DISSECTION
Les muscles grand et moyen fessiers couvraient la tête de l'os placée entre ce dernier muscle et le-petit fessier, sur la fosse iliaque externe qui ne présentait aucune dépression propre à la recevoir. Les tendons des muscles pyramidal, obturateurs interne etexterneetles jumeaux alongés se courbaient debas en haut pour gagner leurs points d'insertion. Le tendon des muscles psoas et iliaque, alongé aussi, se dirigeait de dedans en dehors et de bas en haut pour s'implanter au petit trochanter. Tous les autres muscles qui entourent l'articulation coxo-fémorale étaient dans l'état naturel.
Le grand nerf sciatique , volumineux, conservait sa position normale entre le grand trochanter et la tubérosité sciatique , l'artère crurale, la veine et le nerf, après avoir passé sur le corps du pubis, s'enfonçaient plus profondément qu'il n'est ordinaire, en formant , au niveau du pli de faîne, une légère inflexion à concavité autérieure.
Le ligament capsulaire, inséré au pourtour de la cavité cotyloïde, venait s'attacher au dessous de la tête du fémur sur la partie supérieure de laquelle il s'appliquait exactement. Ce ligament très-épais, surtout à l'endroit où il est renforcé par des fibres qui partent de l'épine antérieure et inférieure de l'os coxal, paraissait le principal moyen dont la nature se servait pour empêcher la tête de l'os de s'éloigner trop de son siège habituel. La capsule contenait, clans son intérieur, une quantité de synovie
ordinairement. Au milieu de ce conflit d'opinions contradictoires, entouré de faits encourageans et d'observations désespérantes et ne sachant auxquels nous arrêter, nous nous promîmes de ne pas renvoyer, sans l'avoir au moins soumis à quelques tentatives, le premier individu qui viendrait se présenter à rétablissement de Morley avec une luxation spontanée du fémur. Cette occasion ne se fit pas long-temps attendre et les résultats heureux de ce premier traitement nous engagèrent à tenter la guérison de tous les malades qui réclameraient nos soins. Nous allons rapporter successivement tous ces faits dans Tordre où ils se sont présentés à nous.
assez considérable ; le ligament interne très alongé, formait un ruban aplati dont les extrémités s'inséraient aux lieux ordinaires.
Les trochanters offraient leur configuration naturelle, de même que la tête de l'os, couverte par un cartilage mouillé par la synovie ; seulement elle étail un peu aplatie supérieurement dans l'endroit où elle s'appuyait sur la fosse iliaque externe.
La cavité cotyloïde, peu profonde, très-étroite de dehors en dedans , montrait une cavité très-peu développée et nullement en rapport avec la lête du fémur qu'elle était destinée à recevoir. Cependant son pourtour était garni par un rebord fibreux, sa cavité tapissée par un cartilage articulaire et ses anfractuosité's remplies par les pelotons cellulo-vasculaircs nommés glandes synoviales. Le bassin n'offrait d'ailleurs aucun vice de conformation.
PREMIÈRE OBSERVATION
Garçon, 14 ans. Luxation spontanée de la cuisse gauche , par cause interne , datant de six mois , réduite le dix-huitième jour après V application des appareils.
Le 9 juin 1828, Alfred Germont, beau-fils de M. Delavigne, sous-Intendant militaire à Tours , élève de l'école militaire de la Flèche, fut amené à Morley pour une luxation spontanée qui existait depuis environ six mois. J'obtins du malade et de sa mère qui raccompagnait les renseignemens suivans sur ce qui s'était passé.
En juin 1827,11 se de'clara chez ce jeune homme, sans cause connue, une vive douleur à l'articulation coxo-fe'morale droite avec claudication. Elle se dissipa en peu de temps par l'usage de moyens très-simples et surtout par le repos. En novembre de la même année, Alfred rentra à l'infirmerie de l'école pour la même cause, avec cette différence toutefois que l'affection s'était reportée à la hanche gauche. Elle était en outre accompagnée d'une fièvre intense, de douleurs musculaires et articulaires générales , d'une douleur dans le genou et
d'une impossibilité absolue d'étendre complètement la jambe sur la cuisse et celle-ci sur le bassin. Les sangsues, les cataplasmes, les bains et le repos furent d'abord employés sans effet salutaire. Un large vésicatoire, plusieurs moxas appliqués successivement autour de la hanche, des frictions avec un liniment ammoniacal , tout enfin fut mis en œuvre par le docteur Renou, médecin de l'établissement, et il ne résulta de cette médication aussi active que bien entendue que quelque soulagement dans La sensibilité et laroideur du membre affecté. Quant aux autres symptômes, ils n'en poursuivirent pas moins leur cours et la luxation s'opéra à ce. qu'il parait, vers le mois de décembre 1827. M. le docteur Ferrus, entre autres médecins distingués de la capitale, consulté à différentes époques de la maladie, approuva le traitement et déclara aux parens tout le danger que courait le jeune Alfred. Interrogé par les parens sur les avantages que l'on pourrait retirer de l'orthopédie , il répondit qu'il était bien éloigné de conseiller d'y avoir recours, dans la crainte que l'on ne voulut essay er sur la jambe du malade quelques-uns des moyens de pression ou d'extension pratiqués dans les établissemens orthopédiques et dont l'usage lui paraissait fort dangereux ici (1) ; qu'on avait d'ailleurs
(i) Extrait d'une correspondance dont les pièces sont en notre possession.
affaire à une maladie qui exigeait avant tout le repos et du temps.
L'état général n'était pas plus satisfaisant 5 la constitution lymphatique et tous ses symptômes s'étaient caractérisés chez l'enfant. Il était maigre, d'une pâleur affreuse; les organes génitaux étaient très-peu développés.
L'estomac irritable à l'excès rendait impossible la prescription des médicamens dits antiscrophuleux et même des infusions amères : il ne supportait que les alimens légers et les boissons mucilagineuses. Il y avait exaltation de la sensibilité, douleur aux moindres mouvemens qui ne pouvaient guères s'opérer sans assistance étrangère : tout annonçait une fièvre hectique imminente ou plutôt elle existait déjà.
L'état général était toujours le même quand le malade nous fut amené. Quant au membre luxé , nous le trouvâmes atrophié et raccourci de quatre pouces huit lignes. Il était tourné en dedans , comme cela est ordinaire, raide et douloureux au moindre mouvement, ce qui rendait la station tout-à-fait impossible. On voyait au pied du même côté un engorgement oedémateux indolent et peu considérable à la partie supérieure externe et un peu postérieure de la fesse , une saillie très-prononcée formée par la tête du fémur et , à la même région ,
différentes cicatrices provenant des moxas et des vésicatoires. La colonne vertébrale avait perdu sa rectitude; elle présentait plusieurs courbures latérales, suite de la position vicieuse que le malade, tantôt assis, tantôt coucbé, avait prise, ne pouvant dans tous les cas s'appuyer que sur un seul côte'.
Tel était le sujet sur lequel nous nous disposâmes à tenter nos premiers essais , bien décidés néanmoins à prendre pour mesure des efforts que nous allions employer les douleurs qu'ils détermineraient, et à ne pas nous exposer à produire des accidens en voulant obtenir une guérison. Si l'e'tat constitutionnel nous paraissait peu rassurant , la résignation et la fermeté du jeune malade, dont le moral s'était développé aux dépens du physique, et les instances réitérées d'une mère tendre et courageuse qui ne le quitta pas pendant toute la durée du traitement, compensaient am- • plement cette circonstance défavorable.
Les premières extensions ne furent, pour ainsi dire, qu'une exploration préliminaire pour nous faire une idée aussi juste que possible de l'état des cboses et nous guider dans la marcbe que nous aurions à suivre. Le malade ayant été couché sur un lit assez ferme, le membre du côté sain fut fixé par des aides de manière à ce qu'aucun mouvement ne pût s'y opérer, le corps reporte sur le même
membre ainsi assuré dans sa position, et les bras également fixés pour conserver au tronc et au bassin leur immobilité. Un autre aide saisissant l'extrémité malade , exerça dessus une traction d'abord douce, mais qui augmenta d'intensité graduellement et sans saccades. Au même moment , nos mains placées sur la saillie que formait à la fesse la tête du fémur, sentaient cette tête se dégager de sa place et descendre insensiblement avec une légère crépitation semblable à celle qui a souvent lieu dans les articulations fatiguées.
L'extension ayant cessé par notre ordre , nous sentîmes les adducteurs et le grand fessier se contracter, et l'os remonta à la place qu'il occupait. Interrogé sur ce qui se passait en lui , le malade nous dit qu'il ne souffrait nullement, et néanmoins la tête du fe'mur, cheminant insensiblement, avait redescendu de près de deux pouces. Notre joie fut au comble et nous regardâmes le succès comme assuré, si la cavité cotyloïde s'était conservée dans son état normal. Toutes les craintes d'adhérences nouvelles, défausse articulation, de paralysie ou d'atonie musculaire avaient disparu comme un rêve. Il ne s'agissait plus que de substituer à des aides qui se fatiguent et dont les efforts irréguliers irritent les muscles et les portent à la réaction , l'action lente et inflexible des machines qui les en-
donnent, pour ainsi dire, en lassant leur résistance et la luxation devait se réduire.
Notre imagination travailla sans relâche à confectionner un appareil qui remplît toutes les indications. Un premier fut inventé et rejeté parce qu'il ne répondait point à nos désirs ; nous en fîmes construire un second, un troisième, un quatrième enfin qui me parut dégagé des imperfections que présentaient les premiers. La mère d'Alfred , Alfred lui-même, attendaient avec une anxiété égale à la mienne les effets qui devaient en re'sulter. Le jeune malade y fut placé, et dix-huit jours après, la réduction était opérée, l'os ramené dans sa cavité et l'égalité des deux membres re'tablie. Tout cela avait eu lieu en quelque façon à l'insçu d'Alfred qui bien loin de souffrir n'avait pour ainsi dire rien senti d'extraordinaire se passer en lui.
