PAR M. COQUEBERT DE MONTBRET
Aa nom d'aoe CommiMion dont il était membre a^ec MM. Foaiier, Dopia , Andréossy et Lacroix. 1
£k fondant un prix pour la statistique, c'est-k-dire en cherchant à encourager autant qu'il dépendait de lui Tétude des faits relatifs à Tétatde la société dont nous faisons partie, M. de Montyon a pourvu à l'un des besoins de notre siècle. Il a semblé dire à la génération qu'il voyait s'élever : « le temps det vagues théories et des passions fougueuses est passé ; le siècle qui s'ouvre pour vous sera celui de l'examen réfléchi des intérêts généraux : qui que vous soyez , législateurs , administrateur, ou simples observateurs de la marche desévénemens , c'est à cette balance que vous devrez peser désormais tout ce qui se propose , tout ce qui se fait; les opinions des uns et les opérations des autres. ï7'eût-on pour but que de lire avec fruit les écrits qui attirent l'attention générale , il faut avoir nourri son esprit de connaissances positives. Ces con«liaissauces, c'est à la statistique à vous les fournir; elle le fera avec d'autant plus de profit pour votre raison , qu'elle vous les offrira dépouillées de tout entourage étranger. Les faits constatés triomphent peu à peu de tous les faux systèmes, toutes les opinions finissent par s'y rallier ; et si l'on ne s'est pas entendu d'abord sur les conséquences à en déduire , un examen plus attentif des mêmes faits rectifie les inductions erronées, v
L'encouragement donné par le respectable ibn<Iateur du prix de statistique n'a pas été sans effet. Son vœu a été corn-
pris par ceux à qui il appartenait de raccomplir. Les fiiits positifii prennent partout la place des vaines déclamations; ils remplissent les pages des rapports ministériels ; ils sont allégués par les meilleui-s orateui*s.
La statistique s'introduit dans les ministères non seulement pour Tutilité de l'administration , mais encore pour éclairer les administrés. On commence à sentir qu'il suffit le plus souvent de faire connaître aux hommes leurs intérêts pour obtenir d'eux un assentiment volontaire. Le ministère de la justice a entrepris une statistique judiciaire. Celui du commerce a confié à des mains habiles la réunion , le choix et la publication des matériaux relatift à la statistique industrielle et commerciale. Un comité s'occupe de recherches sur les colonies. Le temps approche ou , par une louable émulation , les ministères , les directions générales , qui n'ont pas encore marqué dans la carrière de la statistique , permettront qu'on exhume des cartons de leurs bureaux les reuseignemens précieux qui y sont ensevelis.
Les préfets sont jaloux la plupart de connaître et de faire connaître le département qu'ils administrent , lorsqu'on leur en laisse le temps , et s'ils ne publient pas tous des statistiques , suivant l'exemple donné depuis long-temps par M. le préfet de la Seine» tous sont disposés à prêter leur secoui-s aux écrivains qui veulent s'en charger.
Ils sentent qu'un bon tiavail de ce genre est un monument plus durable que le bronze , et qu'en y consignant ce qu'ils ont pu faire ou projeter d'utile , ils laisseront des motifs de reconnaissance à leurs administrés et d'émulation à leurs successeurs. Quelle plus noble manière de vivre dans la mémoire des hommes , et de laisser des traces d'une passagère existence !
Puissent de tels motifs parler à l'esprit et au cœur de ceux qui tiennent dans leurs mains le sort de la statistique ! Sans leur secours , il n'y a point de statistique administrative , et la statistique scientifique manquerait dans ses plus solides bases. Les savans de profession savent bien mettre en œuvre
les matériaux que i'adminutration leur fourDÎt ; maia c'est d'elle seule qu'ils peuvent les attendre.
Quel parti ne les voit-on pas tirer chaque jour des faits consignés jusqu'ici dans les statistiques officielles , soit qu'ils les appliquent à représenter les forces productives et commerciales de notre pays , soit qu'ils en tirent des conséquences également importantes pour l'hygiène publique ! Et pour ne parler icr que de la capitale , on travaillera encora longtemps sur lesdonnées précieuses dont M. le Comte de Chabrol a enrichi la statistique , sur celles que rassemble chaque année le conseil de salubrité attaché à la préfecture de police , sur les renseignemens recueillis par l'administration des hospices y et sur d'autre» documens semblables que les autorités seules peuvent procui*er.
Cestpar ce secours que le docteur Yillermé a ofiert aux méditations des philanthropes et des hommes d'état, de» considérations si importantes sur les difFérens quartiers de Paris , considérés sous le rapport du bien-être de leurs habitans , et qu'en dernier lieu, il a remis à* l'Académie un mémoire trèscurieux sur la distribiàtion par mois des conceptions et des naissctnces dans l'espèce hwnaine , considérée relatis^ement aux époques naturelles et civiles de l'année , mémoire sur lequel^ l'Académie attend un rapport spécial de la part de M. Frédéric Cuvier.
