SA DECOUVEBTE, SA COLONISATION
L'ÎLE Bourbon est située par 26* 5 T 4^*' ^^ latitude, et par SS"" 10' longitude Est , méridien de Paris. Cette position est celle de Saint-Denis , chef-lieu de la colonie, à son extrémité nord. Le père Pingi^é Favait déterminée en 1761 à 20* 5o' 43" latitude. On voit encore sur le pavé du vestibule de Thotel du gouvernement une ligne légèrement creusée , qui le coupe diagonalement, et qui fut, assure-t-on, tracée pour rester comme indicateur positif de l'opération. Le résultat trouvé par ce savant fut confirmé par^Rochon , quand il vint, en 1767, observer à Madagascar le passage de Vénus sur le soleil.
Les''chiffres que j*aî tracés d'abord sont la consé^ quence^ d'observations récentes , faites entre autres par M. Wetzel , envoyé en 1 8 1 5 à Bourbon pour y remplir la place de professeur d'hydrographie.
Cette lie a soixante milles de long sur quarantecinq milles de large. Sa circonférence , en suivant la grande roule royale, est de vingt myriamètres soixantetreize centièmes ( 47 lieues j à peu près ) , ce qui donne peu de différence avec ce qui résulterait du mesurage du développement de ses côtes. Sa forme est celle d'une tortue ; mais à voir sa charpente , c'est une vaste coupe dont Tintérieur , plus élevé que le rivage, est inculte et sans habitans, tandis que ses bords extérieurs s'étendent vers la mer par une pente plus ou moins prolongée, et sont couverts des plus riches cultures : c'est le cratère éteint d'un volcan.
La meilleure carte qui existe jusqu'à présent est celle que M. Bory de Saint-Vincent a jointe à son Voyage dans quatre îles de la mer -d'Afrique. Elle présente beaucoup d'intéressans détails. Cependant quelques doutes s'étant élevés sur son entière exactitude, et sur celle des cartes qui avaient été dressées auparavant, le gouvernement chargea^ en 1822, M. Schneider, capitaine au corps royal des ingénieurs géographes, d'en dresser une nouvelle. Cet officier s'en est occupé depuis lors avec le zèle et le soin minutieux qui distinguent le corps auquel il appar^ tient ( I ). Il a commencé ses premiers travaux à Saint- Pierre. Des observations astronomiques , répétées et comparées, lui ont fait reconnaître une erreur d'une minute dans la latitude de ce lieu ; ce qui se rapporte avec la différence qui existe entre le résultat des observations de Pingre et de Rochon , et
(f ) M. Schneider est repassé en France en 1828.
celles de Wetzcl , indiquées au tïomincncemeiit de cet article. D'un autre côté, suivant les opérations géodésiques auxquelles M. Schneider s'est livré , Fes- ])ace entre le piton rond et la pointe do Saint-Gilles est plus grand que ne le portent les cartes actuelles ; et Tile serait sur celles-ci trop étroite dans sa partie occidentale d'une bande de près d'une demi-lieue , ce qui concorde avec l'erreur trouvée dans la latitude de Saint-Pierre.
Quand le travail de M. Schneider sera publié, on connaîtra l'exacte position de File Bourbon. Les contours de ses côtes y seront dessinés avec soin ; les embouchures de ses rivières y seront placées d'une manière positive ; leurs sinuosités tracées avec vérité ; la position et l'élévation de ses montagnes y seront exprimées ; et Ton y trouvera le principe d'un mesurage général indispensable pour, en faisant connaître l'étendue des propriétés de chacun, prévenir ces querelles de tous les jours, qui ont souvent de funestes conséquences. Déjà une partie de cette délimitation cadastrale a été faite pour quelques portions des quartiers du vent par feu M. Selhausen , qui était arpenteur juré de la colonie, et pour quelques autres de ceux sous le vent par M. Petit , qui remplit aujourd'hui les mêmes fonctions.
Placée dans la région des vents généraux, entre le cap de Bonne-Espérànce , oé les vents soufflent alternativement de Test à l'ouest, a des époques périodiques , et l'Inde , où les moussons se font aussi périodiquement sentir ; abritée du côté de l'occident par la grande île de Madagascar, et du côté de l'o-
rient par File de Ftance , celle de Bourbon ne connaît point cette succession de vents et de moussons.
