parents ni à leur lieu d'origine.

Une langue ne se compose pas seulement de mots et de locutions, il faut un appareil pour contenir et maintenir ces matériaux.

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Guillaume de Humboldt dit que nous portons dans notre esprit une sorte de grammaire qui, tôt ou tard, finit par marquer son empreinte sur le langage. C'est ce qu'il appelle Die innere Sprachform (la forme linguistique intérieure). Rien n'empêche d'accepter cette expression, mais à condition de la bien comprendre. Il est bien clair que la forme linguistique intérieure n'est pas un don de la nature, puisqu'elle varie d'un idiome à l'autre, et puisque pour un seul et même idiome elle se modifie dans le cours des âges. La forme linguistique intérieure n'est pas autre chose que le souvenir de la langue maternelle. Mais, à son tour, ce souvenir s'impose aux parties restées flottantes de la langue, et les fait entrer dans les cadres établis.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul problème de ce genre. En voici un autre non moins curieux.

La mort matérielle d'une désinence n'en suspend point l'usage. Longtemps encore après qu'elle a disparu, le langage y peut faire appel et lui demander des services comme si elle existait encore. Chose remarquable, ces services, la désinence absente continue de les rendre. Bien plus, on voit la fonction grammaticale dont elle était l'exposant se propager, quoique privée de toute expression, en ^orte que la portion la plus importante de son histoire est quelquefois celle où elle a perdu son représentant extérieur et tangible.

Cette survivance des désinences peut se constater dans toutes les langues. Un exemple frappant en français, ce sont les locutions comme la rue MonsieuP'le-Prince^ Vliospice Cochin^ linslilut Pasteur. Quoique le français, depuis des siècles, ait perdu

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Texposant du génitif, nous employons ici de véritables génitrfs. Bien entendu, pour qu'un fait de ce genre puisse se produire, il faut que la langue ait conservé un certain nombre de modèles. Des expressions comme VHôtel-Dieu, Véglise Notre-Dame, la place Dauphine ont été le type sur lequel le langage a continué de travailler. Qu'on veuille bien parcourir aujourd'hui une liste des rues et places de Paris : jamais le génitif n a été plus employé que depuis qu'il est dépourvu de tout signe. Il faut ajouter toutefois que, comme cet emploi se borne en général à des noms propres, la conscience populaire a un peu varié en ce qui le concerne, et aujourd'hui elle sent plutôt en ces noms une sorte de baptême qu'un cas marquant la possession.

Je dirai à ce sujet qu'on doit prendre garde de confondre les langues qui ont eu une flexion et qui l'ont perdue avec celles qui ne l'ont jamais possédée. L'anglais, avec une facilité qu'il est permis de lui envier, transforme ses substantifs en verbes. H prendra, par exemple, le substantif ^race (beauté) et il dira : It would grâce our life, « cela embellirait notre vie ». Ce que sent l'Anglais, c est positivement un infinitif: quoique nullement exprimée, l'idée de l'infinitif se présente sans équivoque à son esprit. La phrase vient se placer dans un ancien moule formé à l'époque de la flexion, et qui y survit....

Les différentes langues s'écartent notablement les unes des autres sur ce point. La clarté du discours dépend du plus ou moins grand usage qui est fait de ces survivances. Un idiome tire son caractère de ce qu'il sous-entend aussi bien que de ce qu'il exprime. La juste proportion en ce genre fait le mérite d'une

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lanp^uc, comme la proportion des pleins et des vides en architecture.

L'allemand a gardé les tours d'une langue synthétique, quoique beaucoup de désinences aient disparu ou aienl cessé d'être recannaissables *. La difficulté de la langue allemande tient en partie à ces touches qui résonnent seulement pour l'oreille interne.

Ce n'est pas ici le lieu de multiplier les exemples. Mais cette forme linguistique intérieure dont parle Ilumboldt ne borne pas là son action : elle est, pour ainsi dire, présente à tout le développement du langage, habile à réparer les pertes, à sauver par d'utiles accroissements les désinences en péril, prête à profiter des accidents, prompte à étendre les acquisitions. C'est elle qui a donné à l'anglais son triple pronom possessif, his, her^ its^ dont les langues romanes ne possèdent pas l'équivalent. C'est elle qui a enrichi la conjugaison française de temps que ne connaissait point le latin. Elle fait concourir à un seul et même but des phénomènes d'origine très différente. Elle infuse une signification à des syllabes primitivement vides ou indifférentes....

Nous arrivons de la sorte à une question extrêmement importante et délicate : jusqu'à quel point l'intention a-t-elle une part dans les faits du langage? Les linguistes modernes, en général, sont très nets pour repousser l'idée d'intention. Tout au plus

1. Voir Michel Bréal, De Venseiç^nement des langues vivantes^ p. 65 (Hachette).

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ad me tient-il S que desaccidenls survenus falalement et sans aucune prévision aient été utilisés d'une façon spontanée et inconsciente. Il est certain qu'on a singulièrement abusé autrefois des intentions prêtées au langage, et qu'on lui a attribué dans le détail toute sorte de distinctions et d'arrière-pensées dont il est innocent. Mais la doctrine contraire n'est pas moins éloignée de la vérité. Il semble que la linguistique moderne confonde l'intelligence avec la réflexion. Pour n'être pas prémédités, les faits du langage n'en sont pas moins inspirés et conduits par une volonté intelligente. Entre l'acte populaire qui crée subitement un nom pour quelque idée nouvelle, et l'acte du savant qui invente une désignation pour un phénomène scientifique récemment découvert, il y a différence quant à la promptitude du résultat et quant à l'inlensité de l'effort, mais il n'y a pas différence de nature. Des deux parts, la faculté mise en jeu est la même. L'exagération serait singulière, de supposer d'un côté un agent intelligent et libre, de l'autre un agent inconscient et aveugle.

Môme cette autre partie, plus matérielle, de la linguistique qui traite des sons, la. phonétique, pour laquelle on voudrait aujourd'hui revendiquer, avec l'inconscience des phénomènes physiologiques, la précision des lois mathématiques, n'est pas absolument d'un autre ordre, car c'est le cerveau, tout autant que le larynx, qui est la cause des changements. Au moins faudrait-il faire une distinction entre les phénomènes qui tiennent à la structure des organes et à une impérieuse nécessité de prononciation, et ceux qui viennent de l'instinct d'imi-

ît de simples préférences. Sans nous étendre ngtemps sur ces considérations, disons que

là les exagérations passagères d'un principe . excellent, savoir la régularité des phénode la parole. Mais nous ne doutons pas que listique, revenant de ses paradoxes et de ses pris, deviendra plus juste pour le premier

des langues, c'esl-à-dire pour nous-mêmes, ntelligence humaine. Cette mystérieuse transion qui a fait sortir le français du latin, le persan du zend, comme l'anglais de -saxon, et qui présente partout sur les faits els un ensemble frappant de rencontres et ités, n'est pas le simple produit de la décales sons et de l'usure des flexions ; sous ces nènes où tout nous parle de ruine, nous senction d'une pensée qui se dégage de la forme îlle elle est enchaînée, qui travaille à la modi-

qui lire souvent avantage de ce qui semble 1 perte et destruction. Mens agitât molem,...

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