Le repos le plus absolu de l'articulation fut observé pendant long-temps, car l'appareil était conçu de telle sorte que le malade pouvait être changé de lit, prendre des lavemens, satisfaire à tous les besoins de la nature sans qu'il se passât le plus léger mouvement dans la hanche et que l'extension se relâchât en rien. Au bout de deux mois, on mit Alfred sur une chaise construite de manière à permettre toutes les positions et tous les mouvemens convenables. Un mois après il fut placé sur ses pieds
et on lui permit de marcher à l'aide de béquilles ; enfin le 7 février 1829, il sortit de rétablissement parfaitement guéri, se portant bien quoiqu'il n'eut subi aucun traitement interne, ayant les deux extrémités égales en longueur et marchant sans béquilles, ou du moins avec, un seul de ces supports , par simple mesure de prudence. Tout en quittant Morley il put faire, sans en être fatigué, un voyage de cent trente lieues.
Depuis son départ, nous avons reçu les nouvelles les plus satisfaisantes de sa santé, et M. le sous-Intendant Delavigne a bien voulu nous donner un témoignage public de sa gratitude et de sa satisfaction dans une lettre qu'il a fait insérer dans le Journal des De'bats du 25 février 1829.
Cette observation rédigée et close, comme c'est notre usage , quelque temps après le départ du malade, il ne nous en restait pius que des souvenirs satisfaisans , quand la mère d'Alfred vint, en avril i83o, nous confierles inquiétudes nouvelles que lui causait l'état de son fils qui ne tarda pas à venir lui-même à notre établissement. Il ne s'agissait plus de la cuisse luxe'e; les choses sous ce rapport , s'étaient conservées dans le meilleur état possible. Alfred n'avait point ressenti de douleurs depuis son départ; mais seulement de la faiblesse, encore les eaux de Barèges l'avaient-elles consi-
ilérablement diminuée et quoique par suite de l'affection nouvelle, la station eut lieu seulement sur le côté jadis malade, il n'en avait nullement soulfert. Les membres mesurés avec la plus scrupuleuse attention étaient égaux, à une légère différence près dont je trouvai la cause dans une inégalité d'élévation d'un des côtés du bassin. Il était question, pour le présent, d'une entorse dans l'articulation tibio-tarsienne droite survenue, disait-on , à la suite de fatigues occasionnées par une marcbe prolongée. Au premier examen , je reconnus une maladie de l'articulation du pied droit, caractérisée par une tuméfaction des os de la jointure , un gonflement œdémateux des parties molles environnantes et de la sensibilité développée sur plusieurs points de la tumeur.
En revenant nous trouver, Alfred s'attendait à voir employer contre sa nouvelle maladie de nouveaux moyens mécaniques suivis d'aussi heureux résultats que les premiers. Lorsqu'au bout de quelque temps il s'aperçut qu'il en était autrement, l'inquiétude et l'ennui s'emparèrent de son esprit. J'écrivis alors à ses parens pour leur luire connaître sa véritable situation , et ils le rappelèrent auprès d'eux à Bourbonne, où des motifs personnels de santé les avaient conduits. Pendant quelque temps, l'usage des eaux conseillé parles
médecins du lieu procurèrent quelque soulagement à Alfred ; mais des nouvelles de sa santé qui nous sont parvenues depuis par voie indirecte nous ont appris que son état était loin de s'améliorer et qu'il causait encore les plus vives inquiétudes à sa famille.
DEUXIEME OBSERVATION
Luxation spontanée de la cuisse gauche , par cause interne, datant de six mois, réduite le cinquième jour.
Honorine Maréchal , âgée de onze ans , native de Condé, canton de Vavincourt, arrondissement de Bar-le-Duc ( Meuse ), éprouva en janvier 1828, une maladie assez difficile à caractériser, d'après les seuls détails que nous ayons pu recueillir. Les traits les plus saillans de cette affection étaient une fluxion delà face, delà fièvre et une diarrhée qui durèrent jusqu'au commencement d'avril. Pendant ce temps, beaucoup de petits boutons se manifestèrent au pourtour du bassin et l'enfant rendit un grand nombre de vers. Les résultats de cette maladie que les chirurgiens du pays qualifièrent de fièvre de croissance , furent une grande maigreur et une faiblesse extrême.
Le douze du mois d'avril , la malade qui commençait à aller mieux et qu'on levait pou* la troisième fois, voulut marcher seule et sans appui : mais obligée de gagner promptement une chaise placée près du feu et de s'asseoir pour s'y reposer \ elle sentit dans l'aîne une vive douleur qui augmenta et rendit la marche absolument impossible. On fut obligé de la reporter au lit. La douleur continua malgré le traitement employé par le chirurgien appelé dès le commencement, lequel croyait avoir affaire à un phlegmon à son début. Les cataplasmes émolliens d'abord, puis des frictions avec des linimens irritans, avec du vinaigre, de l'eau-de-vie, etc. n'empêchèrent pas à beaucoup près les progrès du mal. Plaçait-on la malade sur une chaise au coin du feu , elle s'y tenait de côté , appuyée sur la fesse droite , soutenant la gauche avec sa main ou un coussin, et ne pouvant étendre la jambe du même côté. Voulait-on essayer delà faire marcher, elle s'y refusait en se plaignant d'une douleur très-vive dans la hanche qui était tuméfiée ainsi que toute la cuisse. Les inquiétudes des parens allant toujous croissant, ils se déterminèrent à appeler un médecin qui reconnut de suite la luxation et peu de temps après, le 25 septembre, l'enfant fut amenée à l'établissement de Morley par son père et sa mère. Elle était dans l'état suivant.
Le fémur était luxé en arrière et en haut. Il y avait raccourcissement du membre de dix-huit à vingt lignes, élévation du trochanter du même côté d'environ autant, comparativemeut ù i'autre, déjettement du pied en dehors et abaissement de l'épine antérieure et supérieure correspondante d'environ deux lignes. On observait également une double déviation de la colonne vertébrale. D'ailleurs l'enfant bien rétablie de sa maladie présentait toutes les apparences du tempérament sanguin et musculaire et n'offrait aucun indice de scrophule ni de rachitisme.
Le 12 Août, Honorine fut placée dans un appareil disposé pour elle et le 17 le membre avait repris sa longueur et sa direction. Au moyen d'un segment de cercle qu'on lui avait fait parcourir , le fémur s'était replacé dans sa cavité, ce que je pus facilement reconnaître par le mouvement qu'il fit éprouver à ma main appliquée sur la tête de Tos au moment où elle rentra dans le cotyle.
Le 4 septembre, la malade fut placée sur une espèce de lit ou fauteuil où elle restait pendant le jour, et dès le 5 novembre, elle commença à marcher avec des béquilles à quatre branches. Aujourd'hui parfaitement rétablie , assurée dans s* marche et se passant de tout support , elle est un exemple du plus heureux succès que l'on puisse espérer.
Si Ton remarque une grande différence, quant à la durée du traitement, entre cette observation et la précédente , il faut observer qu'il en existait une également marquée entre la constitution des deux individus qui en sont les sujets.
TROISIÈME OBSERVATION
Garçon, i5 ans. Luxation spontanée de la cuisse droite, par cause interne, datant de huit ans,, réduite le trente- sixième jour.
Louis de Csereï , Comte de Magyajta, natif de Maros-Vasarhely en Transylvanie , âgé de i5 ans 19 mois, éprouva vers le mois d'avril 1821, une douleur dans l'articulation coxo-fémorale droite qui l'obligea à garder le lit pendant deux ou trois jours. Il ne put me dire s'il fit une chute à cette époque, comme le pense sa mère, ou si la douleur survint spontanément. Quoiqu'il en soit, il se leva après ce repos de peu de durée et continua à marcher quoiqu'en boitant : la douleur et la claudication qui en résultaient allèrent croissant pendant une année durant laquelle plusieurs médecins consultés (0 ordonnèrent des frictions avec divers
(1) MM. Covals oncle et neveu, Sotiori et Belteki de Maros-Vasarhely, Schein de medies, Vcinberger d'Herniansladt.
linimens sur le membre affecté , des bains d'eau chaude, etc., et autres moyens dont l'effet fut totalement nul. Pendant ce traitement il survint à la partie antérieure et supérieure de la cuisse une tumeur pour laquelle de nouveaux me'decins consultés ordonnèrent d'appliquer un exutoire en haut et en dehors de ce même membre. En effet ce cautère fait avec la pierre infernale et entretenu pendant six mois la fit disparaître. Mais à la même époque les douleurs de l'articulation augmentèrent, devinrent très vives et forcèrent le jeune Magyajta à garder pendant six mois le lit où il restait couché sur le côté sain ne pouvant exécuter aucun mouvement. Les médecins ayant cessé de lui donner des soins , une femme en réputation dans le pays reprit leur place et déclara qu'il y avait luxation de l'os et qu'il fallait le réduire , puis mettant de suite la main à l'oeuvre elle tirailla, tordit le membre dans tous les sens, fit horriblement souffrir le malade et ne réduisit point la luxation. Ces manœuvres eurent pourtant un résultat , car peu de temps après on s'aperçut que le membre se raccourcissait et que la tumeur se reproduisait à la place où on l'avait vue pour la première fois : quinze jours après, l'abcès, car c'en était un, s'était ouvert spontanément.
Une nouvelle consultation de médecins est alors
réunie et on y décide qu'il s'agit d'une véritable luxation du fémur, luxation qu'on ne doit pas son- «er à réduire à cause des adhérences qui se sont tablies dans l'articulation nouvelle et à cause de l'état de la cavité cotyloïde qui s'est remplie de chairs. On se borne à prescrire des bains d'eaux minérales que Ton faisait chauffer à 25°. Ils furent continués pendant six semaines, puis abandonnés, quand on vit qu'ils ne produisaient d'autres effets que d'affaiblir. Un autre médecin fut encore appelé et eut l'idée de réduire par des tractions qu'il répéta chaque jour pendant une quinzaine et qui produisirent un alongement marqué , mais pas suffisant pour replacer l'os. Ainsi que les autres, il se retira après avoir fait faire quelques frictions qui furent inutiles. Pendant trois années entières, ce jeune homme changea ainsi de médecins et de traitement, mais voyant que la cuisse au lieu d'aller mieux s'atrophiait de plus en plus, que les abcès au lieu de se guérir définitivement ne se fermaient que pour se rouvrir au bout de quelque temps , il prit le parti de ne plus consulter personne.
