Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes
§ 1. — J'entends p2iY provençaux les parlers du sud de la Gaule. Je ne me dissimule pas que cette expression prête à la critique parce qu'on peut l'employer également pour désigner plus spécialement les parlers de la Provence proprement dite. Mais je la préfère décidément à toute autre, convaincu, comme M. Paul Meyer % qu'on ne saurait en trouver de meilleure. Langue d'oc n'est qu'un surnom, qui d'autre part alourdit la phrase : syntaxe provençale moderne ou néo-provençale me paraît plus élégant que syntaxe de la langue d'oc. Occitanique ou occitanien est une adaptation assez barbare de l'expression que je viens de critiquer. Le mot provençal sonne bien ; il est consacré par une possession d'état plusieurs fois séculaire ; il est employé dans la plupart des publications scientifiques ; il est adopté par la plupart des écrivains méridionaux contemporains vraiment conscients de la dignité de leur langue ^
J'espère d'ailleurs avoir réussi dans le cours de ce livre
1. Leçon inaugurale au Collège de France, publiée en tête du fascicule ler des Annales du Midi (1889).
2. La Fare, né aux environs d'Alais, écrivait déjà dans son ode à Jasmin, agenais :
Canto nosto vièio Prouvènço !
Canto-îa, dau Rose à VAdour !
(Las Castagnados, 2^ éd., 185 1, p. 167.) J. RoNjAT. — Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes . i
à éviter sans trop de lourdeur dans le style ramphibologie signalée plus haut.
§ 2. — J'entends donc par provençaux modernes ou néoprovençaux les parlers usités sur une aire délimitée approximativement par les lignes suivantes :
». Le littoral de TOcéan des environs du Verdon non compris à Biarritz compris.
p. De là au pic d'Anie, limite des parlers basques : entre Biarritz et Bidart ', entre Anglet et Bassussary, puis le long de TAdour jusqu'au N.-O. d'Urcuit (basque) ; saillant englobant Bardos dans le domaine basque, laissant au nôtre Urt, Guiche et Bidache ; rentrant qui nous laisse La Bastide-Clairence entourée par les communes basques de Bardos, Hasparren, Ayhcrre, Isturits, Orègue ; petit saillant englobant en domaine basque la plus grande partie des landes de Mixe, puis ligne sinueuse entre Bergouey et Labets, Osserain et Arbouet, Rive-Haute et Etcharry, Charre et Charritte-de-Bas, Sus et Angous, Préchacq et THôpital-Saint-Blaise, Moumour et Esquiule, Féas et Barcus, Montory et Tardeis ; enfin ligne de faîte des montagnes du pic d'Igounce au pic d'Anie. Tel est le tracé que donne la Carte des sept provinces basqties du prince Lucien Bonaparte (Londres, Stanford's Geographical Establishment, 1863). Il ne suit que sur une faible partie de son parcours une limile naturelle, cours d'eau ou crête monta-
I . Le premier nom d'un groupe comme « entre Biarritz et Bidart » est toujours celui d'une localité située dans notre domaine linguistique, et le second celui d'une localité située en dehors. J'indique seulement les points nécessaires pour déterminer le tracé ; quand il y a entre deux groupes de deux points (l'un en dedans, l'autre en dehors) un intervalle considérable, c'est que la ligne est sensiblement droite d'un groupe à l'autre.
gneuse, et ne coïncide pas partout avec l'ancienne limite administrative entre les provinces basques d'un côté, Bayonneet le Béarn de l'autre. Il concorde avec les renseignements que donne le recueil Sacaze. J'ai entendu dire en Béarn que cette limite étend abusivement le domaine de la langue basque. Les différences porteraient principalement sur le tracé de l'Océan au voisinage du Saison, vers Osserain : la vraie limite devrait passer peu au N. de Saint- Jean-de-Luz (ancien village gascon devenu basque par suite d'immigrations relativement récentes), Ustarits et Hasparren, laissant à nos parlers les landes de Hasparren et de Mixe. Le temps m'a manqué pour élucider la question par enquête directe. Une limite intermédiaire est donnée par P. Broca, Mémoire sur V origine et la répartition de la langue basque, dans Revue d'anthropologie, t. iv, p. i ss., et reproduite sur une carte de la Géographie universelle d'Elisée Reclus, t. II, p. 86 (Paris, Hachette, 1877; cette même carte était déjà dans le tirage à part du mémoire de P. Broca, Paris, Leroux, 1875).
Y- Ligne de faîte des Pyrénées du pic d'Anie au col de Puymorens, sauf deux dépassements de peu d'importance au delà du val d'Aran (l'auberge de l'Hospital de Viella, dans la haute vallée de la Noguera Ribagorzana, et le petit hameau de Montgarri, dans la haute vallée de la Noguera Pallaresa, parlent encore gascon, et non catalan).