Nous ne passerons pas sous silence un travail d'un intérêt particulier et bien extraordinaire en son genre , que le public doit encore aux soins d'une des administrations principales de Paris. Ce sont les recherches faites par une commission spéciale sur r enlèvement et Remploi des chevaux morts , et sur la nécessité de pourvoir à ce que demandent sur ce point la salubrité publique et t industrie manufacturière de la capitale. Il faut avoir lu cet ouvrage pour se faire une idée de la multitude de faits curieux qui s'y trouvent consignés. Il fait voir quel parti des observateurs habiles ou courageux peuvent tirer du sujet qu'ils ont à traiter, fût-il en apparence le pins borne ctlnplus répugnant.
Nous nous reprocherious de ne poml mentionoer ici le précieux travail dont l'un des membres de ^Académie a enrichi la statistique des mines métalliques et des métiiux , et le travail de M. Auguste Duvau sur le département d'Indre-et-Loire.
Après ces aperçus préliminaires sur Tétdt de la statistique en id^'j 9 nous aborderons le détail des ouvrages enregistrés pour concourir au prix y et qui étaient au nombre de six*
L'ouvrage manuscrit, inscrit sous le n" i^, est intitulé: Essai de statistique sur tîle Bourbon. Il se compose de trois volumes in-folio, divisés en 17 chapitres; l'auteur est M. l^hamas y ancien commissaire-ordonnateur de la marine dans l'île qu'il a entrepris de décrire , après y avoir séjourné pendant huit années. Le titre seul des chapitres suffira pour faire con-> naître la variété ^ l'importance et ^enchaînement des matières qu'il a traitées. Les six premiers chapitres embrassent l'ensemble de la géographie physique , savoir : la position géogra* phique de l'île, sa météorologie, la nature de son sol, ses eaux, les arbres et arbustes qui y croissent spQntanément , etc.
M. Thomas traite ensuite en quatre autres chapitres des routes, des ponts, des ports, et de quelques petits canaux.. Le la* chapitre, qui est très-ëtendu, est relatif en entier à \9i population. Dans le iS"", il s'agit de V agriculture y etdaoa le 14^ du commerce ;Ae iS"" est intitulé des capitaux et des re\fenus de la colonie \ et le i6* des impôts.
Enfin , le 17^ ot dernier chapitre est relatif à des projets de colonisation et de défrichemens dans l'intérieur de l'tle^ partie où il n'a pas encore été formé d'établissement.
la plupart de ces chapitres sont accompagnés de tableaux qui présentent synoptiquement les objets qui y sont traités. C'est ainsi que dans le chapitre relatif à l'agriculture , aprèsavoir dit a que la totalité des terres cultivées à Bourbon est de 54>i48 hectares, ou, en mesure du pays (qui est la gau« lette de i5 pieds) i7,io5,3o5 gaulettes carrées, » l'auteur détaille, pour chacune des onze communes, paroisses ou quartiers de l'île ^ quel nombre de gaulettes carrées est cultivé en cafien , en cannes ù sucre , en arbres à épices , en cacaoyei-s , en
cotonnier* y eofin en sulMtances alimentaires de différentes espèces y et en jardinage. U donne un tableau également détaillé pour ce qui concerne les bestiaux et les bétes de somme : d'autres tableaux font connaître les exportations , les importations es la consommation locale de chaque espèce de produits.
Si nous voulions donner l'aperçu , même abrégé , de ce que contient chaque chapitre , nous excéderions de beaucopp les bornes dans lesquelles nous devons renfermer ce rapport.
Toutefois y pour donner une idée plus exacte de l'ouvrage , BOUS extrairons ce que renferme un des principaux chapitres, celui de la population , ou l'auteur aborde des questions bien dignes de fixer Tattention des amis de l'humanité.
La population de l'île Bourbon f comme celle des colonies intertropicalés en général , se compose de blancs y de noirs et de mulâtres. Les blancs, c'est-à-dire les colons français, étaient, en iSaô» au nombre de i8,i25 ; cette portion de la population s*aocroU très-rapidement, non pas tant par l'arrivée de nouveaux colons , dont le nombre n'est , année commune , que d*uoe cinquautaine, que par l'excédant continuel des naissances sur les décès, excédant tel, que les naissances sont à la population dans le rapport de i à ^4 et demi environ , tandis qne les décès ne sofit que de i sur 44 huit dixièmes; ainsi, parmi les blancs, les naissances sont aux décès dans le rapport de 179 è 100, ou de yè 5 envivon. Malheureusement, sur un nombre moyen de 636 naissances annuelles , il y en a 83 d'enliins naturels , c'est-à-dire une sur sept naissances et deux tiers. Les 553 naissances d'eoiaas légitimes sont le produit d'un nombre moyen de i54 mariages, ce qui fait i mariage environ sur 100 individus, et donne 3 enfans six dixièmes par ma-* riage. On a prétendu qu'il naissait dans les pays très-chauds plus de filles que de garçons. Cette opinion ne se trouve pas confirmée en ce qui concerne l'île Bourbon , puisqu'il y est né en 6 ans, de 1818 à i8o3, une soixantaine de plus de garçons que de filles.