C'est en octobre 1828 que ce jeune homme fut amené à l'établissement; soumis à l'action des mêmes moyens que les autres malades, il fut examiné avec attention le 25 novembre, jour où les appareils furent appliqués. Le bassin étant, pjacé
dans une position parfaitement horizontale, nous prîmes les dimensions suivantes.
i° Lapine antérieure et supérieure de l'os des îles du côté sain était plus élevée de deux pouces que celle du côté opposé.
2° Distance de l'épine antérieure et supérieure de l'os des
f du côté sain, 36 pouces 9 lignes.
îles au gros orteil du côté mah.de, 3o p. g l.
| Différence, 5. p. 3 1.
3° de l'épine antérieure et supérieure de l'os des îles au-
-, , ( du côté sain, 3 p. 61.
grand trochanter J
( id. malade , 1 p. '41.
4° Du grand trochanter à laj côté sain, 14 p. 4]. tête du péroné , ( malade, 12 p. 2 1.
5° De la tète du péroné à la j côté sain, 18 p. 6 1. plante du pied , ( malade, 17 p. 9 1.
6° De l'épine antérieure et su périeure del'iliumà
, . , . , . ( côté sain, 8 p. » 1.
repme postérieure et supérieure}
( malade , 6 p. 8 1.
70 L'épaisseur de la crête de l'os des îles à son épine antérieure et supérieure est moins considérable d'un tiers du côté malade que du côté sain.
8° Circonférence de la cuisse ( côté sain, 16 p. 3 1. pri§e à sa partie supérieure ; \ malade, i3 p. 8 1.
( côté sain , 12 p. 7 1.
n° ... Du genou : \ . ' ,
9 0 ' I malade, 11 p. 2 1.
, , ( côté sain, 8 p. 10 I.
i0° Hauteur du pied;
| malade, 7 p. o l.
D'où Ton peut conclure que ce sont d'abord les os des hanches qui ont le moins reçu de nutrition , puis le fémur, ensuite le tibia et le péroné. Une autre remarque e'galement facile à saisir, c'est la différence considérable de longueur du pied malade comparé au pied sain.
Le 3i décembre le malade fut soumis à un nouvel examen et les dimensions suivantes prises par moi en présence de M. le Docteur Lefebvre, médecin de l'établissement.
i° L'épine antérieure et supérieure de l'os des îles du côté sain était élevée de vingt lignes de plus que celle du côté opposé.
2e Distance de l'épine antérieure et supérieure
(" du côté sain , 36 p. 9 1.
au gros orteil: | malade, 33 P. 6 1.
3' De l'épine antérieure et supérieure au grand
( du côté sain , 3 p. 6 1.
trochanter: \ , ,
Ï malade , 2 p. 1 1 1.
4° Du grand trochanter à la tête du
Îdu côté sain , i4 p- 4 1malade , 12 p. <> I-
5° De la téte du péroné à la plante du
du rôté sain , 18 p. 6 1.
malade , 1 7 p . 8 1.
pied:
6° Circonférence de la cuisse prise à sa partie
, . f du côté sain , 16 p. 61.
supérieure : \
I malade, i3 p. 11 1.
( du côté sain, 12 p. to. 1.
7° Du genou : \
" I malade, il p. 6. 1.
Ainsi en 36 jours le membre malade s'était étendu sans la moindre douleur de près de deux pouces. Nous jugeâmes l'extension suffisante et nous réduisîmes la luxation avec assez de facilité , puis nous laissâmes le malade se reposer. Le membre , examiné les jours suivans , ne nous présenta plus qu'une différence de deux pouces, comparé au membre sain : cela s'expliquait facilement par celle qui existait dans le développement des deux extrémités depuis l'accident; elle subsista à quelques lignes près jusqu'à la sortie de Csereï hors de l'établissement. Levé le 26 février, le jeune malade marcha le 9 mars avec des béquilles à roulettes , le 28 avril avec des béquilles simples, et lorsqu'il uitta Morlej il marchait sans supports, à l'aide d'une simple talonnière élastique et boitant fort légèrement. Depuis qu'il est retourné dans sa famille, j'ai reçu de lui deux lettres qui me donnent
les renseignemens les plus satisfaisans sur son état. Le membre malade s'est de plus en plus fortifié et la marche est devenue aussi solide que possible.
QUATRIÈME OBSERVATION
Garçon, i5 ans. Luxation spontanée de la cuisse gauche, par cause externe, datant de quatre ans; réduction au bout d'un an et un mois.
Joseph de Chalus, âgé de i4 ans et demi, natif de Dijon, fils de M. de Chalus, inspecteur des eaux et forêts dans le département de la Côte-d'Or , d'un tempéramentmusculaire et sanguin, se trouvant à Mâcon en i823, ressentit à plusieurs reprises dans la hanche gauche des douleurs que des médecins consultés à ce sujet qualifièrent de douleurs de croissance, ce qui fit qu'on y porta peu d'attention. En avril 1824, cet enfant, qui était alors en pension à Vaugirard, tomba sur les genoux en sautant un large fossé. Il ressentit au même instant à la hanche gauche une douleur qui lui rappela celle de Tannée précédente, mais elle fut de courte durée et huit jours après, il n'en restait aucun ressentiment.
Elle reparut au bout d'un mois ; de Chalus en écrivit à ses parens qui recommandèrent au chef
du collège de faire visiter leur enfant par le médecin de l'établissement. Celui-ci le vit plusieurs fois et, sans s'expliquer avec lui sur la nature de la maladie , il lui fit appliquer un vesicatoire au bras gauche. La douleur n'en continua pas moins d'augmenter; l'enfant lui-même s'aperçut que le membre souffrant avait plus de longueur que l'autre et en prévint le médecin qui ne s'en émut pas davantage, ne fit aucune prescription et ne le dispensa en rien de la règle générale de la maison en sorte qu'aux heures de récréation , ce malheuraux enfant auquel on fermait, comme aux autres, la porte de salle d'étude, était obligé d'aller dans dans la cour, quoique marchant avec peine, boitant beaucoup et se soutenant avec un bâton.
Les choses en étaient là lorsqu'un jeune médecin des environs de Dijon, ami du père de Chalus , vint le voir, jugea sainement de son état et écrivit aux parens ce qu'il en pensait. Enfin un ami de la famille, qui se trouvait à Paris, le visita également avec un médecin de la capitale qui reconnut la nature de l'affection, donna une consultation pour indiquer le traitement à suivre et recommanda d'emmener l'enfant chez son père, avis qui fut mis à exécution peu de temps après.
Depuis son retour à Dijon jusqu'à son entrée à rétablissement de Morley, de Chalus fut confié à
divers médecins et subit plusieurs traitemens tout aussi infructueux les uns que les autres. Ainsi tout en arrivant dans sa famille, le docteur G...d, qui agissait cependant avec connaissance de cause, fit appliquer un cautère sur le siège du mal et promit que l'enfant marcherait fort bien au bout de quarante jours, pronostic qui ne fut pas justifié par l'e'vénemeut. Loin delà, la cuisse s'atrophia, se raccourcit et, pour remédier à tous ces accidens, on conseilla les eaux de Bourbonne dont le médecin , selon l'usage, ne manqua pas de vanter l'efficacité en pareil cas. Mais les eaux que Ton administra en douches et en bains, ainsi que les manœuvres d'un Valdajou, (on sait que cette famille tant renommée habite une vallée des Vosges près de Bourbonne), qui avait aussi promis prompte guérison, n'eurent d'autres résultats que d'aggraver les douleurs et de rendre la progression plus pénible, car en arrivant l'enfant marchait avec un bâton et il en repartit avec des béquilles.
Le repos qu'il prit à son retour à Dijon diminua un peu les douleurs, mais la maladie n'en continuait pas moins ses progrès. Une tumeur étendue, non circonscrite, s'était manifestée à la cuisse dont elle avait envahi toute la longueur. Le docteur G....d qui permettait toujours au malade de marcher, recommanda des applications émollientes :
la tumeur continua à augmenter; des points blancs se manifestèrent à la hauteur de la tête du fémur, et on vit se former spontanément une ouverture par laquelle sortirent en très-grande abondance une matière en partie séreuse, en partie puriforme ainsi que quelques esquilles osseuses de peu de volume. Les pansemens furent faits à plat avec de la charpie et un onguent dont la nature m'est inconnue. On appliqua sur tout le membre un bandage roulé et sous l'influence de ce traitement qui dura environ trois mois pendant lesquels il exista une fièvre continuelle, l'abcès fut complètement guéri. Dans l'entrefaite, M. Saunois, me'decin qui avait remplacé M. G...d, vint à mourir et la maladie fut à peu près abandonnée à la nature jusqu'au moment où ayant été amené à Bar-le-Duc pour y consulter le M. docteur Champion , il vint d'après les avis de ce médecin s'établir à Morley le 10 novembre 1828.
A cette époque la constitution de cet enfant s'était bien améliorée, les mouvemens de progression étaient peu douloureux.
On apercevait à la fesse la trace de deux trajets fistuleux, desquels il suintait encore de temps en temps quelque humeur se'reuse.
Le 25 novembre de Chalus fut placé dans les appareils. Alors le bassin étant mis dans une po-
sition parfaitement horizontale , les hanches bien droites et le tronc ne déviant ni à droite ni à gauche, nous prîmes avec la plus grande exactitude les dimensions suivantes :
i* Distance de l'épine antérieure et supérieure
f côté sain, 34 p. 41-
de l'os des îles au gros orteil : ™lade> 3l P - 6 L
[ Différence, 3 p. 31.
a*.. De l'épine antérieure et supérieure au grand
f coté sain , 5 p. 6 1.
trochanter: j malade, a p. a 1.
3^ ... Du grand trochanter à la tête du
icpté sain, i3 p. 3 1.
malade, 12 p. 9 L
4° ... De la tête du péroné à la plante du
f coté sain, i6p.
Pied: |^ malade, 1 5 p. 7 1.
5°.,. De Tépine antérieure et supérieure à l'épine postérieure et
icôté sain , 6 p. 9 1.
malade, 6 p. 51. .
6° Circonférence de la partie supérieure de la
(coté sain , i5 p.
malade, 11 p. 3 1.
icoté sain , 12 p.
malade, 11 p. 3 1.
o ti j • j Ç sain> 8 p. 9 1.
