M. André Lefèvre
verbe, tâchons de reconnaître quel est le plus ancien.
Sont-ce les personnes?
Je ne le crois pas. La désinence personnelle a dû longtemps être inutile, car la personne s'indique assez par le geste. Pour tous ceux qui sont incomplètement maîtres d'une langue, il y a là un superflu qu'ils négligent. C'est à une époque relativement récente, quand une tradition a commencé de s'établir, quand des textes un peu suivis, des formules d'un rituel ou d'un droit primitif ont commencé d'être confiées à la mémoire, c'est alors seulement que l'utilité des désinences personnelles a dû être sentie. La jeunesse relative de ces désinences ressort assez clairement de ce fait, qu'on dégage encore sans peine les deux personnes [ma « moi », ta « il ») qui ont fourni deux de ces flexions. C'est là un critérium qui ne trompe pas. Je crois, par exemple, les désinences de la déclinaison plus anciennes que celles du verbe.
Dirons-nous que le verbe est essentiellement caractérisé par les iempsi
On l'a pensé quelquefois et c'est même pour cela qu'en allemand on l'appelle : Zeiiwori. Mais, si importante que soit devenue dans la suite des âges cette particularité, je ne crois pas qu'elle soit fondamentale,, ni qu'elle ait existé dès l'origine. Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur la famille sémitique (nous y reviendrons plus loin), pour constater que le verbe peut exister, peut même recevoir de grands développements, sans que l'idée de temps y soit marquée. L'imperfection des langues sémitiques à cet égard a été souvent signalée. En hébreu, par
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exemple, la forme improprement appelée futur sert pour marquer le passé dans les narrations, et, d'autre part, la forme appelée prétérit peut, à volonté, servir de futur. On sait combien Tinlerprétation des textes prophétiques en a souffert d'embarras. Cette difficulté vient de ce que la notion du temps, d'abord absente, fut attribuée après coup, et d'une façon plus ou moins boiteuse, à une conjugaison qui n'avait pas été faite pour la recevoir.
Ce qui est vrai pour les tangues sémitiques, nous croyons qu'on peut le dire également des langues indo-européennes. Examinons les ressources de ces langues pour exprimer iidée de temps.
Nous voyons d'abord que le futur, qui nous paraît aujourd'hui chose si naturelle et si nécessaire, n'avait pas d'expression qui lui fût propre. En grec, eljjLt signifie à volonté « je vais » et « j'irai ». En allemand : ich komme a les deux sens. Ceux de nos idiomes qui sentirent la nécessité d'une forme spéciale pour le futur eurent recours à un verbe auxiliaire, lequel s'unit au verbe principal d'une façon plus ou moins intime : adjonction qui, comme toutes les combinaisons du même genre, suppose un âge déjà assez avancé de la langue, puisque l'auxiliaire a dû se dépouiller de son sens propre.
La conjugaison primitive avait-elle des formes pour marquer une action />ass^e? — Pas davantage. Il est vrai qu'au premier coup d'oeil il semble que les prétérits ne manquent point, et que nos langues en soient plutôt encombrées. Mais cette apparente
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abondance ne doit pas faire illusion. Tous ces prétérits étaient des variantes du présent. Nous le montrerons dans quelques instants. Une raison plus mûre, une intelligence plus avancée fît servir à des emplois nouveaux les matériaux transmis par un âge antérieur. Il semble même que cette entrée de ridée temporelle dans la conjugaison ne remonte pas très haut. Dans Tépopée homérique, on voit la langue qui en est encore aux tâtonnements. De même, chez les Latins, nous surprenons les balbutiements d'une époque qui ne fait pas encore en parlant la différence du passé et du présent. Sur Tun des plus anciens monuments romains, où sont énumérés les titres de Tun des Scipions, il est dit : Samniom cepit, subigii omnem Loucanam, opsidesque abdoiicit. Ce mélange des formes est d'une langue non encore rompue à la distinction des temps.
Ici vient se poser la question qui revient si souvent en linguistique : ce qui n'est pas exprimé, devonsnous croire que Tintelligence ne le concevait pas? Délicat problème, auquel il faut se garder de faire une réponse uniforme et absolue. Une idée peut se présenter à l'esprit sans obtenir aussitôt sa représentation parlée. Le langage ne ressemble pas à ces plaques photographiques si parfaite?* qu'elles reçoivent et qu'elles gardent pour toujours les impressions instantanées. Il y faut de longues séances, une pose prolotigée, surtout si l'idée à représenter vient un peu tard demander sa place dans un système déjà quelque peu ordonné.
C'est, je crois, le cas pour l'idée de temps. La notion claire du temps fait défaut aux populations restées à un état peu avancé de culture. Les voya-
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geurs nous apprennent qu'au-dessous d'un certain degré de civilisation, il n'y a ni passé ni avenir. Chez les peuples sauvages, la vie du moment occupe toute rintelligence : ou si, à quelques têtes mieux organisées, une idée de cet ordre vient de loin en loin s'offrir, c'est d'une façon trop fugitive et trop vague pour que la langue en ait reçu l'empreinte *.
Si nous cherchions les commencements du langage à un degré inférieur de l'échelle des êtres (et c'est ainsi qu'il faudrait faire si l'on voulait en saisir les premiers rudiments), nous verrions que l'animal peut bien avoir l'idée d'actes qui se succèdent et s'enchaînent, mais qu'il ne s'ensuit nullement qu'il ait l'idée du présent, de l'avenir ou du passé. Il y a pour lui des faits qui flottent en l'air, ou plutôt les faits eux-mêmes sont contenus dans certains êtres, inclus dans certains objets. Des animaux Ton peut vraiment dire qu'ils connaissent la phrase sans connaître le mot : leur pensée ne parvient pas à se dégager d'une synthèse confuse.
