POPULATION
Pakui les principaux objets qui, dans les colonies^ doivent fixer l'attention de l'observateur, la popu-^ lation vient , sans contredit^ se placer au premier rang« Elle se compose d'élémens qui n'ont point leurs semblables en Europe , et dont on ne peut se faire une idée juste quand on n'a point passé les tropiques. Les uns regardent comme un attribut essentiel de leur couleur une orgueilleuse supériorité à l'égard des autres classes , ou prennent une insatiable cupidité pour unique mobile de leurs actions. Les autres rêvent souvent le regret d'une liberté moins heureuse que leur esclavage. Une troisième partie , quoique libre , ne jouit pas de tous les avantages des blancs; non esclave, elle montre encore trop des vices qu'on reproche aux noirs. Considérée sous ce seul rapport , l'Ile Bourbon a , avec les autres colonies françaises , des différences très-grandes , et elles sont en sa faveur. Examinons séparément les trois grandes classes ou divisions qui composent ses habitans.
W^'\MV^tf^'MWWV
POPULATION BLANCHE
Les premiers blancs qui sont venus sur celte ile alors inhabitée, furent, comme je l'ai dit plus haut, quelques convalescens provenant des ëtablissemens que la France essayait de former à Madagascar. Ceux qui échappèrent au massacre du fort Dauphin , se réunirent à eux^en 1673* Ils furent joints par quelques flibustiers que la position de cette lie y attirait. Le Gentil de la Bai1>inais , de Saint-Malo , qui a publié un Voyage autour du mande, fait de 1 714 a 1 7 1 8 , dit qu'en 1717, époque de la relâche qu'il fit à Bourbon, le nombre des blancs n'était que de 900. U était de 6,340 en 1776, suivant les recensemens communiqués à labbé Raynal et rapportés dans son Histoire philosophique du commerce des Européens dans ks Deux-Indes; et, après la révolution d'un siècle, nous le voyons s'élever à i5,ooo en 1817.
Cet accroissement est dû d'abord aux premiers habitans , et notamment aux flibustiers, qui , venant cacher ici les désordres d'une vie quelquefois autant criminelle qu'aventureuse, avaient à cœur de mériter par une conduite louable, du moins en apparence, l'estime de leurs nouveaux compagnons. Il est dû encore auxagens que la compagnie des Indes envoya dans la nouvelle colonie autant pour la cultiver que pour soigner ses intérêts commerciaux, aux militaires
»59 qui deTaient les protéger et les défendre ; à beaucoup de personnes que l'espoir d'une prompte fortune fit passer dans ces pays ^ que l'on a crus long^teinps en Europe ne pouvoir être habités sans enrichir en peu d'années.ceux qui se dévouaient à une si longue absence à des distances si éloignées; il est enfin dû pour beaucoup à l'influence du climat
11 résulte de ces différences d'origine des différences notables dans les mœurs et dans les habitudes.
Les descendans des premiers créoles mènent en général une vie oisive, accoutumés qu'ils sont à peu de besoins faciles à satisfaire. La pêche^ la chasse, la cul^ ture du ri£, et surtout celle du maïs, leur suffisent^ Le travail, qui d'ailleurs leur est presque inutile^ dégradermt , suivant leurs idées , leur qualité de blancs^ mais devenus trop pauvres pour avoir des esclaves j ib M retirent dana les lieux les plus écartés afin de disAimuler leur état autant qu'ils peuvent. Les t^t^s dont leurs ancêtres furent les premiers possesseurs ^ sont^ à force de divisions , devenues insuffisantes aux partages de leurs nombreuses familles^ ou , pour facî^ liter ces partages de succession » sont passées en d'autres mains ; à peine souvent reste-t~il la largeur d'une allée de jardin autour de la chétive case patat^ nelle que le chaume enveloppe et recouvre , et où les firères et les sœurs reposent sur un mince matelas de coton contenu dans une toile grossière de l'Inde. Ces hommes sont bien faits, robustes, courageux, mais pleins d'orgueil, de vanité, de susceptibilité. On remarque généralement en eux une candeur, une équité , une loyauté , une résignation admira-*
i6o blés ; mais doux et tranquilles quand ils sont lin^ à eux-mêmes ^ ils sont les plus faciles à exaspérer quand on blesse leur amour-propre, quand on semble ne pas ayoir pour eux tous les égards auxquels ils prétendent avoir droit, comme anciens et premiers habitans de la colonie , quand ils peuvent supposer l'intention de nuire à leur propriété, d'attenter à leur liberté. Du reste ils ont conservé j avec une religieuse constance, un attachement filial pour la France. Ils sont toujours catholiques, quoiqu'ils ne connaissent presque plus ni les préceptes ni les pra^ tiques de la religion , moins à cause de leur éloignement des églises que par la privation de pasteurs qu'ils ont trop souvent éprouvée. Braves et pleins de courage , plusieurs d'entre eux formèrent , dans les dernières guerres de l'Inde, le corps des volontaires de Bourbon , qui se distingua par son audace autant que par sa discipline. Endurcis à la fatigue, ils parcourent toute l'ile , traversent ses antiques forêts , gravissent les rochers , ou se précipitent dans les vallées, suspendus à une liane fragile, supportant dans ces courses de plusieurs jours toutes sortes de privations , pour le seul plaisir de chasser le cabrit marron; Privés d'ailleurs de toute instruction', beaucoup savent à peioe lire , la plupart ne savent pas écrire, et ce serait en vain qu'on leur demande^ rait quelque connaissance hors du cercle très-étroit qu'ils peuvent parcourir ^i).