8° Hauteur du pied \ , . .
( malade, 7 p. 9 1.
On voit par la comparaison de ces proportions que le bassin , le fémur, les os de la jambe et du pied étaient moins longs du côté malade que Ju côté sain.
J'examinai de nouveau le sujet le 3i janvier 1829, L'extrémité abdominale gauche s'était alongée de deux pouces, enfin le 3i décembre 1829 , la luxation fut réduite.
Le malade fut placé d'abord sur un appareil à roulettes surmonté de béquilles ; malgré son étourderie extrême et une grande insubordination, ce jeune homme allait très-bien, mais deux mois après la réduction de la cuisse, pendant qu'il se livrait à des mouvemens dont il ne nous a pas fait l'aveu, il fit une chute qui occasionna un nouveau déplacement du fémur, ce qui me donna un vif déplaisir. Dans cette occurrence , je crus devoir faire part aux parens de l'accident qui venait d'arriver , je leur adressai la lettre suivante :
Monsieur ,
Le jeune de Chalus, votre parent, après avoir obtenu les succès les moins équivoques du traitement auquel je l'avais soumis , vient de faire une chute dont il n'a pu nous dérober la connaissance, puisqu'il est resté sur la place sans pouvoir remuer. Aussitôt que j'ai été prévenu de cet accident,
( «fe )
je me. suis transporté de suite dans sa chambre où je l'ai trouvé gissant sur le dos, souffrant dans l'articulation de la cuisse et dans le genou correspondant. Je l'ai de suite replacé sur son lit avec beaucoup de précaution et l'ayant examiné après quelques instans de repos, j'ai reconnu un raccourcissement de deux pouces six lignes. Des tentatives très-légères ont fait redescendre l'os et rétabli la parité, à quatre à cinq lignes près, entre les deux membres. Vous devez sentir que le temps seul peut consolider ce nouvel état de choses et que celte réduction ne peut se maintnir que dans les appareils ; mais l'expérience que j'ai du caractère de ce jeune homme et ce que je puis attendre de lui pour l'avenir, si j1en juge par le passé, me forcent à vous dire que je renonce à lui donner des soins, s'il n'est surveille' par quelqu'un qui aura de l'autorité sur lui et qui le forcera à suivre le traitement dans toute sa rigueur. S'il en est autrement, on peut s'attendre à voir son indocilité reproduire tous les accidens et donner lieu aux résultats les plus fâcheux. J'en appelle sur ce point à tous les individus de la maison tant étrangers que maîtres, ouvriers et domestiques; tous diront qu'ils ne sont surpris que d'une chose : c'est que la chute que de Chalus vient de faire ne soit pas arrivée plutôt. Je vous prie d'en informer ses pa-
rens et de leur demander en mon nom prompte réponse, ne voulant, sans cela, rien tenter de nouveau.
J'ai Thonneur, etc.
C'est après l'arrivée des parens que je procédai à la réduction qui eut lieu avec autant de facilité que la première fois.
Quarante heures suffirent à cette ope'ration.
Pendant seize mois qu'il est resté à Morley, il a grandi de sept pouces. Il en est parti vers le milieu de février, se servant toujours de béquilles simples et d'une ceinture ainsi que je le lui avais prescrit. Depuis son retour chez ses parens, je n'en ai pas reçu de nouvelles directes, seulement on m'a assuré qu'il allait bien.
CINQUIEME OBSERVATION
Fille , 8 ans. Luxation spontanée de la cuisse gauche, par cause interne, datant de six mois, réduite le vingt- deuxième jour.
Adélaïde Mouillet, âgée de huit ans, du Feïbillot, département de la Haute-Marne, fut atteinte en janvier 1829 d'une fièvre nerveuse avec convulsions très-fortes, dans le cours de laquelle il survint
au o-enou gauche une douleur qui gagna Tarlicu- Union coxo-fémorale correspondante. Au lieu de céder aux moyens que l'on employa pour la calmer, comme sangsues, vésicatoires volans appliqués autour delà hanche, elle alla toujours en augmentant et dégénéra bientôt en une véritable inflammation de l'articulation accompagnée de fièvre , d'insomnie et autres accidens de cette nature qui ne cessèrent que quand la luxation fut effectuée , environ deux mois après la manifestation de la première douleur du genou. Elle existait depuis cinq mois lorsque la malade fut amenée à Morley dans l'état suivant :
Constitution affaiblie , maigreur extrême, teint jaune, traits exprimans la douleur, yeux caves , tous les signes extérieurs du tempérament lymphatique le mieux prononcé. Appétit bizarre , digestions mauvaises, diarrhée de temps en temps, sommeil agité, pouls fébrile.
Membre abdominal gauche beaucoup plus grêle que le droit, plus court de trois pouces et demi, luxé en arrière et en haut avec déjettement du pied en dehors. Déversement du bassin du côté droit avec torsion en arrière du côté gauche; parties génitales déjetées à gauche. Vers la partie supérieure et externe de l'extrémité gauche , saillie considérable formée par la tête du fémur; fesse du côté corres-
pondant plus arrondie el plus saillante en arrière que l'autre , séparée de la cuisse par un pli plus profond et situé plus haut que celui du côté opposé.
Comme il ne se trouvait dans rétablissement aucun lit ni appareil confectionnés pour une malade delà taille d'Adélaïde, je résolus de profiter du temps que ce travail exigerait, pour rétablir sa santé et améliorer l'état général autant qu'il serait en mon pouvoir. En conséquence , le mois d'août fut consacre à un traitement analeptique; tous les jours l'enfant fut exposée à un air pur et vif, au moyen d'une chaise mobile qui ne permettait que les mouvemens convenables. Enfin dans .les premiers jours de septembre , tout étant préparé , on la plaça dans les appareils, mais soit effet de la peur soit faiblesse, il en résulta une telle commotion morale, que je crus prudent de ne point agir de suite avec tous les moyens ; je me contentai donc de me servir tantôt d'un appareil, tantôt de l'autre , puis ayant reconnu que l'extension était suffisamment préparée, j'employai la mécanique qui devait la porter au degré convenable pour opérer la réduction et en effet l'opération fut terminée le 22 du même mois.
L'enfant étant très-faible et très-irritable, je pensai devoir continuer l'extension pendant quelque temps pour prévenir l'inflammation qui aurait
pu résulter de la pression trop forte des surfaces articulaires l'une contre l'autre, puis ayant observé qu'il n'y avait aucune douleur, je cessai graduellement l'extension et en revins âu traitement ordinaire. La malade resta dans son lit jusqu'à la fin d'octobre avant de se servir du brancard et ce ne fut que vers les premiers jours de janvier i83o qu'elle fit, pour la première fois, usage delà chaise. A cette même époque, je m'aperçus qu'il se formait à la partie externe et supérieure de la cuisse une tumeur indolente que je regardai comme un abcès froid. Rien n'indiquait qu'il eut des rapports avec l'articulation ; car en comprimant la fesse, on augmentait la tumeur. Les parens avertis de cette circonstance me prièrent d'attendre leur arrivée , avant de prendre aucun parti à ce sujet, mais comme ils tardèrent à se mettre en route, l'abcès dont les progrès avaient été plus rapides que je ne m'y attendais, s'ouvrit spontanément, laissa écouler une grande quantité de matière séreuse et se guérit aussitôt à Pexception d'un point fistuleux qui subsista encore pendant quelque temps.
Cet accident peu grave par lui-même n'eut aucun résultat sur le traitement, car au premier mars, l'enfant placée sur des béquilles à roulettes marchait sans difficulté, ayant les membres totit-à-fait égaux et le bassin parfaitement redressé par l'action des
appareils. Des malheurs survenus aux parens de la jeune Adélaïde les contraignirent à la retirer de rétablissement, dix jours' après l'usage des béquilles à roulettes. Elle partit le 12 mars, munie de tout ce qui lui était nécessaire , comme ceinture , béquilles ordinaires, etc.
Je n'omis pas non plus les recommandations que la prudence prescrivait. Vers la fin du mois , je reçus une lettre qui m'annonçait qu'Adélaïde était arrivée sans accidens, en bonne santé et conservant toujours une parfaite égalité des deux membres. Depuis je n'en ai plus entendu parler.
SIXIÈME OBSEKVAT I ON.
Fille, 12 ans. Luxation spontanée de la cuisse gauche, par cause interne ; renversement du bassin datant de plus d^un an-, réduction le huitième jour.
Marie-Fanny Malot , âgée de douze ans et demi, de Joinville, département de la Haute-Marne , avait toujours joui d'une santé excellente , lorsqu'elle fut prise, en février 1829, d'une douleur subite sous le jarret, laquelle, après quelques jours, se propagea dans l'aîne et de là aux orteils.
Un médecin appelé pour lui donner des soins,
qualifia cette maladie de seiatique et employa des moyens peu actifs. Cependant les douleurs ayant augmenté, il eut recours à des applications de sangsues à la partie inférieure de l'abdomen et de vésicatoires autour de l'articulation , ce qui donne lieu de penser qu'il croyait bien avoir affaire à une inflammation de celte partie.
La maladie au lieu de diminuer allait toujours croissant et les douleurs devenaient intole'rables. Pour établir une puissante révulsion , le médecin appliqua un rubéfiant à la partie antérieure et supérieure de la cuisse et descendit progressivement, employant toujours le même moyen jusqu'au tiers inférieur de la jambe.
Sous l'influence de cette médication , il survint bientôt un gonflement considérable de tout le membre et une suppuration abondante et sans résultats satisfaisans , car la malade toujours en proie aux plus atroces douleurs, appelait la mort à grands cris. C'est dans un de ces paroxismes les plus cruels, que le quarante-septième jour de de l'invasion de la maladie, vers midi, elle éprouva subitement dans l'articulation une sensation de déchirement difficile à rendre à la suite de laquelle lesparens s'aperçurent d'un raccourcissement bien manifeste du membre affecté. Effrayés de ce phénomène inattendu, ils envoyèrent de suite cher-
cher le médecin qui reconnut aussitôt la luxation, mais qui ne crut pas à la possibilité d'arrêter le raccourcissement dont les progrès augmentèrent de plus en plus. Malgré lesmoyens qu'il employa avec persévérance, malgré le deplacement.de l'os, ce qui supposait la rupture des ligamens dont l'excessive distension occasionnait les douleurs, ce dernier symptôme n'en continua pas moins pendant quarante jours avec une opiniâtreté désespérante.
