‹ Essai de statistique de l'île BourbonChapitre 22 sur 90 · PONTS ET RADIERS · texte numérisé non relu

PONTS ET RADIERS

L'idée de conHnuer les routes par des pontà a dû se présenter uaturelleinent dans un pays où les premières sont si souvent traversées par les rivières et les ruisseaux qui l'arrosent. On a dû y être porté par les fréquentes interruptions des communications dans la saison des pluies , et surtout par les dangers auxquels sont exposés les individus qui, couverts de sueur et accablés de fatigue, se jettent imprudemment dans ces eaux, ou qui, plus imprudemment, veulent les traverser lors des crues, et sont emporté! par un courant qu'ils ne peuvent vaincre. Il n'y en a eu cependant de construits pendant l'administration de la compagnie des Indes que sur des eaux tranquiUes : un en bois sur la petite rivière Saint- Jean, et trois aussi en bois sur l'étang de Saint-Paul à l'endroit où û coupe la route pour aller se dégorger dans la mer.

Ce fut encore pendant l'administration de la compagnie que fut bâti à la ravine des Chèvres un pont^ oti, pouï parler plus exactement, une chaussée en pierres et moellons, élevée au niveau de la route, percée de plusieurs arches ou ouvertures pour le passage des eaux dont cette ravine, ordinairement sèche, se remplit lors des pluies. Cet ouvrage, qui

rend commode en tout temps lacommunication entre Saint-Denis et les quartiers du vent, a été solidement fait ; il exige peu d'entretien et se conserve en bon état. On y arrive de part et d autre par un talus prolongé dont les pentes sont bien ménagées. Ce passage était difficile auparavant, parce que la ravine est profonde et que ses bords sont escarpés.

Depuis 1766, on avait fait un pont en pierre à Saint-Denis , pour entretenir la communication entre la ville et la gauche de là rivière où se trouvent la redoute, qui est en même temps une fortification et la prison militaire , le magasin à poudre , le camp des noirs du Roi, les cimetières (i),et où commence la route de Saint-Paul et des autres quartiers sous le vent. Ce pont fut détruit dans une de ces énonnes crues d'eau qui entraînent desquartier^ déroche, des arbres entiers et renversent tout sur leur passage. On avait projeté en 1816 de le reconstruire, mais il fut reconnu depuis que c'était faire en pure perte une dépense considérable. 11 est rare , en effet, que les eaux interrompent le passage plus d'un jour; souvent méine cet espace de temps n'est pas nécessaire à leur écoulement. Au lieu d'un pont, on se borna en 1818 à un radier, ou chaussée en maçonnerie , accompagné d'une passerelle ou petit pont en bois de deux madriers de largeur, soutenus par des chandeliers en fer; on n'en usait que lorsque les eaux couvraient le radier. A la suite d'un orage épouvantable qui eut

* (1) En 1822 , oa a fait de nouveaux cimetières au vent de la ville , près du ruisseau le Butor.

i33 lieu en février i8â3 , la rivière s'éleva d'une manière extraordinaire; les eaux dégagèrent d'abord les remblais en amont du radier, soulevèreut la maçonnerie, emportèrent les madriers de la passerelle ; les roches et les arbres qu'elles entraînaient avec une force et une vitesse prodigieuses , brisèrent ou faussèrent les chandeliers. Si un pont eût existé et que ces corps en eussent frappé les piles, ils en eussent au moins ébranlé la solidité et les eussent peut-être renversée».

Un habitant de Saint-Benott , M. Jean-Baptiste H.ur bert-Montfleury, a fait élever à ses frais un pont eu bois sur la rivière des Marsouins, qui sépare la par^ tie la plus peuplée de ce quartier, de celle où se trouve l'église. Ce respectable colon , ayant reçu en i âo6 une preuve remarquable de l'attachement de scs<^on>citoyens,* lors de la mort prématurée de son fils amé , commandant de la milice, voulut leur en témoigner sa reconnaissance en construisant ce pont en charpente, destiné aux seuls piétons et cavaliers* Il présida lui-même à la coupe et au choix des bois, à leur mise en œuvre et à tout le travail de ce monument d'une mutuelle affection , et voulut rester chargé de son entretien pendant sa vie. Ce pont , qui fut posé en octobre i8i5 , a â8o pieds de long.