La proportion de la population blanche à celle des esclaves e$i plus forte dans l'île Bourbon que dans nos colonies des An-
tilles 7 qu^à la Martinique, par exemple , où le nombre des es^ clave» est près de dix fois plus considérable que celui des blancs, tandis qu'à Bourbon elle est ^ fois et demie plus grande.
La totalité des esclaves n'était à Bourbon , en iftk4 9 ^^® ^^ 45,375 ; elle avait diminué d'un sixième depuis 1818, époque où elle s'élevait à 54>359, et elle diminuait de plus en plus rapidement. S'il ne s'agissait que de la sûreté individuelle des blancs, cette diminution serait plutôt un bien qu^un mal; mais comme les noirs sont les seuls instrumens de la culture^ l'affaiblissement de leur nombre cnCrai«e celui des récoltes: on peut même, suivant M. Thomas, prévoir l'époque peu éloignée où l'on se verra obligé de cultiver beaucoup moins , et d'abandonner surtout les productions qui exigent les plus grands efforu de travail. Il résulterait des recensemens et aussi des déclarations de naissances et décès , qu'il s'en faudrait de 4^3 individus par année moyenne, que le nombre des naissances pût réparer les pertes occasionées par la mort dans cette classe d'hommes. Ainsi , en admettant que les recensemens soient bien exacts , et qu'il n'eu soit pas à Bourbon comme à la Martinique, où ils ne donnent, suivant notre auteur^ que les cinq sixièmes du nombre effectif d'escAaves , la population noire perdrait, chaque année , environ trois pour cent, tandis que la population blanche gagnerait ^ siu contraire, annuellement, un et deux tiers pour cent environ.
Une chose qui pourrait , jusqu^à un cei^in point, rendre raison de cette différence, c'est que, parmi les blancs, le nombre des femmes égale , à un quatorziènhe près, celui dea hommes , au lieu que , dans la population esclave , le nombre des hommes surpasse celui des femmes dans le rapport de a8 817. Mais d'un autre côté, le climat de Bourbon , que l'auteur dit étre^ en général, très-salubre, ne doit-il pas convenir encore mieux au tempérament de la race africaine qu'à celui des Européens?
Nous regrettons que M. Thomas ne soit entré dans aucun détail touchant les mnladics de l'une et l'autre des deux races.
et de celles qui , suivant ce qu'on lisait dernièrement dans la Revue encyclopédique , rendraient le séjour de Die Bourbon plus nuisible que celui du Sénégal , même pour les troupes envoyées de France. Nous aurions désiré également trouver des renseignemens plus étendus sur les différentes castes d'esclaves , dont les uns proviennent de la cdte orientale d'Afrique f les autres de la grande tle de Madagascar , et un petit nombre du Malabar. L'anthropologie et l'etbnograpbie pour* raient gagner beaucoup à l'observation attentive du tempérament y des mœurs , des usages et du langage de ces hommes d'origines différentes. C'est en étudiant les tribus africaines parmi les esclaves des petites îles danoises de l'archipel des Antilles , qu'un bon observateur nous a donné ce que l'on a peut-étf*e de mieux, sur ces tribus. Celles qu'on aurait occasion d'observer à Bourbon , appartenant à d'autres contrées , n'offriraient pas moins d'aliment à l'investigation.
Nous demanderions encore à connaître dans quelle pix)por tion les garçons et les filles naissent parmi les noirs, et com bien d'enfans de chaque sexe parviennent à la puberté.