La températui^e y est constamment douce et agréable. L'air y est sans cesse rafraîchi par la brise du large, qui, soufflant pendant le jour, est remplacée la nuit par la brise de terre. Lorsque le soleil est près du pôle arctique , les montagnes les plus élevées se couvrent de neiges , et les cheminées européennes deviennent alors nécessaires dans les habitations qui en sont peu distantes.
La longueur des jours ne varie que d'environ deux heures et demie, le plus long jour étant de treize heures seize minutes , et le plus court de drc heure» quarante-quatre minutes (i). 11 n'y a pas de crépuscule.
Cette belle lie est un des pays du monde les plus salubres; et si parfois on y remarque les maladies propres aux climats chauds , ce n'est que très-rarement qu'elles y déploient la violence qui les rend si redoutables dans l'Inde.
Ce fut eu 1 5o5 que don Pedro de Mascarenhas , gentilhomme portugais , découvrit cette lie. Il lui donna son nom , mais n'y forma aucun établissement. Il y laissa seulement des chèvres , des cochons et quelques autres animaux: utiles qui y multiplièrent rapidement.
Un siècle après, en 1619, le capitaine hollandais
(i) Le 12 décembre , le soleil se I&ve à 5 h. tia m. , et se couche k 6 h. 38.
tiC la juia^ il se lèveiiôh. 38 m. , et se côucheàSh. lam.
WUhiam^ Hybrands BoDtcnkoê relâcha à Mascareohas, et la trou?a encore inhabitée.
Les Français s'étaient établis au Fort-DauphlD, à Madagascar ; et quoique Ton eût choisi le lieu le moins malsain de tout le pays , et qu'on se fût éta» bli sur une presqu'île élevée au-dessus du niveau de la mer et exposée à tous les vents qui y font sen* tir leur action, on y était sujet à de graves maladies. L'Ile Bourbon, dont l'extrême salubrité et la tem«pératare égale avaient été reconnues , fut destinée aux convalescens du Fort-Dauphin.
M. de Pronis en avait pris possession au nom du roi en 1642. Quelques gens dont il avait eu lieu d'être mécontent dans l'établissement que la compa*gnie des Indes avait formé à Madagascar , et qu'il commandait, y furent envoyés en 1646. Remplacé par M. de Flacourt, celui-ci réitéra, en 16499 l'acte de prise de possession de cette lie, et lui imposa le nom qu'elle porte maintenant. Il attacha les armes du roi à un arbre de la contrée, qui en a retenu le nom de la po$$ession. U envoya à ses premiers habitans un taureau et quatre génisses , et renouvela en 1654 cet envoi qui avait beaucoup prospéré.
Le chevalier Bancks , qui a long-temps habité la colonie de l'tle Bourbon, et qui a laissé des mémoires que l'ai eus dans les mains, cite l'auteur d'un voyage à Madagascar en 1654» ^ui mentionne que « le vaisseau relâcha à Bourbon , et que l'on alla « rendre visite au commandant de l'ile. »
D'autres mémoires rapportent que deux Français quittèrent furtivement Madagascar avec sept noirs et
5G trois négresses , et passèrent à Bourbon vers i665. Les Madécasses se retirèrent dans les montagnes , abandonnant les deux blancs qui avaient ou protégé, ou déterminé leur fuite, et qui, suivant les apparences, se fixèrent à Saint-Paul , vers Teodroit appelé la Caverne. L'un d'eux se nommait Payen; et il existe encore dans Tile des familles de ce nom.
Cependant Louis XIY ayant, par sa déclaration du mois de mai 1 664 9 concédé Madagascar et ses dépendances à la compagnie des Indes orientales, M. de Baussé , président du conseil souverain qui y fut établi , détacha trois bâtimens de son expédition , qui vinrent mouiller en rade de Saint-Paul. Ils prirent possession de File au nom de la compagnie en i665, et y laissèrent vingt ouvriers sous les ordres de M. Regnault ou Reynaud. Les noms de ces nouveaux habitans se trouvent au bas d'une réclamation qu'ils adressèrent deux ans après à la compagnie. On y lit ceux de.Riquebourg, Hibon, Hoareau, Fontaine , qui sont ceux de familles existant encore dans la colonie, surtout dans les quartiers sous le vent.