Lors des pluies de 18249 1& rivière des Marsouins grossit étonnamment ; elle parvint jusqu'au tablier du pont, quoiqu'il soit fort élevé ; tout le pays environnant était submergé. Les arbres , entraînés par ce torrent, frappaient successivement la charpente sur laquelle le pont est établi , et en enlevèrent quelques parties. I^ dommage fut bientôt réparé lorsque les eaux

i34 furent écoulées et reyenues a leur hauteur ordinaire. L'adrainlstratiou, qui commença ses opérations en juillet 1817, et les termina en 3eptembre de Tannée suivante, avait adopté, pour rendre plus facile le passage des rivières , le système des radiers : il a en effet qudque chose de séduisant Son exécution est plus prompte et moins coûteuse ; on jouit presque aussitôt. Quelques journées de manœuvres suffisent pour les nettoyer des sables, des terres, des roches que les crues y apportent, et la route est bientôt rendue aux voyageurs aussi facile qu'auparavant Mais à côté de ces avantages il faut plaoer les inconvéniens. Quelques précautions qui soient prises pour fonder solidement les radiers , pour les assurer eo^ amont autant que la prévoyance de Fart peut le permettre, la vitesse^, la force , le volume des eaux y font des affouillemens ; elles s'introduisent sous la chaussée, la soulèvent, la déplacent; les roches entraînées d'en haut , venant se heurter contre cette maçonnerie ébranlée et qui n'est plus soutenue, concourent à sa destruction. Quand les eaux sont écoulées , on reconnaît que le travail d'une ou de deux campagnes est détruit : tout est à recommencer. Mais avant que les réparations soient achevées , et elles peuvent être nécessaires tous les àoB , la route est plus impraticable qu elle n'eût été si elle fût restée dans l'état antérieur. C'est ainsi qu'ont été déchirés les radiers construits sur la rivière Saint-Denis , sur le Butor, etc. Certes, ce fut une bonne et louable intention qui fit d'une part proposer, et de l'autre adopter ces ouvrages; mais ils ne peuvent être appli-

i35 qués eu tous lieux ; et même dans les ruisseaux dont les eaux sont moins iriolentes lors des crues, il faut prendre en amont des précautions qui augmentent tellement les «mbarras et la dépense, souvent sans résultat heureux , dans un terrain si peu solide et où les affouillemens ont lieu si promptement et si profondément, qu'il est douteux s'il ne confient pas mieux de s'en tenir dans beaucoup de ces passages à ce qui se faisait autrefois.

Une seipblable opinion au surplus ne doit pas être prise dans un sens trop étendu, et nous n'entendons parler que de gués peu importans, et sans eau la plupart du temps. Il serait sans doute du plus haut intérêt de placer, sur plusieurs des rivières, des ponts praticables au moins pour les piétons et les cavaliers, comme celui de la rivière des Marsouins; et s'il en est qui présentent des difficultés , comme celles de l'Est, des Galets et de Saint-Étienne , il en est d'autres aussi, comme celles des Roches, Saint-Jean et Sainte- Suzanne , où il serait aisé d'en établir. Celui qui vient de couronner la rivière du Mat en est un exemple.

On avait projeté d'abord un pont en pierre , et les culées, commencées en 1819, furent poussées avec activité ; mais à mesure que les travaux avançaient , les embarras augmentaient. On fut bientôt à même de reconnaître que, bien que l'endroit choisi en amont du passage actuel permit d'appuyer une des extrémités du pont sur le rocher qui forme la rive droite de la rivière , cependant les eaux pouvaient miner les abords de l'autre culée , la contourner et la détruire, On avait voulu donner beaucoup de hau-

i36 teur à l'ouverture de l'arche unique sous laquelle les eaux eussent coulé ; cependant celle qui fut déterminée n'était point encore suflSsante , et , dans certaines circonstances , le pont eût été couvert , ce qui en eût compromis la solidité. On dut dès lors modifier le premier projet, et l'on adopta>[^elui des ponts suspendus. On en demanda en Europe en i8âi. Ils arrivèrent trois ans après. Les travaux furent repris , ils furent achevés en 1827.

Ce pont est un des plus grands bienfaits que k partie du vent ait reçus jusqu'ici du gouvernement, et il y a lieu d'espérer que ce ne sera pas le d^mio*.

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