Ne soyons donc pas étonnés si la conjugaison primitive n'avait pas plus de prétérit que de futur. Peut-on dire au moins qu'elle avait un présent? — En aucune façon, et même à l'heure actuelle, nos langues ne possèdent pas de forme pour marquer Faction présente. Ce que nous appelions présent^ c'est l'absence de toute détermination de temps, comme quand nous disons : La Seine passe à Paris,
1. Le même fait peut s'observer tous les jours chez les enfants : longtemps avant d'avoir une idée un peu nette du passé ou de l'avenir, ils savent déjà exprimer leurs désirs, annoncer ce qu'ils font et ce qu'ils éprouvent.
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— La terre tourne autour du soleil, — Bien mal acquis ne profite pas.
Cette sorte de présent, c'est le verbe pris en luimôme : il n'y faut pas chercher autre chose.
Une conjugaison qui n'a ni futur, ni passé, ni présent — cela peut dérouter à première vue nos habitudes. Mais où serait sans cela Texpérience du genre humain? Où serait Teffet des années et des siècles? Ceux qui feuillettent un atlas de géographie historique ne s'étonnent pas, en tournant les pages, de voir se transformer, à huit ou dix siècles de distance, la carte d'un même pays, des espaces inoccupés se remplir, des provinces se dessiner, des divisions politiques ou administratives s'établir. Il ne saurait en être autrement pour ce fidèle dépositaire qu'est pour l'humanité le langage. Il ne serait pas moins contraire à une saine méthode de transporter dans la conjugaison primitive, des parfaits, des aoristes et des futurs, qu'il ne serait raisonnable de supposer en Gaule, au temps d'Ambiorix, des divisions militaires, des préfectures et des cours d'appel.
L'idée de la personne et l'idée du temps étant éliminées, où devrons-nous chercher cet élément mobile qui a fourni les premiers linéaments de la conjugaison? Car cet élément doit être mobile : sinon, nous aurions bien une certaine espèce de mot, mais nous n'aurions pas ce qu'est essentiellement la conjugaison, savoir : un ensemble de formes à la fois semblables et différentes, qui, par le sens comme par Taspect extérieur, s'opposent et se correspondent — bref, un appareil grammatical.
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Oublions pour un instant tous les systèmes, et voyons ce qui, dans les rapports d'homme à homme, en une société aussi élémentaire qu'on voudra, demandait d'abord à être nettement dénommé et fixé par le langage.
En posant le problème de cette façon, nous ne pouvons guère hésiter. Partout où le concert de deux activités est requis, le besoin se fait sentir de marquer par des signes certains, d'une part le commandement, de l'autre l'exécution. En toutes les langues où il existe une conjugaison, quelque pauvre et limitée qu'on la suppose, on trouvera une forme pour commander, une autre pour annoncer que la chose commandée est faite. Le télégraphe aérien, celui des sémaphores, celui des bateaux en mer, malgré la simplicité de leur outillage, possèdent nécessairement ces deux signes.
On voit déjà où nous en voulons venir. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le verbe, ce sont les modes^ non pas ces modes déjà à moitié littéraires (subjonctif, optatif) dont nous entretiennent les grammaires, et dont nous dirons tout à l'heure la provenance, mais des modes franchement tranchés, qui, en réalité, se réduisent à deux : commandement — accomplissement.
Accourez, — Nous accourons.
Préparez vos armes, — Les armes sont prêtes.
Aime-moi, — Je Vaime,
Dieux, protégez-nous ! — Les dieux nous protègent.
Ces deux formes, dont l'une peut marquer à tour de rôle un ordre, un avertissement, un souhait, une prière, et dont l'autre exprime un fait, un état, une
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action, un sentiment, sont les deux pôles autour desquels gravite la conjugaison. Tout le reste est venu s'ajouter par-dessus.
On voit déjà combien sont incomplètes et éloignées de la réalité concrète les définitions communément données du verbe. Combien, par exemple, est pauvre et vide cette définition qui se trouve dans nos livres : « Le verbe est un mot qui exprime une action ou un état! » Décrire le verbe de cette façon, c'est lui retrancher précisément ce qui en fait la physionomie originale. Que devient dès lors cette partie mobile par laquelle il a commencé d'exister et sans laquelle il ne serait rien de plus qu'un substantif*?
Ce sont encore les Grecs qui se sont le plus approchés de la vérité, car ils n'oublient pas, parmi les différentes propriétés du verbe , de mentionner celle-ci : qu'il exprime les dispositions ou diathèses de Tâme. « Le verbe, disent-ils, est une partie du discours dépourvue de cas^ ayant des formes spéciales pour marquer le temps, la voix active, passive ou neutre j les personnes, en même temps qu'il montre les dispositions de Vâme^, »
Je dirai, à mon tour, que le caractère particulier du verbe est de pouvoir, à renonciation d'un fait, mêler un élément qui révèle notre propre état d'âme. Quoique déjà bien dépouillées des flexions qui constituaient l'ancienne conjugaison, nos langues mo-
1. Je transcris ici, pour montrer où conduit l'excès de Tanayse, la définition donnée dans Y Encyclopédie : « Le verbe est un mot qui présente à Tesprit un être indéterminé, désigné seulement par Tidée générale de l'existence sous une relation à une modification ». C'est le record de l'abstraction.