Dès cette même année 1667, ^'^^^ Bourbon reçut de nouveaux colons débarqués malades de la flotte de dix navires de la compagnie, escortés par quatre bâtimens du roi, qui avaient été expédiés pour Madagascar. Parmi eux , se trouvait un cordelier , qui peut être regardé comme le premier qui ait exercé les fonctions religieuses dans la nouvelle colonie.
En 1670, M. Lahaie, capitaine de vaisseau , arriva à Bourbon : il crut devoir se livrer à une nouvelle prise de possession. Une pierre portant ce nom
et cette année, et sur laquelle sont aussi grossièrement sculptées trois fleurs de lis, existe encore à Saint-Denis, dans le mur d'un bâtiment appartenant à M. de la Bretonnière, sur la place d armes.
Cependant les naturels de Madagascar se souleyèrent contre les Français établis au Fort-Dauphin , et les massacrèrent en 1673. Quelques-uns purent échapper, protégés par les femmes du pays, auxquelles ib s'étaient unis , et vinrent se réfugier à Bourbon. En 1690 , d'autres Français, qui, lors de la révocation de Fédit de Nantes, s'étaient d'abord retirés en Hollande, se joignirent à ces nouveaux colons. Telle est la souche première de la population.
Raynal assigne à l'année 1 660 la première occupation de rile par des Français, au nombre de sept à huit. « Cinq ans après , ajoute-t-il , vingt-deux de » leurs compatriotes les joignirent. Il parait que c'é- »tait l'équipage d'un corsaire qui fut jeté sur ces «côtes par la tempête. Leur nombre fut augmenté • en 1675 par ceux qui échappèrent au massacre > que firent alors les naturels de Madagascar. > Mais cet écrivain ne mérite pas toujours confiance entière.
En 167 1 , le roi avait cédé expressément cette île à la compagnie des Indes, qui en resta en possession jusqu'en 1 767, que Sa Majesté en reprit le gouvernement et l'administration.
Il serait intéressant de suivre les progrès de la colonisation de l'Ile Bourbon, de voir Taccroissemeut successif de la population , l'extension donnée à sa culture , de suivre les défrichemens qui eurent lieu à mesure que le nombre des colons devint plus con-
sidérable , d'examiner quelles furent les mœurs des premiers habitans , et les changemens qu'elles subirent avec le temps ; mais je ne me suis pas proposé d'écrire Fhistoire de cette colonie ; c'est son état actuel que je veux faire connaître, et je ne rechercherai dans le passé que les principaux points qui doivent me servir de termes de comparaison.
La partie occidentale de Ttlc Bourbon fut habitée la première. Le débarquement et rétablissement des premiers colons se firent dans la baie de la Pot$et^ »ian, position charmante au pied des montagnes qui l'abritent des vents régnant habituellement, pourvue de deux jolis ruisseaux qui y entretiennent la fraîcheur et une activité continuelle de végétation , et où la barrç, ordinairement peu élevée, permet un facile accès aux bateaux. De là , s'étendant dans la plaine, et traversant la rivière des Galets, ils gagnèrent Saint-Paul, qui fut long-temps le chef-lieu de la colonie. Par la suite ils franchirent les montagnes et les ravines qui les avaient bornés jusqu'alors du côté de Test, et s'établirent dans la partie du vent, devenue aujourd'hui le centre du commerce;, autant peut-être par la nature du sol et les proiluits de la culture, que par sa positicm relativement à l'île de France, et à cause du mouillage de Saint-Denis.