(i) J'étais UD jour à Saint-Louis, chez un de ces bons créoles un peu plus instruit que les autres, membre du conseil mu-
On a voulu les porter au trayail manuel dans les ateliers du Roi. Uu premier essai tenté ayant la conquête de 1 8 1 o fut sans succès à leur égard. L'exemple des ouvriers militaires venus en 1817 pouvait les encourager, il a été sans effet. Cinq ans après on détermina une vingtaine de jeunes gens à quitter le toit paternel. Répartis suivant leur choix dans ' divers ateliers, ils n'y étaient assujettis qu'aux devoirs ordinaires des ouvriers civils. Au bout de 18 mois *^ il n'en restait plus que trois, et un seul après deux ans de séjour, encore était-il piqueur. Quelle peut donc être la cause de cet éloignement du travail et notamment d'un travail qui sexécute sous les yeux du public? On ne peutguères, quoi qu'on fasse, la chercher ailleurs que dans cet excessif et ridicule amour-propre dont ils sont animés , et aussi, répéterons-nous, dans le peu de besoins qu'ils éprouvent.
Les Européens plus récemment arrivés, ou sont venus avec des moyens pécuniaires dont ils voulaient augmenter la somme, ou n'ont apporté que leur industrie.
Des premiers , les uns n'ont jamais voulu accroître leur fortune que par des voies licites. Ils ont donné une impulsion nouvelle à la culture, et par un exem-
nicipal de la commune et marguillier de la paroisse. Il me demandait avec intérêt des nouvelles de l'ancien gouverneur, M. le baron Milius. « Il commande à Gayenne, lui dis je. — Est-ce loin de Paris? — A quinze cents lieues. — Y va-t on par terre? — Non ; on y va par mer , comme pour venir ici , et il faut ordinairement quarante-cinq jours. — Oh ! oh! c'est étrange ! je ne le pensais pas.»
pie utile, ont conduit à une plus grande prospérité les côlons qui ont pu les imiter. D'autres, livrés honorablement au négoce , utilement interposés entre les habit^DS et le commerce de la métropole , ont offert à celui-ci de nouveaux objets d^échange , se sont lancés dâtts de nouvelles routes, oht découvert de nouvelles sources <le richesses , et démontré ce que peut lé génie de Thomme, tandis qu^ils initiaient les premiers aux jouissances , au luxe de l'Europe j et concouraient à faire dans les mœurs du pays une nouvelle révolution à Tavantage de la France.
On peut faire aussi deux parts de ceux qui n'ont apporté que leur industrie. Les uns sont tenus exercer des profeissions utiles ; ih ont servi le pays , ils ont pei^mis de rendre à la culture, des bras employés auparavant aui métiers auxquels se livrent ces nouveaux venùà; ou bien ils ont )>erfectionné les noirs dans les pi^ofessions qu'ils exercent pour le compte de leurs maîtres; tnais les autres n'ont mis en circiïlation que les vicés qui avaient détetixktné leur expatriation forcée ou volontaire. Places entre l'intempérance de leurs passions et les angoisses du besoin, trop faibles pour se roidir contre les Unes ou se dégager des*autres, iis succombent à tant de dangers , joignent de mauvais conseils à de mauvais exemples , excitent au vol , ou recèlent avec une telle adresse les objets volés, qu'on ne peut plus en trouver la trace, et sont une tache déplorable à cette couleur qui devrait exercer sa supériorité sous qudque aspect qu'on Tenvisage.
La date la plus reculée que nous ayons de la situa-
tion de la pi^ubtnm de Ttle Bourbon est tcelfe de 11717, comme il a été dit. J'ai recueilli la note de quelques époques postérieures , et )'ai pu suivre pour six des dernières années les mouvemens de cette population : je vais les exposer ici^ mais seulement pour les blancs. Ceux qui concernent les deux autres classes trouveront leur place à leurs articles respectifs.
POPCLATION BLANCHE.
SITUJLT1019 AV l*' JANVIBB l8o4-
NOMS
MS COMMOlflf.
SiiOst-DepU..
Sainte-Marie
Saiote-Suzanne
Saint-André
Saiot-Benolt
Sainte-Uo§e •
Saint-Joseph
Saint- Pierre. ...-«...
Saint-Louis
Saiot-Lea
SaÎDt-Paal
Totaux
TOTAVX rAK SBXI. • . . .
Total QintmkL de la population blanche. . • «
TOTAL
par commune.
3ai
agi i55 ai6 aw
64ai
lit 35 1
Uo
i3oa
i333 35i io83 i5i9 i4o5
ir
POPULATION BLANCHE
SITUATION AD 1" lAHTIBA 181O.
«OHt DU OOHHOVU.
Saînt-Deoia. '
Sainte-Marie
Ste-Suzaone. | »<«»«, fo>-
J maot le siur- Saiot- André. [ Uer Sl.-iean.
Saiot-BenoU
Sainte-Rose
Saint-Joseph . •
Saint-Pierre
Saint-Louis
Saint-Leu
Saint-Paul
Total
Nombre.
iSqS
POPULATION BLANCHE
SITOATIOH AO 1** lAJiVIlA l8l5.
nous DBS GOMMOKXS.
Saint-Denii. .
Sainte-Marie . Sainte-Suzanne Saint-André. .
Saint -Ben oit .
Sainte- R()s«*. .
Saint- Joseph .
Saint -Pierre. . , Saint-Lonit • .
Saint -Leu . .
Saint-Paul. . .
Total
Nombre.
5oo
i65 POPULATION BLANCHE.