Quand il fut arrêté, la malade se mit en route pour Bourbonne sur l'avis qu'en avait donné un chirurgien-major de régiment, et là elle consulta M. Ballardqui lui conseilla les eaux comme simple moyen palliatif et non curatif d'une infirmité sans remède , et qu'il fallait se résoudre à conserver.
En quittant Bourbonne, Fanny alla prendre deux saisons à Plombières ; puis elle revint chez ses parens qui me l'amenèrent au mois d'août pour avoir mon avis sur sa situation, mais qui ne la confièrent définitivement à mes soins que dans le courant du mois de mai i83o. Elle était alors dans l'état suivant: embonpoint surnaturel, d'autant plus surprenant que l'année précédente la maigreur était affreuse; du reste état général satisfaisant.
Raccourcissement de six pouces 5 ( la première fois que je l'avais vue, il n'était que de quatre pou-
ces et demi); pointe du pied déjetée en dehors, grand trochanter porté en haut et en arrière, parties génitales dirigées obliquement de droite à gauche.
Là se borna mon examen. Je ne poussai pas plus loin mes recherches e» songeai de suite à faire préparer mes appareils. Huit jours après qu'elle y eut e'té placée, je proce'dai à la réduction; mais au moment où je cherchais à y arriver, la malade qui ne pouvait pas supposer qu elle eut lieu sans douleur, se raidit et contracta tellement ses muscles pour résister à nos manœuvres que nous fûmes obligé de les suspendre pendant quelques heures , après quoi nous revînmes à la charge et obtînmes la réduction, après avoir ramené le calme dans son esprit.
La réduction était opérée, nous en avons la certitude, et cependant nous trouvions encore une différence de deux pouces. Nous remîmes au lendemain à faire les recherches nécessaires pour connaître la cause de ce raccourcissement et laissâmes reposer la jeune malade qui e'tait fort gaie et passa une très-bonne nuit. Le lendemain une exploration plus attentive que la première nous fit connaître une différence considérable de hauteur entre les deux épines iliaques. Il était dès-lors évident que le raccourcissement provenait d'un ren-
versement du bassin; nous appliquâmes sur le champ l'appareil convenable aux cas de ce genre (1) et un mois après, le bassin et l'extrémité toute entière avaient repris leur état normal.
Le traitement fut continué comme dans les observations précédentes, avec cette différence qu'il fallut conserver en place un appareil pour maintenir le bassin dans la rectitude qu'il avait recouvrée. Cette complication retarda de deux mois la marche que nous suivions ordinairement.
Ainsi Fanny ne fut levée sur le brancard qu'au mois d'août, sur la chaise à la fin de septembre et placée droite sur les béquilles à roulettes dans le mois de novembre. Elle y restait pendant deux ou trois heures de suite sans ressentir la moindre douleur dans l'articulation. Seulement , nous remarquions que quand on la plaçait sur ses béquilles , il y avait toujours une rétraction manifeste des muscles, ce qui faisait qu'elle ne posait le pied sur le sol qu'au bout de quelques minutes et lorsque ce phénomène, qui n'était pas de longue dure'e, avait cessé.
L'état d'obésité que cette malade présentait quand elle entra dans l'établissement n'avait fait qu'augmenter pendant le séjour qu'elle y fit.
(ï) Il sera décrit dans un autre ouvrage sur les difformités en général.
Elle ressemblait a une femme de moyen âge, d'un embonpoint excessif. Cet état naturel nous donnait depuis long-temps des inquiétudes que l'événement ne tarda pas à justifier. Le jour où Fanny devait être mise sur les béquilles simples, elle fut atteinte d'une fièvre bilieuse inflammatoire à Inquelle le traitement le plus rationnel fut opposé. Elle était encore dans le cours de celte maladie qui n'avait pas empêché de la lever tous les jours, lorsqu'elle fut attaquée inopinément,lei4janvier,dW congestion sanguine des poumons et y succomba en moins de cinq minutes. Douze heures après sa mort, ses parens la firent transporter à Joinville et les sollicitations les plus vives de notre part ne purent les déterminer à nous permettre de faire une autopsie que nous désirions ardemment. On sentira facilement combien nous devions y tenir et de quelle utilité elle eut été pour la science-
SEPTIÈME OBSERVATION
Fille , 1 1 ans. Luxation ancienne de la cuisse droite, datant de six ans, réduite le quatorzième jour.
Adèle, fille de M. Jacques, officier retraité, native d'Ornes, près Verdun, département de la Meuse, éprouva à l'âge de deux ans , sans cause connue , de violentes convulsions qui se prolongèrent pendant deux heures. A dater de cette époque, on commença à remarquer dans sa marche une gêne qui n'existait pas auparavant et qui ne fit que s'accroître par degrés. Une récidive de convulsions eut lieu la même année. Le chirurgien chargé de donner des soins à cette enfant, frappé de la peine avec laquelle se faisait la progression et de la manière dont la jambe malade traînait pour ainsi dire à la suite de l'autre, examina l'articulation delà hanche du côté souffrant et n'y put rien trouver qui expliquât ce qui se passait. Dans les années suivantes , jusqu'à la sixième exclusivement , les convulsions se renouvellèrent encore plus souvent et, suivant la même progression, on vit l'extrémité droite s'atrophier, se raccourcir et la claudication devenir plus forte. Quelques applications de sang-
sues au col empêchèrent les convulsions de revenir; des moyens d'un autre genre furent employés pour guérir les cuisses, notamment des frictions sèches et des bains avec une décoction de primevères; ils n'eurent d'autres résultats que de donner du ton à la partie , de ramener la nutrition et l'embonpoint; mais la luxation était décidément opérée sans que l'on sut au juste depuis combien de temps. Le chirurgien la reconnut et en prévint les parens en leur annonçant que la maladie était sans remède. L'enfant ne souffrant pas, on se borna à consulter quelques autres médecins qui en dirent autant que le premier et les choses en restèrent là pendant quelque temps.
Cependant les parens d'Adèle ayant entendu parler deguérisons de maladies semblables opérées dans l'établissement de Morley m'amenèrent leur fille le 6 mai 182g, dans l'intention de la confier à mes soins,
Cette enfant, âgée alors de 11 ans, présentait les apparences d'une assez bonne santé en même temps que les signes d'une constitution lymphatique très-prononcée; les chairs, la peau étaient flasques et molles; la figure sans expression ou plutôt ayant celle de l'idiotisme.
Le fémur droit était luxé en haut et en dehors, son extrémité supérieure placée sur les parties
latérales externes et un peu postérieures du bassin, sa tête logée clans la fosse iliaque externe, le grand trochanter porté en avant et très-saillant. Le bassin était un peu dévie latéralement et l'épine antérieure et supérieure de Vos des îles plus basse que celle du côté opposé. Examiné dans son ensemble, le membre peu ou point diminué de volume , comparativement à l'autre, présentait un raccourcissement de trois pouces un quart. Le pied était tourné en dedans et un peu en avant.
En mesurant la distance comprise entre le grand trochanter et l'extrémité supérieure du gros orteil on la trouvait égale des deux côtés , ce qui prouvait que la nutrition n'avait été nullement ralientie dans l'extrémité luxée. En effet, les pieds étaient égaux en volume; le droit formait angle droit avec la jambe.
Quelques tractions exercées avec une certaine force sur l'extrémité inférieure ayant fait redescendre la tête du fémur, j'en tirai la conclusion qu'il n'existait ni adhérences, ni articulation nouvelle et que la réduction pouvait être tentée avec quelque espoir de succès. On travailla donc de suite à confectionner les appareils nécessaires et la jeune malade y fut placée dans les premiers jours du
mois de mai.
Le douze juin, je jugeai que l'extension était
suffisante et au moyen des seconds appareils, je procédai à la réduction qui eut lieu en moins d'une demi-heure très-facilement et sans la moindre douleur. Il n'y avait pas à douter de la réussite de l'opération. J'avais senti la tête de l'os se replacer dans sa cavité et les membres étaient parfaitement égaux. Mademoiselle Adèle resta pendant vingtcinq jours dans les machines qui remplacent celles au moyen desquelles on réduit; elle fut levée pour la première fois avec les précautions ordinaires ; on recommença tous les deux jours pendant la première quinzaine, puis, abandonnant le brancard, on assura le bassin au moyen d'une ceinture et on en vint au châssis brisé à l'aide duquel on la levait tous les jours et on la promenait dans les jardins. Un mois après on la fît marcher avec des béquilles à roulettes , puis avec des béquilles simples et on la mit à l'usage des bains de vapeurs aromatiques et sulfureuses, et des douches d'eau froide que les gelées seules ont interrompues.
Les choses en étaient la, lorsque la mère de cette enfant se décida tout d'un coup à lui faire quitter son traitement pour l'emmener chez elle. Elle partit parle froid le plus rigoureux, malgré nos observations sur le danger auquel elle exposait sa fille. Avant son départ, nous visitâmes la
malade avec la plus, scrupuleuse attention. L'articulation était en bon état, les membres parfaitement égaux; mais une certaine mobilité delà partie supérieure du fémur nous indiquait que les muscles environnant la jointure n'avaient pas encore repris tout leur ressort et nous faisait redouter les suites d'un voyage fait dans une voiture dure et par des chemins raboteux. Quoiqu'il en soit , le départ décidé eut lieu et le voyage s'effectua de la manière la plus heureuse , ainsi que l'on peut s'en assurer par les extraits suivans de lettres écrites, la première le 18 décembre et la seconde le 3 avril i83o.
J'ai l'honneur de vous apprendre que le voyage de ma fille a été assez heureux et qu'il s'est terminé sans accidens. Il y a encore beaucoup de faiblesse , cependant je suis enchantée de la voir au point où elle est parvenue. Je regrette beaucoup qu'elle n'ait pu rester avec vous quelques mois de plus, etc.
J'ai l'honneur de vous apprendre que l'état de ma fille est toujours aussi satisfaisant et que la rigueur de l'hiver ne lui a fait e'prouver aucune maladie , ni douleur, etc.
HUITIÈME OBSERVATION
Garçon, 10 ans. Luxation congéniale du fémur gauche, réduction le quatrième jour.
