‹ Essai de statistique de l'île BourbonChapitre 35 sur 90 · INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION PUBLIQUE

On a loDg-temps eu des idées très-divergentes sur ce que doit être Tinstructiob dans les colonies. Si Ton a pensé qu'elle ne devait éprouver aucune restriction pour les blancs , on a cru que les libres ne devaient connaître que la pratique des professions mécaniques. Loin de moi les opinions insensées qui voudraient maintenir celte portion de la population coloniale dans une ignorance déplorable et désastreuse. Mais aussi loin de moi un zèle indiscret qui répandrait les lumières sans discernement. C'est à ces deux excès qu'on doit attribuer en partie les malheurs qui ont affligé les îles françaises de FAmérique. La distribution des connaissances doit être proportionnée au profit qu'en peut retirer la société, aux besoins de ses membres , à l'usage qu'ils en peuvent faire. C'est marcher dans cette voie que diriger spécialement l'instruction du libre vers les arts ; mais il ne faut pas refuser une éducation plus étendue à ceux que d'heureuses dispositions, l'indication de talens qui ne demandent qu'à être développés , annoncent comme devant rendre un )our des services utiles à la patrie et honorer leur pays. J'ai suffisamment expliqué ma pensée à cet égard dans une section du chapitre précédent. C'est de l'instruction des blancs qu'il doit être question dans celui-ci.

Cette classe, à laquelle tout était autrefois réservé, ne trouva long-temps dans ces tles que de très-faibles moyens d'éducation. Les colons riches, ou seulement aisés, envoyaient leurs enfans en Europe: de très -légers élémens suffisaient à plusieurs de ceuiii qui restaient sous le toit paternel, et la plupart des parens ne concevaient pas la nécessité pour les fils de connaissances dont les pères étaient dépourvus. La révolution ameua des changemens importans à cet état de choses , et Tile de France doit à son assemblée, coloniale la fondation d'un collège, qui' depuis a reçu un accroissement étendu et produit des élèves distingués.

Tant que les deux îles appartinrent au même souverain , ce collège leur suffit ; mais depuis leur séparation « des sujets français ne pouvaient aller puiser Imstruction à des sources étrangères. Les créoles de Bourbon comptèrent bientôt parmi les bienfaits de rillustre prince qui occupait alors le trône , la faculté de trouver au sein même dé la colonie les moyens de pourvoir aux besoins divers de la population. En même temps, de plus grandes facilités étaient présentées dans plusieurs établissemens publics de la métropole, à ceux qui doivent marcher un )our sur les traces de tant de leurs compatriotes qui se sont fait un nom dans la carrière militaire comme dans la carrière maritime, au barreau comme dans l'administration , dans l'agriculture et dans le commerce , ou qui doivent reproduire les aimables poésies dont les Bertin et les Parny ont offert le modèle et l'exemple. '

Ainsi d'une part, le gouvernement envoyait en 1816 à Bourbon pour llnstmctkMi gratuite des jeunes garçons, des frères des écoles chrétiennes « et un maître destiné à Tensrignement suivant la méthode lancastérienne; et pour l'instruction gratuite des jeunes filles , des sœurs de la congrégation de Saint- Joseph. 11 accordait aux créoles douze places à la suite de la compagnie d'ouvriers militaires, afin qu'ils y apprissent les divers métiers , en même temps qu'ils se formeraient au goût et à l'habitude du travail, et se façonneraient au joug salutaire de la discipline.

D'autre part, d'anciens élèves de l'école normale venaient se joindre à un professeur de mathétnatiques et d'hydrographie qui était depuis 18 15 dans la colonie, pour procurer par l'ensemble de leurs connaissances une éducation libérale aux jeunes gens d'une classe plus élevée , et plusieurs dames françaises prenaient l'engagement d ouvrir dans la colonie aux jeunes demoiselles , des maisons auxquelles les mères de famille pussent confier ces pré cieux rejetons.

Pour compléter le bienfait , le roi daignait réserver en France, dans les collèges royaux , six bourses gratuites aux jeunes créoles de Bourbon, affecter quatre places dans la maison royale de Saint-Denis, et une dans la succursale de Paris , aux filles de propriétaires ou habitans de la colonie, membres des ordres royaux; enfin ceux des apprentis-ouvriers qui se seraient distingués par leur conduite et leur aptitude, pouvaient être admis à Técole royale des

23 1 arls et métiers pour y compléter leur apprentissage.

Te] était Tensemble du système d'instruction publique arrêté pour la colonie par Sa Majesté Louis XYIII. Jamais prince ne fit autant pour les colonies , et celle-ci est la seule qui ait obtenu tant de faveurs.

