TRAITS PROVENÇAUX COMMUNS I
§ 6. — En résumé, d'une part nos parlers manifestent des tendances générales conservatrices, surtout si on les compare à leurs voisins au nord, et d^autre part leur développement n'a pas été arrêté par la constitution d'une langue littéraire et officielle. Ces caractéristiques se retrouvent également dans la syntaxe. Mais avant d'aborder cette question je voudrais dire un mot du vocabulaire.
§ 7. — Il est pour l'essentiel commun, et sur certains points assez particulier, ce qui contribue pour beaucoup à rendre intelligibles les uns aux autres nos différents parlers, et ces parlers inintelligibles à ceux dont l'aire est extérieure à nos limites, sauf dans une certaine mesure, comme il a été dit plus haut (§ 5), les parlers catalans. Les différences sont bien moins grandes que ne le feraient croire les œuvres de beaucoup d'écrivains qui « s'attachent avec prédilection aux termes originaux et rares de leurs parlers respectifs plutôt qu'aux termes communs et d'usage courant ^ ». Quand je cause, moi parlant le provençal mistralien, avec un confrère en Felibrige parlant même béarnais ou gascon, je n'entends pas un mot sur cent qui soit étranger au fonds commun de la langue.
§ 8. — Y a-t-il une syntaxe provençale ?
Gaston Paris a écrit que dans les discours de Mistral, d'Aubanel et de Gras « le mouvement de la phrase est trop calqué sur le français. C'est l'inconvénient de l'absence d'une
I. B. Sarrieu, TO 1904, p. 121. Michel Camelat m'écrivait, à propos d'un recueil de vers gascons, que l'auteur a recherché des termes rares au point que son œuvre est difficile à lire pour les Gascons euxmêmes, dont lui Camelat tout le premier.
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.syntaxe propre, inconvcnient beaucoup moins sensible dans la poésie » (Penseurs et poètes, p. ii9,n. i). M. Downer a développé ainsi cette idée : « Sauf l'omission du pronom sujet et l'usage d'une ou de deux constructions qui ne sont pas admises dans le langage littéraire, la syntaxe du provençal est identique à celle du français. Les inversion^ de la poésie peuvent quelque peu déguiser ce fait, mais le manque d'individualité dans la construction des phrases est frappant en prose. Une traduction de prose provençale en français n'est pratiquement qu'une pure et simple substitution de mots » (^Frédéric Mistral, poet and leader in Provence,^t^ York, The Columbia University Press, 1901,
« Il court beaucoup d'erreurs de ce genre, qui loin des faits flottent dans l'irréel'. » Les faits seront exposés au cours de ce livre, et dans un chapitre final je tâcherai d'en dégager une vue d'ensemble.
Dès à présent je puis noter que les observations de M. Downer s'appliqueraient tout aussi bien — ou tout aussi mal — p. ex. à la prose courante italienne, et d'une manière générale à la prose courante de toute langue romane moderne, ou peu s'en faut. M. Downer aurait peut-être été moins affirmatif s'il avait jamais entrepris de traduire en bon français idiomatique une page de bonne prose provençale idiomatique. On trouvera vers la fin du chap. XIV de ce livre des exemples assez concluants. Je voudrais en donner un autre ici-même. P. Devoluy m'avait demandé de traduire en (x:{nq:i\s son Envoucacioun à la MotintagnoÇyP 13) pour publication demandée en texte provençal et traduction française par une revue de Saint-Étienne. Je n'ai pas visé à traduire littéralement, mais à rendre de