Joseph Lajoux, âgé de dix ans, natif d'Ornes, près Verdun, département de la Meuse, fut reçu à l'établissement de Morley, le 2 avril 1829, pour une claudication du côté gauche qui avait existé de tout temps. Les parens me dirent que dès l'instant où il avait commence' à marcher, on s'était aperçu qu'il boitait; que cette infirmité avait toujours été en augmentant à mesure qu'il grandissait , mais que du reste il ne souffrait que quand il avait trop marché ou couru avec ses camarades. Plusieurs médecins furent consultés et ne songèrent même pas à le visiter. Tous s'accordèrent à dire qu'une claudication de naissance qui n'était pas accompagnée de douleur n'était point une maladie, mais bien un vice de conformation auquel il n'y avait rien à faire.
Les parens de Lajoux m'ayant laissé toute liberté à l'égard de leur enfant, je désirai avoir l'avis de M. le docteur Champion de Bar-le-Duc et le fis conduire chez lui. Il y fut visité par ce médecin en présence de ses élèves et l'existence d'une luxa-
tion congéniale fut constatée De retour à Morley, semblable examen fut recommencé par moi, en présence de M. le docteur Lefèvre , médecin de rétablissement. Voici les résultats qu'il nous donna: Tempérament lymphatico-sanguin ; constitution bonne, n'ayant été altérée par aucune maladie.
Membre abdominal gauche plus court que le droit de trois ponces ; pointe du pied portée en dedans ; tête du fémur placée dans la partie moyenne et supérieure de la fosse iliaque externe ; fesse du même côté plus élevée , arrondie; l'opposée plus large et aplatie ; membre luxé plus grêle que l'autre , ne touchant le sol que par la pointe du pied pendant la progression qui s'accompagne d'un balancement très-fort.
Le 17 avril, Lajoux fut placé dans les appareils et, au bout de quatre jours, ayant reconnu que l'extension était suffisante, je fis prévenir M. le docteur Lefèvre, qui m'en avait témoigné le désir, de venir assister à cette réduction ainsi qu'à une autre qui devait avoir lieu le même jour. lise chargea de conduire lui-même la tête de l'os dans sa cavité et sa main sentit fort distinctement ce qui se passa dans ce temps de l'opération. Trois heures suffirent pour la réduction qui eut lieu comme de coutume, sans douleur aucune pour le patient-, je le conservai pendant deux mois dans les appareils
en n'exerçant qu'une extension modérée et, voyant qu'aucun accident n'était venu entraver le traitement, je levai le malade sur le brancard au bout de deux mois et je reconnus que l'égalité des membres était parfaite. Quarante jours après, il fut placé sur la chaise dont il fit usage pendant deux mois, puis sur les béquilles à roulettes et les béquilles simples qu'il lui arrivait souvent d'abandonner.
Dans les premiers jours de mars i83i, ce jeune homme disparaît de la maison vers dix heures du matin. Je le fais chercher partout le village, mais on ne le trouve pas. Des exprès sont envoyés sur toutes les routes pour le retrouver; l'un d'eux entend dire qu'on l'a vu se diriger vers Ligny et qu'en traversant un village , il a voulu y changer une pièce de cinq francs. Un autre rencontre le commissionnaire de Morley à Bar-le-Duc qui a vu Lajoux vers six heures du soir cheminant tranquillement du côté de Ligny. Interroge' par le commissionnaire, qui le connaissait, sur le but de son voyage, il lui répondit que poussé parle désir de voir du pays, il était parti à mon insçu et que jusqu'alors il avait voyagé avec ses jambes qui étaient bonnes maintenant ; ce furent ses expressions. L'exprès eut bientôt rejoint notre fuyard et le ramena à Morley.
Mon premier soin fut de le visiter attentivement
et je vis avec autant d'étonneinent que de satisfaction que Tarticulation était en bon ëtat. Cependant il avait fait trois lieues à pied, sans bâton, par un temps de pluie et sur un sol très-glissant; et pour revenir, il avait parcouru le même trajet dans une voiture très-dure qui lui avait fait essuyer plus d'une secousse. De retour à Morley, il se mit à courir dès le lendemain dans la maison, comme s'il n'en était pas sorti. Son séjour avec nous après cette escapade fut encore de deux mois, qu'on employa en soins destinés à consolider sa guérison , comme bains et douches d'eaux sulfureuses, etc. Lorsqu'il retourna dans sa famille, il vit en passant à Bar M. Champion qui ne fut pas peu surpris des heureux résultats du traitement auquel il avait été soumis et ne put s'empêcher de reconnaître l'efficacité de nos moyens.
NEUVIÈME OBSERVATION
Fille, 17 ans. Double luxation congé niale du fémur, réduction le soixante- quinzième jour.
Emilie Pigot, âgée de 14 ans, native d'Ourches, canton deVoid, département de la Meuse, se présenta chez nous dans Tété de 1826 , pour y être
guérie d'une claudication sur laquelle ses parens me donnèrent les renseignemens suivans : Il y avait huit ans environ qu'elle avait commencé à souffrir en marchant et à boiter par suite de la douleur qui se faisait ressentir également dans les deux hanches, mais plus dans la droite que dans la gauche. Depuis elle n'avait point discontinué pour cela de marcher, quoique les symptômes eussent été, toujours en croissant. Un seul chirurgien fut consulté pendant tout ce temps et sans rien examiner, il prononça avec assurance qu'il fallait confier la maladie aux soins de la nature, qu'elle se passerait par la suite quand les forces venant avec l'âge, l'enfant serait moins lourde sur ses reins. Cette infirmité n'ayant pas suivi la marche rétrograde qu'on avait annoncée, la malade que sa claudication fatiguait de plus en plus avait pris l'habitude de croiserses cuisses, en sorte que ses extrémités examinées dans leur ensemble représentaient unX. Interrogée par nous, l'enfant n'ajouta rien à ce que ses parens nous avaient appris et ne put se rappeler aucune cause particulière qui aurait donné lieu à son infirmité. En causant avec elle de la disposition de ses cuisses, dont l'une passait au devant de l'autre, elle me dit qu'elle y était arrivée machinalement et comme par instinct; qu'elle ne pourrait plus changer cette position et que , s'il en était au-
trement, il lui semblait qu'après avoir marché beaucoup son corps finirait par descendre entre ses cuisses ; expressions remarquables et qui peignaient bien la sensation que lui faisait éprouver le poids du tronc reposant sur des supports mal fixés.
J'examinai cette enfant et je reconnus une double luxation de la cuisse. La tête du fémur de chaque côté était logée dans la fosse iliaque externe et remontait d'autant plus que la marche ou la station avait duré plus long-temps. A cette époque je pensais comme tout le monde que l'affection était incurable et qu'il y avait témérité ou plutôt folie à vouloir en tenter la guérison. En conséquence je me contentai de faire modeler en plâtre la difformité et je renvoyai la malade.
En mars 1829, des faits déjà connus du lecteur ayant amené de grands changemens dans ma manière de voir à cet égard , j'écrivis aux parens d'Emilie de m'amener leur fdle, leur promettant de me rendre à leurs vœux les plus ardens, c'està-dire, de tenter de la guérir, toutefois sans m'engager par aucune promesse de réussite. Quelques jours après, Emilie e'tait arrive'e à Morley.
Elle avait alors 17 ans. Sa taille e'tait de quatre pieds un pouce une ligne. Examinée avec le plus grand soin, elle me présenta l'épaule gauche portée plus en arrière et plus élevée que la droite, la co-
lonne vertébrale courbée de manière à offrir une convexité à gauche et un enfoncement au-dessus de la hanche droite; les trochanters remontés et saillans tous deux , le gauche plus en arrière , le droit plus en devant, de telle sorte, que la distance entre eux et la crête de l'os des îles était de trois pouces à droite et de quatre pouces huit lignes à gauche. Entre les deux trochanters mesure's transversalement, il y avait une distance de deux pouces cinq lignes; entre les deux épines antérieures et supérieures, elle notait que de huit pouces neuf lignes. La fesse droite était plus large, plus aplatie; la gauche plus arrondie. Les cuisses contournées toutes deux se regardaient, la droite surtout était placée de telle sorte que la gauche plus postérieure en haut devenait plus antérieure en bas : des deux genoux , le gauche était tourné en avant, le droit en dedans et derrière l'autre. Les jambes, les pieds étaient dans une position naturelle, à cette différence près que, du côté gauche, le jarret était plus fléchi que l'autre. Les pieds, proportionnellement plus développés que les autres parties des exlré-i mites abdominales, n'avaient pas de dimensions tout-à-fait égales.
Le tempérament d'Emilie est sanguin ; sa constitution, naturellement fort bonne, n'a jamais été dérangée par aucune maladie. Nubile à douze ans
et demi, elle a vu les règles revenir depuis tous les mois, sa marche est pénible , accompagnée d'un balancement considérable. Si elle est prolongée, iî en résulte une douleur marquée dans les fosses fessières , mais non dans les cavités cotyloïdes. Ainsi que je l'ai dit ailleurs les cuisses croisées en forme d'X empêchent la tête du fémur de remonter trop haut et de trop tirailler les muscles, ce qui arriverait si l'extrémité étant toute droite, la pesanteur du corps agissait dans une direction tout-à-fait verticale.
Tel était l'état de cette jeune personne , quand elle arriva à rétablissement dans le mois d'avril 1829. Les observations ci-dessus rapportées pouvaient bien me guider daus la marche que j'aurais eu à suivre pour une luxation d'un seul côté, quelles que fussent la nature et l'ancienneté du déplacemeut, mais je n'avais pas encore eu à soigner de luxation des deux côtés à la fois. L'embarras pour moi était de trouver un point d'appui pendant l'extension.
Après bien des réflexions, je crus pouvoir l'établir sur les pubis qui, situés comme exprès entre les deux cavités cotyloïdes, devaient, le bassin étant bien fixé, soulager de beaucoup la résistance qu'il me fallut établir d'autant plus forte sur les bras que j'avais à agir sur les deux cuisses à la fois.