Dès 1817, les écoles chrétiennes et celle de Tinstitnteur lancastérien furent ouvertes, les premières à Saint -Denis , Saint - Paul , Saint - Pierre , l'autre à Saint-Benott. Fréquentées d'abord par un grand nombre d'enfans dont les parens, excités par la nouveauté , par les exhortations des administrateurs, des maires et des curés, étaient déterminés aussi parce qu'elles étaient gratuites, elles ne se sont pas toules maintenues. A Saint -Benoit et à Saint- Pierre, la dispersion des habitations, souvent le besoin d'employer les jeunes bras pour une portion des travaux , là répugnance que les blancs éprouvent à voir leurs enfans contracter , dans un âge si tendre , une familiarité qui 'doit leur être interdite dans un âge plus avancé avec les libres auxquels l'entrée de ces écoles ne pouvait être fermée; d'autres motifs, peut-être, seront encore long-temps cause qu'elles n'auront pas tout le succès qu'on s'en était promis. 11 en est autrement à Saint-Denis et à Saint-Paul , où les maisons sont agglomérées , et où l'on tient moins en général aux distinctions de couleur, à cause de la fréquentation des Européens , dont la plupart les regardent comme un préjugé ridicule, lorsque les créoles les croient la sauvegarde des colonies. Aussi l'école de Saint-Denis a toujours été suivie par

un nombre d enfans qui a varié de 76 à 90 , appartenant à la portion peu fortunée de la classe blanche, ainsi qu'à la population libre.

Ce qui est remarquable , c'est que , malgré le goût général des créoles pour l'état militaire, les places d'apprentis à la suite de la compagnie d'ouvriers n'ont jamais été complètement occupées, et que sur un petit nombre de jeunes gens qui se sont présentés , à peine deux ont achevé leur temps.

Dès la première année qui suivit la promulgation des bienfaits du roi, les jeunes gens auxquels des bourses étaient accordées dans les collèges royaux , furent envoyés en France. Les places réservées pour les demoiselles dans les maisons royales de la Légiond'Honneur sont restées vacantes. •

Divers embarras retardèrent l'établissement du collège. Enfin, le 7 janvier 1819, il fut installé dans un bâtiment appartenant au roi et disposé pour les diverses classes , ainsi que pour un pensionnat. Une courte inscription latine placée sur la porte de la salle d'études consacre le but de la fondation , le nom du gouverneur pendant l'administration duquel la maison a été ouverte, et en rappelle l'époque (1).

Par un sentiment plein de délicatesse et de justice ,

( i) Vt régi etpatriœ dignosjormaret aliunnos , Istas adveniens sacravit Milius œdes,

M. le baron Milius, capitaine de vaisseau, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandeur de Tordre royal de la Légion-d'Honneur , commandeur et administateur |u>ur le roi, du îo septembre 1818 au i5 février iBai .

uni créole distingué par son âge, ses services , son grade, son instruction, ses liaisons d'amitié et de parenté avec les premières familles de File , reçut la direction supérieure de Tinstruction, qui fut confiée à des professeurs d'un mérite reconnu et dont un remplit les fonctions de proviseur ( i ). On reçoit dans cette maison des pensionnaires , des demi-pensionnaires et des externes. On y enseigne les langues grecque, latine, française et anglaise, les élémens des mathématiques. On y donne des cours d'histoire et de géographie , de physique , de chimie , des leçons d'écriture, de dessin , d escrime (2). Le curé de

(i) M. MaÎDgard pèro^ âgé alors de soixante- trois aos, né à Tile de France ^ colonel directeur d'artillerie à Tîle Bourbon, chevalier des ordres royaux de Saint-Louis et de la Légion-d'Honneur y élevé au collège Mazarin , a suivi la carrière militaire artillerie dans les doux îles et dans l'Inde y où il a reçu d'honorables blessures. Employé à File de France en 1790 , M. Maingard fut consulté lors de la création du collège de cette colonie, et voulut bien, en 1819, se charger gratuitement de la direction supérieure du collège de Bourbon. Si Bertin et Parny sont les Properce et les TibuUe de cette colonie , M. Maingard peut en être regardé comme l'Auacréon.

Il est à regretter qu'il n'ait pas rendu public le recueil de 9e% poésies erotiques et philosophiques.

(a) Une classe de lecture fut aussi établie dans les commencemens , et devra peut-être être maintenue dans la suite , autant pour préservei* les jeunes gens des mauvaises manières que l'on prend dans les petites écoles , que pour les amener à la pureté du langage.