Dès l'année 1717, c'est-à-dire en moins de cinquante ans , Saint-Paul , Saint-Denis , Sainte-Marie et Sainte Suzanne avaient des habitations ; ce dernier quartier ne communiquait cependant avec les autres que par la mer. Une chapelle fut fondée en 1739^ sur les bords de la rivière de Saint-Etienne. Les re-
^9 gistrcs des paroisses remoDteat à 1 734 pour Saiot- Benott, 1736 pour Saint «>Louis , 1741 pour Saint- André. Ceux de Saint -Pierre de la rivière d'abord leur sont postérieurs. La paroisse Saint-Paul devenant vers 1775 trop peuplée et occupant une surface trop étendue, on se décida à la diviser et à faire de la contrée connue sous le nom de repos de laleu , une nouvelle paroisse qui eut pour limite du côté de l'Est la ravine des trois bassins, c'est Saint- Leu* Saint* Joseph fut établi en quartier en 1783, par les soins et sous le gouvernement de M* lo baron de Souville. Sainte-Rose n'a été érigée en paroisse qu'en 1790.
Ce fut sous le régime de la compagnie des Indes que rUe Bourbon fut colonisée. On reconnaît akément la trace de l'esprit qui animait cette compagnie et qui était la règle de conduite de ses directeurs. L'ile de France, favorisée de deux ports, d'un abord facile et où les opérations navales se font d'une ma«* nière commode, fut choisie pour le point commercial; c'était le comptoir. Bourbon qui n'a que des rades peu sûres, mais dont le sol est excellent, fut destinée à produire; c'était la manufacture, l'atelier. iuBsi yoyons-nous les établissemens publics fondés sous oe régime , disposés uniquement pour recevoir les récoltes. A Saint-Denis et à Saint-Paul , à Sainte- Suzanne et à Saint-Benoit , à Saint-Leu , à Saint- Louis, à Saint-Pierre, on trouve des magasins solidement bâtis , vastes en proportion de l'étendue des tenes qui en dépendaient , et où les colons venaient apporter leurs cafés^ leurs cotons, leurs blés achetés
par la coinpagiiie , envoyés par elle à File de France d'où elle les expédiait en Europe.
Mais depuis que le roi a repris radininistration , on remarque un tout autre caractère dans les établissemens publics. Ce n'est plus l'intérêt personnel qui les trace , ils ont pour but l'intérêt de tous. Ce sont des fontaines qui répandent dans les diverses parties de la ville une excellente eau recueillie dans les montagnes , et conduite à un réservoir commun; ce sont des étuves pour la dessiccation et la conservation des grains et farines ; c'est un canal de dérivation de la rivière Saint-Denis pour donner le mouvement aux moulins à eau destinés au service de la boulangerie du gouvernement, et plus bas à diverses usines appartenant à des particuliers. Ces travaux si utiles distinguèrent l'administration de M. de Crémont, premier ordonnateur nommé par le roi.
Dès que la compagnie des Indes avait pu disposer souverainement de Tile Bourbon , elle avait réparti les terres entre les colons , par des concessions qui en accordaient une certaine quantité sur une base déterminée, au bord de la mer, entre deux lignes gagnant* le sommet des montagnes. On' supposait alors nie ayant pour centre un piton élevé auquel se rapportaient angulairement toutes les concessions. Cette supposition, dont quelques courses dans l'intérieur ont dû faire connaître bientôt le peu de fondement, a servi souvent d'appui aux prétentions les plus extravagantes , quelquefois à des procès embarrassans pour les tribunaux auxquek la question de propriété était soumise , quelquefois aussi à des
actes de yiolence autant répréhensibles qu'affligeaDs« Tant que l'on a eu dans les plaines des terres cultivables 5 on ne s est occupé qu'accidentellement de cette importante question : mais plus on défriche , plas 11 devient indispensable de borner les hauts des habitations contiguës, et pourtant le prolongement des lignes devient impossible. Cette question fut soulevée en 1 796, par deux habitans du quartier Saint- Benoit qui projetèrent de former des habitations au centre de File, sur la limite supposée des concessions qui leur avaient été faites , à partir des côtes de leur quartier. Elle eût sans doute été décidée alors , si quelque habitant de Saint-Pierre ou de Saint-Louis eût formé le même projet. Il eût fallu établir positivement quel était le sommet des montagnes indiqué par les titres de concession des uns et des autres. Elle se reproduira dès que Ton voudra entreprendre de cultiver le centre de l'ile , proposition que nous examinerons dans un autre chapitre.