‹ Essai de sémantique (science des significations)Chapitre 80 sur 87 · Iliade, IV · texte numérisé non relu

Iliade, IV

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oui, vraiment ». Une fois adopté, il est devenu une simple pièce du mécanisme grammatical. Mais il est si peu nécessaire que hors de l'indicatif on ne le trouve pas, et que même à Findicatif il manque souvent en poésie.

Les temps sont donc une acquisition relativement tardive: le verbe avait déjà toute sa collection de formes longtemps avant d'être un Zeitwort, Ici se présente une réflexion qui vient trop naturellement pour la passer sous silence.

L'auteur du Système des langues sémitiques^ dans une de ces généralisations qui prêtent tant d'intérêt à ses ouvrages, compare la conjugaison sémitique à la conjugaison indo-européenne, et il trouve dans cette comparaison une confirmation à sa théorie des races. Le verbe, tel qu'il se montre des deux parts, fournirait la preuve des aptitudes innées que chaque famille humaine aurait apportées dans le monde. La race sémitique est faite pour les grandes constructions religieuses : mais l'idée de l'enchaînement et de la succession des choses, n'ayant jamais été claire pour elle, n'a pu recevoir dans son langage une expression précise. Au contraire, la race aryenne était née pour la science, pour la politique^ pour l'histoire : c'est la raison qui fait que le verbe indo-européen présente cette netteté des formes temporelles. Le verbe sémitique, mis en regard, n'est qu'incertitude et désordre.

Je n'insiste pas sur la confusion commise par l'illustre écrivain (plus tard corrigée par lui) entre la

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linguistique et Tethnologie, entre les familles d'idiomes et les races du globe. L'idée d'une race sémitique^ portant avec elle un lot congénial de qualités et de défauts, cette idée dont une philosophie superficielle s'est emparée, et qu'a exploitée la lutte quotidienne des intérêts, il est bon de savoir qu'elle est venue d'abord de cette théorie erronée de la conjugaison. Il est bien vrai que la conjugaison grecque (nous ne disons pas indoeuropéenne) est arrivée par degrés, et moyennant des progrès que nous pouvons suivre de l'œil, à une répartition de l'idée temporelle entre différentes formes du verbe. Mais c'est là une supériorité acquise, nullement une supériorité innée ; il y a fallu le travail des générations. Des deux côtés, le point de départ est à peu près de même sorte : richesse de formes, confusion et indétermination du sens. Ce ne sont donc point les facultés natives qui diffèrent : la différence vient de la culture qu'elles ont reçue. Et, puisque nous sommes sur ce sujet, comment le génie historique serait-il un don naturel de la race aryenne, comment le supposer, quand nous voyons que les Aryas de l'Inde n'ont jamais connu l'histoire, et que les Perses, de sang non moins pur, s'ils ont laissé quelque souvenir de leur passé, en sont redevables uniquement aux Grecs, leurs adversaires ? C'est en Occident, à une époque relativement récente, avec Hécatée de Milet et Hérodote, probablement sous Faction des mêmes causes qui ont changé en républiques les anciens gouvernements monarchiques des cités grecques, qu'est né chez les Grecs, qui l'ont transmis au reste du monde, le sentiment de l'histoire : et c'est aussi vers le même temps que le

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même sentiment a fini de se faire une place dans le système grammatical*.

Nous avons parlé des modes et des temps, 11 nous reste à parler d'un dernier élément : les personnes.

Il n'y a pas de langue qui ne possède les pronoms personnels. Ils peuvent rester exclusivement à l'état de mots indépendants. Mais si, par suite d'un usage répété, ils viennent à se souder, à s'incorporer au verbe, ils contribuent singulièrement, par leur diversité, au tableau bigarré de la conjugaison. Comme il suffit de quelques changements pour rendre méconnaissables les éléments mis en contact, le secret de ce mécanisme ne tarde pas à se perdre. C'est ce qui est arrivé dans notre famille de langues. 11 semble alors que le verbe, comme un être animé, passe par une série d'évolutions organiques. On n'a pas manqué de faire la comparaison. Ceux qui ne poussent pas la similitude jusque-là ont parlé au moins de flexion ou de déclinaison^ par allusion à une règle plus ou moins droite ou à une aiguille nmrehant sur un cadran. Il est bien clair que ces

1. J© n'ai rien dit d'une récente théorie qui veut que le verbe indo-européen ait primitivement eu des formes spéciales pour indiquer les divers aspects de Taction {die Aktionsarl), tels que rapidité, lenteur, fréquence, etc. Rien ne me parait plus douteux. Encore aujourd'hui nous nous passons parfaitement d'indications de cette sorte. Quand je dis que la foudre traverse le jiuage, on sait fort bien qu'il s'agit d'une autre Aklionsart que si je dis que la voie lactée traverse le ciel. Quand, parlant d'un homme qui a de fâcheuses habitudes, je dis : Il boit, tout le monde comprend de quoi il s'agit sons qu'il soit besoin d'un Hératif,

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termes ne doivent pas être pris à la lettre : chaque personne du verbe représente un tout indépendant, quoiqu'il soit certain que lesprit a cru découvrir des affinités et des rapports en cet assemblage de formes, et a fini par les concevoir comme devant composer un ensemble. C'est ce que dit le nom de conjugaison^ autre métaphore empruntée à un attelage.