La limite est ici très nette, d'abord avec les parlers aragonais, malgré les quelques traits gascons ^ qu'ils présentent
I. Lat. et > it, 2. p. pi. -ts. V. sur le parler de Benasque les notes de M. Saroïhandy, d'après Costa, Dialectos aragoneses, dans Revista de Aragon, juillet-septembre 1902, et de M. B. Sarrieu, RLR 1904, p. 491. M. Saroïhandy annonce une étude d'ensemble sur les parlers de Bielsa, de Plan et de Benasque, où il se propose de montrer la transition du catalan à l'aragonais (Schàdel, R 1908, p. 141).
sur un fond catalano-espagnol, puis avec les parlcrs catalans, qui se séparent nettement des parlers gascons (v. Scliàdel, La frontière entre le gascon et le catalan , R 1908, p. i.joss., travail qui rectifie sur plus d'un point important les renseignements donnés par M. Soler dans La val d'Aràn et par M. Sarrieu dans RLR 1906, p. 14 ss.).
'Plus à l'est, la situation parait moins claire au premier abord, parce qu'un nombre assez considérable de traits catalans et non catalans dépassent respectivement au nord et au sud la ligne que les catalanistes ' s'accordent généralement à considérer comme la limite septentrionale du catalan. Mais les pénétrations réciproques n'altèrent pas essentiellement la physionomie générale des parlers situés des deux côtés de cette ligne, au sud de laquelle seulement on observe un ensemble de traits propre au catalan, comprenant notamment : absence du son [w] ; non-diphtongaison de 0 dans hou, ou <C bove, * ô{y)ir, lat. au tonique > 0 ; ai ^ ei~> e (ex. fet <ifactu) ; lat. qu, gu maintenus devant a comme [kw, gw]; l initiale >> [/'] ; / implosive >> [/]; / -f- consonne [f] -{- consonne, jamais [lu] ou [m] -f- consonne ; Il un. rom. > [/'] ; -// représentant r, ^ et // fin. rom. et -tis de la 2. p. pi. des verbes ; chute de tout continuateur de c et de // intervocaliques ; /r >► r dans pâtre, niatre, QIC... '> pare, mare, etc.. (dans nos parlers />fl/>^, niaire, Qic.,.^; n fin. rom. tombe au singulier des noms, mais reste au pluriel, ex. cami « chemin », plur. camins ; mb, nd intervoc. > ;;/, ;/ ; pluriels sensibles en -os, ex. bras, plur. brassos (dans nos parlers géographiquement voi-
I. V. en dernier Heu les travaux de M. Schàdel (RDR 1909, p. 15 ss. et 386 ss.), de M. Krùger (RDR 191 1, p. 144 ss. et 287 ss., 1912, p. I ss.) et de M. Salow (JSprachgeographische Untersuchiingen tiher den ôstHchen Teil des katalanisch-langtiedokischen Grenigebietes, n» i de la Bihliothèqtu de dialectologie romane, Hamburg, 191 2).
sinsdu catalan brasses - bràssis) ; fréquence des formes asylhibiques de l'article en enclise ; fréquence des formes enclitiques et asyllabiques des pronoms personnels ; prés. ind. I. et 2. p. sg. sans voyelle d'appui dans la plupart des verbes de la conjugaison latine à inf. -ère, ex. vull « je veux », prens « tu prends » (dans nos parlers géographiquement voisins du catalan bdli, prefies) ; prétérit simple sans -r- à la I. p. sg., ex. canti « je chantai » (dans ces mêmes parlers cantêri); emploi très usuel du prétérit périphrastique formé avec le verbe « aller », ex. vaig cantar « je chantai ».
Du val d'Aran au col de Puymorens la limite entre nos parlers et les parlers nettement catalans coïncide avec la ligne de faîte des Pyrénées. Du col de Puymorens à la Méditerranée elle englobe comme dernières localités nettement catalanes au N. Porté, Riutort, Formiguères (?), Odeillo près Puigvalador, Mosset, Molitg, Eus-et-Comes, Arboussols, Vinça, Rodés, Ille, Neffiach, Montner, Estagel, Tautavel^ Opoul et Salces ' ; le domaine catalan ainsi délimité comprend tout le Roussillon (département des Pyrénées-Orientales) sauf la plus grande partie des pays de Capcir et de Fenouillet.
5. Le littoral de la Méditerranée de Salces non compris à la frontière politique entre la France et l'Italie (v. plus loin, 0 in fine).