J'eus donc à m'occuper d'un appareil nouveau , comme le cas auquel on devait l'appliquer, mobile puisqu'il devait être enlevé chaque fois que des besoins à satisfaire l'exigeraient, disposé enfin de manière à ce que, dans ces dernières circonstances, la résistance sur le bassin venant à cesser, celle qui se ferait sur les bras, pût être doublée pour ne rien perdre des avantages obtenus , et portée à un degré qui eut été insupportable, si cela eut duré continuellement. Toutes ces indications furent remplies par le secours de l'appareil particulier décrit dans le volume du texte explicatif des planches. Quant aux machines d'extension et de réduction, elles furent les mêmes que celles dont je m'étais servi pour tous les autres cas.
Emilie fut place'e dans les appareils le i5 mai. Les deux côtés furent soumis en même tems et avec la même force à leur action : toutefois on eut la précaution de ne les appliquer que graduellement et de les enlever de temps en temps pour habituer la jeune fille à la gêne qui devait en résulter , et les filles de la maison au nouveau service dont elles allaient être chargées.
Ainsi , survenait-il quelque besoin d'uriner ou d'aller à la selle, on serrait fortement l'appareil qui embrassait les aisselles pour laisser libre celui qui agissait sur le bassin. Pendant le temps que
Emilie passa dans les appareils, elle eut deux fois les règles et, tant qu'elles durèrent, je me contentai de maintenir faiblement l'extension pour perdre le moins possible ce que j'avais obtenu.
Les réductions lurent terminées le soixantequinzième jour après avoir mis deux jours d'intervalle entre chacune d'elles. Quand elles furent achevées , je fis l'expérience accoutumée qui consiste à repousser avec assez de force la cuisse en haut, pour s'assurer s'il y a résistance et appui solide dans la cavité cotyloïde. Elle me donna le résultat le plus satisfaisant rien ne fut dérangé et je demeurai convaincu du succès de l'opération. D'ailleurs les parties avaient pris un aspect toutà-fait nouveau ; le sommet des grands trochanters avait descendu d'environ trois pouces, le diamètre transversal du bassin s'était de beaucoup rétréci , et les cuisses, distantes auparavant de cinq pouces dans leur partie supérieure, ce qui avait facilité l'application de l'appareil , s'étaient rapprochées au point de m'obliger à rétrécir le coussin qui portait sur le pubis, parce qu'il était devenu trop gênant.
Le traitement consécutif fut le même pour Emilie que pour les autres, mais elle restait plus longtemps au lit, précaution qui me parut nécessitée par le cas exceptionnel dans lequel elle se trouvait . En
novembre, elle fut débarassée de tous les appareils. Je me contentai de faire appliquer autour du bassin une ceinture fortement serrée et munie d'un sous-cuisse pour l'empêcher de remonter. A celte époque, j'examinai de nouveau cette jeune personne avec mon fils qui la voyait pour la première fois.
Les trochanters étaient égaux en hauteur et les extrémités de même longueur, la gauche un peu plus tournée en dedans que celle du côté opposé- Nous réitérâmes avec plus de hardiesse 1 expérience dont j'ai parlé plus haut et qui a pour but de faire connaître si la réduction est opérée. Les cuisses furent repoussées en haut avec assez de force , puis tire'es dans le sens de l'extension directe, mais ni l'un ni l'autre de ces mouvemens ne produisit le moindre dérangement dans l'articulation qui me parut décidément ramenée à son e'tat naturel. Cependant la prudence exigeait encore des précautions. On ne fit usage de la chaise mobile que le 20 décembre et des béquilles à roulettes que cinq mois plus tard , c'est-à-dire un an après l'arrivée d'Emilie dans l'établissement. Depuis longtemps je redoutais cette épreuve à laquelle il fallait pourtant se décider. Comparant l'étal de la jeune personne avec celui des autres individus affectés d'infirmités analogues, je ne pouvais me
défendre d'un sentiment d'inquiétude sur ce qui arriverait lorsqu'elle serait mise debout. Alfred Germont, Cséreï et tout récemment Lajoux, lorsqu'on les avait levés, pouvaient, aidés de leurs béquilles reporterie poids du corps sur le membre sain et ne laisser l'autre en prendre, si je puis m'exprimer ainsi, que ce qu'il en pouvait soutenir. Le degré de la douleur, ce langage muet des organes, avait pu leur servir d'avertissement ; mais ici les deux os avaient été luxés, les deux articulations étaient neuves pour ainsi dire, il fallait faire éternellement rester la malade au lit, ou essayer ses forces en courant les chances de l'essai. C'est ce que je me décidai à faire moi-même dans le mois d'avril.
Quand Emilie se vit debout , grandie de plusieurs pouces, elle donna les signes de la joie la la plus vive. Comme mes cuisses sont rapprochées, s'écria-t-elle ! jamais je ne les ai senties comme cela. Cette exclamation me frappa; comme je lui en demandai l'explication , je la vis rougir et témoigner un extrême embarras, Je la pressai davantage , enfin elle m'avoua en pleurant et en me faisant mille excuses, qu'elle m'avait trompée sur sa maladie ; qu'elle était boitéuse et infirme en venant au monde -, que ses parens et elle-même craignant s'ils avouaient la vérité, que je ne voulusse
pas entreprendre le traitement, parce qu'on leur avait dit que je ne guérissais point les infirmités de naissance, étaient convenus de la version qu'ils avaient faite sur l'origine et les progrès de la maladie. Le hasard venait donc de m'apprendre que j'avais réduit une double luxation congénitale du fémur ; sans lui je pouvais l'ignorer à jamais , car cette jeune personne une fors sortie de l'établissement et mes rapports avec elle ayant cessé , les parens, selon toute probabilité, autant par honte d'avouer un mensonge , pourtant bien innocent , que par indifférence pour une circonstance si importante pour moi , ne m'en eussent jamais parlé.
Mais revenons à Emilie que nous avons laissée fort émue debout sur les béquilles à roulettes. Remise de son trouble, il fut question d'essayer de lui faire faire quelques pas et c'était ce qui m'occupait beaucoup. Elle commença par s'appuyer fortement sur ses béquilles, puis . elle jeta en même temps ses deux jambes en avant : plusieurs fois elle recommença le même mouvement avec l'assistance d'un aide qui faisait rouler les béquilles. Dans ce moment elle s'appuyait également fort sur les deux extrémite's , ce qu'il me fut facile de reconnaître en interposant mes mains entre l'aisselle et la traverse ou le support des béquilles qui soutenaient le poids du corps. Mes mains restant
toujours dans la même position , je fis faire un pas d'une jambe d'abord, puis de l'autre ensuite, pendant qu'une personne aidait à la flexion des extrémités. Cette expérience me démontra encore plus positivement que le corps était supporté également par les deux cuisses.
Voulant ensuite arriver au même résultat par une autre épreuve',, je lui recommandai de se tenir droite et immobile , puis saisissant le bas de la jambe , j'essayai de faire glissser chaque pied à plat, en le portant en avant : des deux côtés j'éprouvai une résistance également forte, d'où je conclus que la plante du pied était appuyée fortement et également dans toute sa longueur d'un côte' comme de l'autre. Pendant toutes les manœuvres Emilie n'avait éprouvé ni douleur ni tiraillement dans les jointures coxo-fémorales. Elle fut replacée dans sa chaise dès ce moment , et soumise au même traitement et aux mêmes soins que ceux qui n'avaient qu'une simple luxation.
Deux mois après elle abandonna les béquilles à roulettes pour les béquilles simples. Pendant tout ce temps je l'avais exercée à porter ses jambes en avant l'une après l'autre et à marcher régulièrement. Enfin, vers le mois d'août elle retourna clans sa famille avec recommandation de faire un long usage de ses béquilles, quoiqu'il lui arrivât
très-souvent de marcher sans leur secours, et de conserver la ceinture pendant nombre d'années. Elle avait grandi de quatre pouces pendant son séjour dans l'établissement.
DIXIÈME OBSERVATION
Fille, 7 ans. Luxation congémale de la cuisse ; réduction le deuxième jour.
Adèle Henry , de Briey , près d'Étain , département de la Meuse, âgée de sept ans , est entrée dans l'établissement en septembre 1829. Cette enfant d'une faible constitution, d'un tempérament lymphatique, ayant été toujours fort délicate, avait commencé à se balancer et à boiter tout en commençant à marcher, et sans que l'on eut jamais pu en accuser aucun accident. A mesure qu'elle avait grandi, on avait vu augmenter progressivement la claudication et le raccourcissement de l'extrémité malade. Quelques médecins consultés ne prirent même pas la peine d'examiner l'enfant. Ils répondirent que cela se passerait en grandissant et que, dans tous les cas, la science était impuissante contre une claudication de naissance.
Quand cette enfant nous fut confiée, voici ce qui s'offrit à nos yeux. Raccourcissement du membre droit de deux pouces et demi; os des îles du côté malade plus haut que l'autre d'environ deux lignes ; trochanter correspondant plus élevé que l'autre de deux pouces quatre lignes, porté en arrière et en haut; pointe du pied tournée en dedans; membre atrophié. Il était facile de reconnaître à tous ces signes une luxation du fémur en haut et en arrière. En exerçant quelques tractions sur le membre , je vins facilement à bout de diminuer le raccourcissement.
Les appareils furent appliqués le 10 octobre, «t le 12 l'extension m'ayant paru suffisante, j'opérai la réduction avec une extrême facilité et sans la moindre douleur ; j'aurais pu l'obtenir dès la veille. Tous les appareils furent appliqués successivement. L'enfant fut levée sur le châssis, puis sur la chaise, confiée aux béquilles à roulettes, etc. Le traitement ne présenta rien de remarquable et l'enfant sorlit de Morley le 25 mai i83o, pouvant marcher sans béquilles et les membres parfaitement égaux. Je confiai le reste du traitement à sa mère, femme très-soigneuse et très-intelligente.
Deux mois après le départ d'Adèle j'ai reçu de ses nouvelles par sa mère qui m'apprit qu'elle se portait fort bien , qu'elle ne souffrait nullement
et qu'il ne lui fallait plus qu'un peu de force et de hardiesse , ce que le temps ne manquerait pas de lui donner.
ONZIÈME OBSERVATION
Fille, \\ ans. Luxation congénitale en dehors et en haut de V articulation coxo-fèmorale du côté droit; guèrison confirmée au bout d'un an.