Une chose qu'on n'a pas assez vue, c'est le changement considérable que l'adjonction des désinences personnelles dut nécessairement produire dans l'économie du verbe. La désinence personnelle, cette dernière venue, a fini par absorber ou par se subordonner tout le reste. Les modes s'en sont trouvés quelque peu étouffés : ils ont contracté avec la désinence personnelle une union si étroite qu'à peine nous pouvons distinguer ce qui leur appartient en propre. Union utile, après tout, qui a préservé le langage d'une trop grande complication.

On doit maintenant commencer à comprendre l'origine de ces longs paradigmes dont sont remplies les pages de nos grammaires. Avec des éléments très simples et toujours les mêmes, le langage, en les groupant diversement, a produit cette variété de combinaisons. Une circonstance particulière est venue, pour ainsi dire sans qu'on y pensât, porter au double le nombre déjà considérable des désinences. Du moment que l'habitude était prise de souder le pronom personnel au verbe, il devait arriver que ce pronom vînt se présenter deux fois, une fois comme sujet, une seconde fois comme complément; cela devait arriver quand l'action, au lieu de s'exercer au dehors, faisait retour sur le

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sujet, quand, par exemple, au lieu de dire : il tient, iljetfe, on avait à dire : // se tient, il se jette, DeJà, par le mélange des deux pronoms, une seconde série de désinences qui a fornié la voix réfléchie ou voix moyenne. On a calculé que, grâce à ce jeu des désinences, le verbe grec n'a pas moins de 249 formes, sans parler des infinitifs et des participes. Le sanscrit, encore plus généreux, va jusqu'à 891. Heureusement tout n'est pas employé.

Avec cette dernière addition, nous touchons au moment où le verbe, déjà fort riche, risque d'être surchargé. Nos hellénistes aiment à faire observer quelles nuances délicates, quelles fines intentions la voix moyenne permet d'exprimer au verbe grec. Mais ce sont des beautés qui n'existent guère que pour les spécialistes. A qui envisage les choses d'un œil moins prévenu, la voix moyenne apparaît comme lé premier pas dans une direction où les langues indoeuropéennes ont bien fait de s'arrêter, car elle les conduisait tout droit à englober la phrase entière dans le verbe, comme fait le basque et comme font les langues américaines.

La plupart des idiomes modernes, parmi les accessoires dont ils se sont débarrassés, n'ont pas manqué de comprendre la voix moyenne. En même temps, ils ont détaché les pronoms, et ils ont confié à des « auxiliaires » tout ce qui pouvait devenir une cause d'encombrement. Quant aux langues qui ont conservé le moyen, elles en ont tiré un parti aussi opportun qu'imprévu. Elles Font fait servir à l'expression du passif, qui, dans le plan primitif, n'avait point reçu de place.

Nous n'avons pas encore fini. Certaines espèces

de mots, qui n'étaient nullement, par elles-mêmes, de nature verbale, ont senti Tinfluence du verbe, se sont trouvées attirées dans son sillage. Pour parler sans métaphore, Tesprit s'est si bien habitué à accompagner l'action des notions subsidiaires de temps et de voix^ qu'il a voulu faire exprimer ces mêmes notions à certains substantifs et adjectifs. On devine que nous voulons parler des infinitifs et des participes. Nous y sommes tellement habitués, que nous ne songeons plus qu'ils n'ont pas toujours fait partie de la conjugaison. Dans les langues modernes, l'infinitif a pris une telle prépondérance que l'usage s'est instinctivement établi de le prendre pour prototype, comme s'il était la souche du verbe, dont il est, en réalité, le dernier rejeton. En anglais, l'infinitif s'appuyant sur quelques auxiliaires tient lieu, au besoin, de tout l'appareil delà conjugaison.

Il se peut que, dans l'histoire que nous venons de retracer, certaines parties soient à retoucher; mais ce qu'on ne changera pas, c'est la vérité qui en ressort : à savoir que cet agencement, né de besoins élémentaires, s'est successivement perfectionné par les moyens les plus simples, et que la seule superposition de ces procédés en fait tout le merveilleux.

S'il fallait trouver à la conjugaison indo-européenne, en sa formation et en son développement, quelque analogue tiré d'un autre ordre d'idées, ce n'est pas dans la zoologie ou la botanique que j'irais chercher mon terme de comparaison, mais dans

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l'histoire des institutions. Je penserais à quelqu'un de ces grands corps politiques ou judiciaires — les Parlements ou le Conseil du roi — qui, nés d'un besoin primordial, ont vu peu à peu s'étendre, se diversifier leurs attributions, au point d'en être surchargés, jusqu'à ce qu'un autre âge, trouvant cet ensemble trop lourd, en ait divisé le fonctionnement entre divers corps libres et indépendants, quoique prenant part encore, dans une certaine mesure, et avec la preuve visible de leur ancienne solidarité, à la destination initiale.

Du même coup, l'on a pu voir l'action que les peuples exercent sur le mécanisme grammatical. La linguistique moderne a trop dit et répété que le mécanisme grammatical était intangible. C'est une vraie satisfaction pour le chercheur de sentir que là aussi il est sur un terrain où l'on voit clairement, pour peu qu'on approfondisse son regard, naître, s'affirmer et grandir la liberté de la pensée humaine.

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