Y A-T-IL UNE SYNTAXE PROVENÇALE? I
mon mieux les intentions du texte^ Soit p. ex. la strophe
Quouro lou matin grèu esbarluga d'eigagno Parpelejo, ravi, sus li ranc soutourniéu E fai clussi d'ourguei li séuvo di mountagno E passa dins li frais la fernisoun de Dieu
Il n'y a aucune inversion étrangère aux usages de la prose; sauf séuvo, vieilli en dehors des noms de lieu, il n'y a que des mots, simples ou dérivés, d'usage populaire, associés de manière à évoquer des images concrètes : c'est une belle phrase de montagnard sensitif et cultivé. J'ai traduit ainsi : « Quand le matin alourdi secoue, ravi, sur les roches abruptes et perfides, ses paupières voilées par la rosée, et fait crier d'orgueil les silves des montagnes et passer dans les frênes le frisson de Dieu... « {Revue for éTtenne, 1906, vol. I, p. 335). Je n'entends pas donner cela pour un chef-d'œuvre ; mais une pure et simple substitution de mots — je répète qu'ici ce n'est pas la forme versifiée qui y fait obstacle — aurait produit pour les deux premiers vers, avec des équivalences de sens douteuses ou des définitions au lieu d'équivalents, quelque chose comme « Quand le matin lourd emberlué (?) de rosée clignote (? agite ses paupières?), ravi, sur les parois verticales de roche calcaire sournoises ».
L'assertion de Gaston Paris citée plus haut ne doit pas être 'prise au pied de la lettre, non plus que d'autres éparses dans l'œuvre immense et si variée du grand initiateur des études romanes en France. « Il a répandu sa glorieuse et féconde activité littéraire sur tant de sujets divers qu'il lui est par- ;fois arrivé d'émettre un jugement sans motifs suffisants, le prenant à l'avance, de son propre aveu, comme le résultat de recherches qu'il se proposait d'entreprendre. Son intuition était si vive que le plus souvent il a touché juste,
I. Cf. Bally, Précis, appendice, spécialement p. 164, 165, 169-172. J. RONJAT. — Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, 2
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mais non toujours, parce que l'intuition ne peut pas toujours remplacer la laborieuse récolte de matériaux qui est nécessaire pour trancher une question difficile » (H. Schuchardt, ZRP 1904, p. 51, 52). Ici les matériaux n'étaient pas rassemblés : la littérature de nos pailers n'a pas encore été assez étudiée pour que tout le monde puisse aisément discerner les bons auteurs qui possèdent vraiment le génie de leur langue, et par exemple distinguer un Félix Gras d'un Mistral; les curieux de grammaire provençale sont trop souvent réduits à chercher les renseignements qui leur sont nécessaires dans les ouvrages de quelques grammairiens improvisés qui copient sans réfléchir les manuels en usage dans les écoles françaises. Et Gaston Paris, sollicité par tant d'intérêts divers, n'avait pas le loisir de les rassembler luimême. Je ne crois pas manquer de respect à sa mémoire en donnant ces explications qui me semblent nécessaires. Au sujet d'un désaccord sur un détail de la Grammaire des langues romanes, Diez écrivait à Gaston Paris : « Si vous êtes en doute de ce que j'avance, suivez votre inspiration et n'allez pas surfaire une autorité étrangère. Nous nous trompons tous, et les vieilles gens sont spécialement sujets à ce défaut de se tenir attachés à une idée à laquelle ils se
sont accoutumés Si vous me découvrez des fautes,
dites-le sans hésiter, je vous en remercierai '. » Je suis ici ce conseil autorisé, et je fais mienne la déclaration de M. Gauchat en un cas semblable au mien : « Mon vénéré maître Gaston Paris, s'il ne nous avait été enlevé, répondrait à mes arguments par de bonnes raisons, mais approuverait sans hésiter mon attitude * ».