Enfin , nous apprenons de M. Thomas que parmi les esclaves , ou , comme on dit généralement, parmi les noirs ( car le mot de nègre ne se prend qu'en mauvaise part, quoiqu'il n'en soit pas de même de celui de négresses ) , j[>armi ces noirs , dis-je, comme on les appelle , il s'en trouve d'aussi blancs, ou prévue aussi blancs que les Européens; il serait intéressant de savoir si ces ooirs , si semblables aux blancs, sont employés à la culture comme les autres esclaves , et si l'on a remarqué qu'ils supportassent moins bien ce rude travail (i). La solution de cette question pourrait servir à résoudre celle de la possibilité de la culture des terres entre les tropiques par des hommes blancs; car ce mélange d'^un quart, d'un huitième ou
(i) J'ai dit que les eiclavcs créole» ne sont employés que dans Tintérieur des maisons , aux travaux sédentaires , aux postes de confiance. Ils ne le sont jamais k la colture , où Ton cherche toujours U n'employer que des Cafres. ( Noté de Cauteur éc fourrage. )
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moinade sang africain ^ ne devrait pas, à ce quMl semble , modifier sensiblement le tempérament des individus. Quant à la diminution du nombre des noirs, la confiance que mérite M. Thomas nous oblige à la croire réelle , et nous ne nous permettrons pas de penser qu'il se soit laissé influencer par le désir qu'ont généralement les propriétaires d'esclaves y d'éta-^ blir que la race noire ne saurait se recruter dans les colonies par lé seul effet de la reproduction.
Mais alors nous lui demandei*ons la solution d'un problème dont son ouvrage même nous fournit les élémens. Dans le chapitre qui suit celui que nous exti*ayons , il est dit que la culture de la canne à sucre , qui exige un travail à bras si pénible , a pris naissance à Bourbon il y a une quinzaine d'années, et que depuis lors elle a augmenté à tel point, et si rapidement, que de 4 millions et demi de kilogrammes qu'elle produisait en 1820, elle s'est élevée à près de 7 millions de kilogrammes en i8-2a, à 10 millions en 1826, et qu'elle promettait d'être probablement de i5 millions de kilogrammes en 1827 (1).
Il nous reste, pour terminor l'extrait du chapitre de la population, à dire quelque chose de la classe intermédiaire entre les blancs et les esclaves. Nous voulons parler de celle des affranchis, connus dans la colonie sous le nom de Libres. Lors de l'occupation de l'île par les Anglais, au mois de juillet 1810, le nombre de ces libres était de 2,340; il s'en trouva 4,4^9 lorsque cette possession fut remise aux autorités françaises, en avril i8i5, tant l'administration anglaise avait été favorable aux affranchissemens ; il en a été autrement depuis lorS| car pendant les quatre années 1820 à iS'iS, il n'a été aflranchi que 23 individus en tout.
En 1828 , le nombre total des libres était de 6,069; savoir :
(]) Auui depuis que l'on augmente la culture de la canne , la proportion de mortalité est-elle plus forte , et l*est-elle plus dans les quartiers où Ton fait le plus de sucre que dans ceux où Ton en fait le moins. Maison a suppléé & la diminution des noirs par l'introduction des animaux et des machines. V. los tahl«>aux relatifs. {NcHdù fauUar de rouvraffû. )
3^39 du Mxe masculia ^ et fàfiào du sexe FéminiD. Il y avait eu, année moyenne prise sur les quatre dernières, Sadécè» seulement y et 2i3 naissances; malheureusement le plus grand nombre de celles-<i étaient d'en&ns naturels , attendu que l'année moyenne des mariages , parmi les libres ^ no va pas à a3. On voit , par ce qui précède j que cette classe ne peut manquer de s'accroître rapidement par le seul effet de l'excédant des naissances. Gela ne suffirait- il pas pour prouver que si la population des esclaves diminue au lieu d'augmenter, ou doit en chercher la cause y en grande partie , dans la différence <pie la liberté et l'esclavage mettent entre les hommes?
Quant à la place que les libres tiennent dans la société , bien qu'elle soit légalement la même àpeuprès que celle des blancs, les coutumes locales y ont apporté des modifications humiliantes pour les premiers. Par exemple , ils ne peuvent recueillir la succession d'un blanc, ni en recevoir de donations; ils ne sont pas admis à se marier hors de leur classe. Dans la milice^ ils forment des compagnies séparées, et lorsqu'ils sont reçus dans les compagnies du centre , ils ne peuvent y devenir officieiis; ils sont pareillement exclus des conseils administratifs et municipaux ; enfin, pour ce qui concerne l'état civil, on fait usage à leur égard de registres séparés.
Quelque blessantes que puissent paraître ces distinctions , on assure que les libres montrent beaucoup d'affection pour les blancs, auxquels ils s'efforcent de ressembler en tout, mémo par l'indolence et le mépris pour la race dont leurs ancéti'ea ont fait partie. Aussi, loi'squ il y a quelque révolte parmi les noirs, comme cela arriva en t8li2 à Saint-Leu^ a-t-on toujours vu les libres faire cause commune avec les blancs; ce qui porte la force armée dont ceux-ci peuvent disposer, à la moitié de la prasque totalité des noirs s&ns armes.
Après cet aperçu de ce que renferme un des chapitres les plus intéressans de la statistique de l'île Bourbon , nous passons au résumé et à la conclusion de ce rapport.