I . Limite indiquée par Hovelacque {Bulletin de la Société cf anthropologie de Paris, 3e série, 11 (1879), p. 68, 69, Revue mensuelle de V École d'anthropologie de Paris, t. ler, no 5 (1891), Revue de linguistique, 1891, p. 199 ss.) rectifiée sur certains points par les renseignements concordants que fournissent le recueil Sacaze et les travaux déjà cités de MM . Schadel, Kriiger et Salow ; v. notamment RDR 1909, p. 83 ss., et spécialement p. 86, sur le langage de Formiguères, qui présente des traits catalans et des traits non catalans d'importance à peu près égale.
c. En partant de l*Océan, on trouve d'abord une limite bien nette entre des parlers nettement provençaux et des parlcrs nettement français; certains villages sont cependant partagés entre les deux langues. Sauf le Verdon, colonie saintongeoise récente à la pointe du Médoc, depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'un peu au S. de Blaye la rive gauche de l'estuaire est gasconne et la rive droite est saintongeoise. Puis la limite passe entre Bourg-sur-Gironde et Blaye, Libourne et Guitres, Montpont et Coutras, Ribérac et Chalais, Montbron et Angoulême.
1^. A partir de là notre limite change d'orientation et change définitivement de caractère. Des environs de Libourne aux environs d'Angoulême elle était sensiblement dirigée du S. au N., et depuis l'Océan, sauf deux petites aires de parlers intermédiaires autour d'Aubeterre et de Juillaguet, elle séparait deux masses linguistiques nettement distinctes. Des environs d'Angoulême aux bords de l'Allier à 1*E. de Gannat elle a la forme générale d'un arc de cercle dont la corde serait sensiblement dirigée de l'O. à TE., et elle sépare notre domaine linguistique d'un territoire, présentant la forme générale d'un croissant (largeur utaxima, de 40 à 50 kilomètres ; longueur de la corde d'arc, environ 240), dans lequel on rencontre des parlers intermédiaires entre le provençal et le français.
Elle passe ainsi entre Confolens et Civray, Bel lac et le Dorât, Bénévent et la Souterraine, Pontarion et Guéret, Jarnages et Châtelus-Malvaleix, Evaux et Chambon-sur- Voueize, Gannat et Escurolles, Chateldon et Cusset '.
I. c etî jusqu'aux environs de Guéret d'après Ch. de Tourtoulon et O. Bringuier, ÉtuiU sur la limite géographique dt la langue d'oc et de la langue d'oïl, premier rapport à M. le Ministre de finstruction publique,
Les pari ers du croissant ne peuvent pas être rattachés au franco-provençal dont il va être question immédiatement ci-après '.
T^. Entre Saint-Remy-sur-Durolle et Noirétable, Saint- Anthême et Montbrison, Saint-Bonnet-le-Château et Saint- Rambert, Saint-Didier-la-Séauve et le Chambon-Feugerolles, Bourg- Argental et Saint-Genest-Malifaux, Annonay et Serrières, Tain et Saint-Vallier, Chabeuil et Bourg-de- Péage, Saint-Jean-en-Royans et Pont-en-Royans . Au nord de cette limite, des environs de Thiers ^ aux hautes vallées
des cultes et des beaux-arts, Paris, imprimerie nationale, M DCCC LXXVI (extrait des Archives des missions scientifiques et littéraires), renseignements contrôlés par des indications de Chabaneau et par d'assez nombreuses observations personnelles. Pour la partie de C à l'E. des environs de Guéret j'ai utilisé des notes manuscrites, avec des spécimens des divers parlers, obligeamment communiquées par M. de Tourtoulon, et contrôlées par enquête personnelle dans la région de Gannat et d'Escurolles. Ces notes manuscrites devaient servir à rédiger la suite de V Etude sur la limite... ; la mort de Bringuier et diverses circonstances particulières ont empêché l'achèvement de ce travail.
1. J'ai compris ceux que j'ai entendus sur place tantôt à l'aide du français, tantôt à l'aide du provençal, tantôt à l'aide du franco-provençal, tantôt en combinant à deux ou à trois ces groupes linguistiques. Dans
V Étude sur la limite et dans ses notes manuscrites M. de Tourtou-
lon a cherché à classer en variétés et sous-variétés ce qu'il appelle sousdiahcte marchois, mais cette tâche exigerait une information infiniment plus abondante que celle dont il dispose. On pourra trouver quelques matériaux à cet effet, pour le Bourbonnais, dans les ouvrages de M. Victor Tixier, Lexique du patois du canton d'Escnrolles, dans Bulletin de la Société d'émulation de r Allier, t. xi, et de M. Géraud Lavergne, Le parler bourbonnais aux XII I<^ et XI V^ siècles, Paris, Champion, 1909 (v. mon compte rendu dans RLR 191 o, p. 204 ss.).