Un des professeui's employés en i8:i3 donna des leçons de grec qui ont été continuées.

la paroisse est chargé de TinslTuctioii religieuse. Une collection d'instrumens de physique et un cabinet d'histoire naturelle furent, dès la création du collège , donnés par M. Joseph Hubert , dont on retrouve le nom partout où il y a du bien à faire, un service à rendre (i).

Cet établissement , fondé sous de si favorables auspices, commença avec :

Pensionnaires , 6

Demi-pensionnaires , 8 Externes , 1 1

Total, 25

Ce nombre augmenta rapidement , et dès 1 8 2 a

fut porté à 101, dont Pensionnaires^ 34

Demi-pensionnaires , 1 1 Externes , 56

Total , ICI

(ï)M. Joseph-Henri Hubert^ ué à Saint-Benoît le aa avril 17479 chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, correspondant de la Société royale d'agriculture de Paris. Ou lui doit l'introduction du giroflier à Bourbon, l'établissement en 1785 du quartier Saint-Joseph , dont il fut le premier commandant. Il fut honoré en 18^2 par le roi d'une médaille d* or, à cause des services rendus à l'agriculture de la coloaie. Il est mort en 1824.

Le pont de la rivière des Marsouins a été élevé par son fVèrc, Jean-Baptiste Hubert-Montfleury , né h Saint-Benoît le i5 juin 1749 9 mort en i8'24, chevalier de Tordre royal de la Légion-d'Honneur.

On vit en cela la preuve du besoin qu'avait la colonie , en même temps que le témoignage de la reconnaissance des colons.

Je ne dois pas omettre ici qu'un homme de bien avait plusieurs années auparavant, plus par zèle que par spéculation , ouvert une pension dans laquelle il a fait plusieurs bons élèves. Il convenait de ne pas laisser un tel établissement dans l'oubli. Aussi , par une faveur spéciale et accordée à M. Gallct seul, sa pension a été érigée eu succursale du collège, sans que le nombre des élèves puisse excéder celui de quarante. Ils sont admis à concourir avec ceux du collège royal aux compositions pour les distributions de prix.

II existe dans tous les quartiers de petites écoles , el quelques-unes où Ion enseigne 1 écriture, un peu de calcul et de grammaire française. Quelques personnes en donnent des leçons en ville.

Une commission d'instruction publique , dont font partie le préfet apostolique, le maire de Saint-Denis, et deux habitans, pères de famille, est chargée de la surveillance des maisons d'enseignement , ainsi que de l'examen des instituteurs et maîtres d'école tant sous les rapports d'instruction que sous c^ux de moralité.

J'ai déjà indiqué quelles mesures avaient été prises dans l'intérêt des jeunes personnes du sexe. Les écoles des sœurs de Saint-Joseph furent ouvertes d'abord à Saint-Paul, deux ans après à Saint-Denis, en 1824 à Saint-André. On admit dans les classes gratuites les jeunes filles blanches et libres qui se présentèrent.

Ou ouvrit des classes payantes où l'on donna une instruction plus étendue aux jeunes personnes de la population blanche dont les parens étaient obligés de se restreindre dans les dépenses qu'exige l'éducation ; mais ce n'était pas assez pour celles d'un au* tre rang. Le gouvernement y avait pourvu ; mais les dames qui avaient contracté l'engagement de venir à Bourbon y avaient renoncé. Elles furent heureusement remplacées par des créoles, qui vinrent reporter aux filles de leurs amies l'instruction qu'elles avaient acquise en Europe. La pension des demoiselles Philibert, et celle des demoiselles Raoul, à Saint-Denis, celle des demoiselles Aguier, à Saint-Benott , ont rendu des services émioens à cette portion intéressante de la population créole.

Je ne terminerai pas cet article sans y consigner le vœu que )'ai entendu émettre plusieurs fois , que le collège royal de l'tle Bourbon soit rattaché à l'université de France. Les professeurs faisant partie du personnel distingué qui la compose , auraient plus de fixité dans leur sort et se livreraient dès lors avec plus de dévouement à l'enseignement. Il y aurait plus d'unité dans les méthodes ; les élèves qui viendraient achever leurs études en France n'éprouveraient plus CCS retards toujours décourageans , et qui ne sont le plus souvent causés que par la différence des moyens. Enfin ce ne serait plus un établissement borné à une ile d'une petite étendue , mais une partie de ce beau tout auquel la France doit depuis longtemps la gloire liltéraircî dont elle jouit sans partage et à si juste titre.

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