1. Cité par Adolf Tobler, Vertnischte Beitrâge, der Vertntschten Beitràgexur fran^ôiischen Grammatik fûnfte Reihe, Leipzig, S. Hirzel, 1912, p. 454-
2. Archiv Jûrdas Sttidium der mueren Sprachen utid Literaturen, cxi. Band (1905), p. 401, fm de rarticie intitulé Gibt es Mundartgrenien?
§ 9 SOURCES î^
§9. —Je n'entends pas construire ici une syntaxe méthodique du provençal moderne, et d'autre part je n'ai pas la prétention d'épuiser toutes les particularités syntaxiques de tous nos parlers. La première de ces tâches me semble inutile, et la seconde dépasse mes forces. Je Hmiterai donc cet exposé aux faits que je crois bien connaître et qui me paraissent vraiment intéressants, éliminant le plus possible ce qui est syntaxe générale humaine, syntaxe indo-européenne ou syntaxe commune à toutes les langues romanes. Je laisserai de côté certaines nuances délicates dont l'appréciation aurait exigé de trop longs développements; au reste elles relèvent en général de la syntaxe moins que de la stylistique, ou elles trouveraient mieux place dans un dictionnaire que dans un exposé grammatical. Par contre je donnerai çà et là certains renseignements sur la morphologie et même sur la phonétique et sur l'étymologie : ils sembleront peut-être au premier abord hors de propos dans ce livre, mais je prie le lecteur de bien vouloir considérer ,qu'il est tout au moins fort difficile de les trouver ailleurs ; je me bornerai du reste à ce qui me paraîtra vraiment utile pour l'explication des faits de syntaxe.
Mes sources sont mes lectures, les renseignements fournis par quelques correspondants sur des points particuliers, et ma connaissance pratique du provençal.
Je crois avoir lu et assez consciencieusement dépouillé d'un côté la plus grande partie des monuments écrits de nos parlers depuis le milieu du xiv^ siècle jusqu'à nos jours, et d'un autre côtelés anciennes grammaires provençales (^Donat^^ proensals, Rasos de trobar, Leys d'amors) et à peu près tous les travaux modernes, livres, thèses ou articles de revue, où nos parlers ont été étudiés. J'aurais enflé ce
volume hors de toute proportion en y joignant une bibliographie complète. Je donnerai à la Table des abréviations quelques indications sur des ouvrages que j'aurai plus ou moins souvent occasion de citer au cours de cet Essai. Les Materialien de M. Herzog et la Syntaxe des pronoms personnels de M. Brusewitz m*ont été tout particulièrement de bon secours, et j'ai puisé d'utiles suggestions dans l'abondant répertoire de tournures françaises que M. J.. Haas a donné dans sa Neufraniôsische Syntax.
Mes correspondants ont été principalement mon maître Frédéric Mistral, pour le provençal proprement dit, et mes confrères en Felibrige M. Camelat et Aug. Lacaze, pour le béarnais et les parlers pyrénéens avoisinants, J. Daniel, pour le périgourdin, Pierre Devoluy, pour les parlers du Diois, René Fournier, pour le parler de Béziers, R. Michalias, pour le parler d'Ambert, et B. Sarrieu, pour le parler de Luchon. C'est dire que je les ai scrupuleusement choisis parmi les personnes possédant à fond l'idiome sur lequel je désirais des renseignements de toute authenticité. Qu'ils reçoivent ici mes remerciements les plus cordiaux pour leur infatigable obligeance.
En parlant de ma connaissance pratique du provençal, je n'entends point me vanter, mais présenter une explication, une justification. Je suis fondé à croire que je parle le provençal mistralien comme un indigène. Depuis une dizaine d'années j'accumule une masse de notes de toute nature sur nos parlers, fruit de mes lectures et de mes observations sur le terrain, dont un écrivain au travail plus aisé que moi tirerait toute une bibliothèque, et dont j'espère au moins extraire quelque jour deux livres utiles et convenablement ordonnés, une grammaire comparée et historique de nos parlers et un aperçu critique de leur activité dans la production littéraire. J'ai écrit en provençal quelques vers et