2. A 35 kil. environ au N.-N.-O. de Noirétable et à 1$ kil. environ à l'E. -N. -E.de Chateldon, Ferrières-sur-Sichon parle déjà franco-provençal, autant que je puis l'établir d'après quelques mots et formes recueillis dans Le patois de Ferrières, par Pierre-Encise, Moulins, impr. Etienne Auclaire, 1895 (opuscule dépourvu de toute précision scientifique). Ferrières est à 30 kil. environ à l'O.-S.-O. de Saint-Haon que M. Suchier
de Piémont, sont des parlers qui se rattachent nettement n la famille franco-provençale. Après Pont-en-Royans notre limite traverse le Vcrcors en laissant au franco-provençal la plus grande partie de ce pays, puis elle passe entre le Monestier-de-Clermont et Vif, entre la Mure et Laffrey, entre Valbonnais et le Bourg-d'Oisans, et laisse au provençal le haut Oisans, Oulx, Pragelas et Fenestrelle '.
0. De Fenestrelle aux environs du col de Tende notre limite laisse au provençal toutes les hautes vallées des Alpes ; la dernière localité provençale en aval est souvent très rapprochée de la plaine piémontaise.
Mes observations sur place combinées avec les travaux antérieurs ^ me permettent, sans grandes chances d'erreur, en risquant tout au plus de reculer un peu trop notre limite vers l'ouest, d'indiquer comme dernières localités provençales à Test (toute la vallée du Cluson étant provençale, de la source jusqu'à la banlieue de Pignerol) San Ger-
a cité comme localité extrême du domaine franco-provençal vers l'ouest {Le français et le proi't'uçaî, p. 79).
1. Tracé de la section r, établi presque entièrement d'après mes observations sur place ; j'ai utilisé également A. Devaux, Essai sur la langue i*ulgaire du Dauphinè septentrional au moyen âge (Paris, H. Welter, 1892), et des notes manuscrites communiquées par la famille de l'auteur.
2. Biondelli, 5a^f »o sui Jialetti gallo-italici, Mihno, 1853; Papanti, I parlari italiani in Certaldo, Livorno, 1875 ; Morosi, Vodierno linguaggiodei Valdesi del Piemonte, AGI, t. XI, p. 509-415 ; Karl Ettmayer, Die proven^alische Muiuiart von Vinadio, dans Bausteine lur rotnanischen Philologie^ Festgabefàr Adolfo Mussafia^ Halle, Max Niemeyer, 1905, p. 21 1-223 î C. Salvioni, // dialetto proven^aleggiante di Roaschia (Cuneo), dans Md. Chah., p. 525-559 ; K. Jaberg, Notes sur /'s final libre dans les patois franco-proi'ençaux et provençaux du Piémont, BGPSR 1911. p. 49-79 '■> Christian Garnier, Deux patois des Alpes maritimes itaiicnne^y grammaires et vocabulaires me'tijodiques drs idiomes de Bordighera et de ReaUo, Paris, Ernest Leroux, 1898 (ouvrage sans valeur scientifique ; il faut tenir compte des faits de phonétique et de morphologie relevés par l'auteur, mais non des conclusions qu'il prétend en tirer).
mano, Saint-Martin, Angrogne, Torre Pellice, Oncino, Sant-Pèire, Elva, Castelmagno, Démonte, Entracque (en parler local Entraigas).
Des environs du col de Tende à la Méditerranée, comme plus au nord, toutes les localités politiquement françaises parlent provençal. Le parler de Menton est provençal avec un certain nombre de traits liguriens et piémontais. En ce qui concerne l'autre côté de la frontière politique, on considère généralement Tende comme parlant provençal, mais à une dizaine de kil. au S.-E. Realdo parle déjà un dialecte nettement italien; à partir de lo kil. environ au S. de Tende, la frontière politique paraît coïncider avec la limite des langues; en tout cas Vintimille et Bordighera parlent italien de Ligurie.
§ 3. — Je note simplement pour mémoire que, outre les groupes de population méridionale établis par exemple à Paris, il existe des colonies provençales plus ou moins anciennement établies hors de nos limites (Guardia Piemontese en Calabre ', Neu-Hengstett ou Bourcet et Pinache- Serres en Wùrttemberg% Saint-Eutrope en Angoumois ^), et que d'autre part nos limites englobent, outre des couches sociales qui emploient de préférence la langue française, quelques enclaves de langue italienne (le vieux Monaco, Biot, Vallauris, Mons et Escragnoles) et une enclave de langue française (la Petite Gabacherie, une quarantaine de
1. V. Morosi, AGI, t. xi, p. 325-327 (origine de la colonie) et 381-393 (analyse du parier local), t. xii, p. 31 (textes de langue).
2. V. A.Rôssger, Neii-Hen^stett (Bursét), Geschichte undSpruche. einer IValdenserkolonie in Wiitttemberir, Greifswald, Abel, 1883 ; Morosi, AGI, t. XI, p. 393-398; résume historique et linguistique dans VP 59, p. I.