Mademoiselle Philiberte, de Châlons-sur-Saône, département de Saône-et-Loire, commença à boiter à l'âge de quinze mois , lorsqu'elle essaya de marcher pour la première fois. Visitée à cette époque par un médecin de Paris, on ne trouva rien qui pût expliquer la claudication , en sorte qu'on en accusa une faiblesse des reins qui devait, dit-on , se dissiper par les progrès de l'âge.
L'enfant fut vaccinée avec succès; elle eut la rougeole qui se passa très-bien ; il en fut de même de la deuxième dentition qui ne s'accompagna d'aucun accident; enfin la santé de M1IeP.... avait toujours été fort bonne , si on excepte une inflammation du bas- ventre qui parcourut tous ses périodes avec régularité et sans accidens.
Quant à la difformité elle ne fit qu'augmenter
avec l'âge et un talon élevé en proportion du raccourcissement, conseillé parles médecins de Châ- Ions, au lieu de porter remède à la claudication, ainsi qu'on l'espérait, eut pour résultat de la rendre encore plus marquée.
Le 28 juin i83i, l'enfant âgée alors de onze ans, fut présentée à trois des plus célèbres praticiens de Paris. L'un de ces Messieurs attribue la maladie à un décollement de la tête du fémur ce qui a amené la formation d'une nouvelle articulation en dehors de l'ancienne ou naturelle ; le second la considère comme un vice de conformation de naissance dans l'articulation de la hanche droite ; le troisième y reconnaît les suites d'un déplacement du fémur ou d'un changement de direction de son col qui a eu lieu dans la première enfance par une cause qu'il n'est pas possible de déterminer. Quant au traitement, il y a unanimité' d'opinions sur la nécessité des fortifians généraux et locaux et sur l'inutilité absolue, même sur le danger, selon l'un des consultans, de tout moyen orthopédique.
Un parent de la jeune personne qui, par hasard, avait e'té témoin chez nous de la re'duction d'une luxation semblable, jugée incurable par tous les médecins qui avaient été consultés , nous écrivit pour nous demander si nous consentirions à nous
charger du traitement de la difformité en question. Nous acceptâmes en nous réservant toutefois de nous rétracter, si l'examen des parties souffrantes nous faisait découvrir quelque contre indication à Temploi de nos appareils. D'après cette réponse , l'enfant fut amenée à Morley, le 18 juillet i83i , vingt jours après la consultation de Paris. Soumise de suite à notre examen, elle nous présenta les faits suivans: âge, douze ans quatre mois: santé bonne, appétit excellent, digestions faciles, nulle sensation de gène ni de douleur que celle qui résultait de la claudication.
Membre abdominal droit ne posant sur le sol que par l'extrémité antérieure, du pied ; du même côté, saillie formée à la partie moyenne de la face externe du bassin par le grand trochanter et, en même temps, dépression visible et déjà remarquée par l'aïeule de l'enfant à la partie antérieuresupérieure et un peu interne de la cuisse; léger amaigrissement du membre; incurvation de la colonne vertébrale vers la région lombaire avec convexité latérale.
Mesures obtenues par le cruro-pefoimèlre* — La jeune personne ayant été placée dans le centre du cruro-pelvimètre de manière à ce que les deux fils attachés aux niveaux y z se trouvassent bien confondus avec le plan moyen, la planche e' a été mue
par la vis du côté gauche jusqu'à la rencontre de la plante du pied : autant en a été fait au côté opposé pour la planche f' et cela nous a donné une différence de deux pouces cinq lignes. Ensuite, en faisant glisser, Tune après l'autre, les deux traverses mobiles sur les longues pièces supérieures jusqu'à ce que les aiguilles fussent arrivées au bord supérieur de la rotule de chaque côté , nous avons trouvé entre les deux genoux la même inégalité de hauteur, c'est-à-dire, deux pouces cinq lignes. A l'aide d'une autre traverse mobile placée au niveau d'une des épines et en faisant glisser la pièce r qui porte l'aiguille, en allant de droite à gauche, nous avons reconnu une hauteur égale entre les deux épines. Enfin les aiguilles horizontales nous ont démontré que le trochanter était plus élevé que l'autre de quinze lignes.
Le pied gauche étant placé horizontalement sur le sol , le talon droit se trouvait élevé de trois pouces1 six lignes , sans parler d'un raccourcissement de treize lignes dû à la rétraction du pied.
Le lendemain 19, Mademoiselle P... fut modelée et le surlendemain à sept heures moins un quart les appareils lui étaient appliqués. Le disque traçant le chemin que le genou avait à parcourir était sur la ligne qui indiquait un pouce; on la marqua comme point de départ, tandis que le pied sain
était placé sur La planche de manière à pouvoir reconnaître la différence entre les membres: elle était de deux pouces cinq lignes, par conséquent, semblable à celle qui nous avait été indiquée par le cruro-pelvimètre.
Les poids ayant été fixés sur les balanciers, on vit bientôt lesléviers se baisser par saccades légères, comparables aux effets d'un balancier de pendule qui détache à chaque oscillation l'arrêt suspendant le mouvement de la roue. Au bout de vinq-cinq minutes la planche q' qui porte le genou malade avait exécuté un mouvement de dix-huit lignes; le pied avait parcouru la même distance et un alongement aussi considérable avait eu lieu nonseulement sans douleurs, mais encore sans que la physionomie de l'enfant cessât d'exprimer la plus vive satisfaction. Cela suffisait pour nous démontrer qu'il n'y avait pas le moindre danger à terminer l'opération et , comme tout avait été préparé à l'avance dans cette supposition, on s'occupa de remplacer les appareils extenseurs par ceux d'extension et de réduction combinés. A cet effet on détacha les deux petites pièces placées dans les anses de corde attachées à la pièce en cuir qui se trouve lacée à la partie inférieure de la jambe; la main d'un aide fut appliquée sur le grand trochanter de manière à le pousser en bas, tandis
qu'un autre aide établissait une résistance au point opposé; un troisième aide appliqua Tune de ses mains sur la partie inférieure de la cuisse et l'autre à la partie supérieure delà jambe en tendant à porter le membre inférieurement; enfin l'opérateur prit l'extrémité de la jambe et le pied et ordonna qu'on exécutât un mouvement tel que le membre fût dirigé en dedans et en dehors jusqu'à ce que la plante du pied eut rencontré la planche qui glisse dans la coulisse du châssis cintré. On fit alors passer la courroie interne par la mortaise de la planche et on la fixa dans un des trous ; pareille opération fut faite pour la courroie externe et quand le membre fut ainsi arrêté , l'aide qui tenait la cuisse et la jambe cessa d'agir ; les deux autres seulement restèrent. Quant à l'opérateur, il fit glisser la planche dans les coulisses en allant de dedans en dehors jusqu'à la rencontre d'un des trous où il plaça une brochette pour fixer la planche; l'extrémité externe du châssis cintré fut ensuite portée en arrière et arrêtée au moyen d'une brochette placée dans un des trous du châssis et de la planche. Comme tous ces mouvemens ne déterminèrent pas plus de douleur que tout cë qui avait été fait jusqu'alors , on continua et on arriva au point d'opérer la réduction qui se fit avec la plus grande facilité par les manœuvres que
nous venons de décrire. A sept heures quarante minutes, c'est-à-dire cinquante-cinq minutes après le commencement de l'opération , les trochanters étaient égaux en hauteur , les genoux et les malléoles placés parallèlement, enfin les membres dans l'état normal. La jeune personne n'avait éprouvé pendant ces diverses manoeuvres qu'un fort tiraillement provenant de l'extension forcée des adducteurs et de la roideur du genou : seulement elle se plaignait de sentir dans le fond de l'aîne (nous nous servons de ses propres expressions ) ou la dépression avait diminué de plus de moitié, quelque chose qui la pressait et lui faisait mal. L'idée nous vint que cela pouvait être une sensation déterminée par la pression de la tête du fémur sur le cotyle ; pour y remédier nous fîmes glisser le poids du lévier afin d'augmenter la tension et à l'instant même l'enfant cessa de souffrir. Ce phénomène nous a paru lout-à-fait digne d'être remarqué et signalé à l'attention des praticiens.
Une heure après la réduction l'enfant eut un besoin à satisfaire. A l'instant même la fille de service l'éleva de la manière décrite ailleurs ; les pièces sortirent de leurs chappes; mais , en redescendant, l'une d'elles arc-bouta contre la traverse et toute la partie supérieure du lit mobile prit une
direction oblique de travers, ce qui lit tendre la ceinture du côte' de celte pièce et la relâcha du côté opposé , en sorte que le bassin était élevé du côté gauche et abaissé du droit , sans que personne s'en fut aperçu. Quelques instans après l'enfant commença à éprouver dans le pied et dans le genou une douleur qui se propagea jusqu'à la hanche. En vain l'aïeule de la malade , croyant que c'était un effet ordinaire de la réduction, lui conseilla la patience et le courage; les douleurs allaient toujours croissant et il fallut venir nous chercher pour y porter remède , s'il était possible. En arrivant, nous trouvâmes le grand trochanter très- saillant et porté en arrière et la pointe du pied fortement tournée en dehors. Pour faire cesser la douleur , il suffit d'enlever les appareils a près voir eu la précaution de placer à la hanche un aide chargé de porter le grand trochanter en dedans et en bas, tandis qu'un autre maintenait la jambe et la cuisse.
Voulant connaître la cause de l'accident qui nous arrivait , nous reconnûmes en examinant le lit avec attention que l'extrémité de la traverse qui répond au montant était élevée de plus de huit pouces, ce qui avait exhaussé la partie supérieure du lit mobile. Rien ne fut plus aisé que de remettre les choses en ordre et de prévenir pour
toujours le retour des douleurs ; les deux pièces furent enlevées et remplacées par deux autres qui avaient un pied de plus de longueur.
Nous avons rapporté avec détail un événement qui pouvait bien être passé sous silence pour appeler l'attention sur l'extrême surveillance qui doit présider à remploi des moyens mécaniques. Faute de cette précaution des accidens plus ou moins graves peuvent arriver et c'est contre la mécanique elle-même que l'accusation est dirige'e, tandis qu'elle devrait retomber sur le mécanicien imprudent ou inattentif. Dans l'observation que nous rapportons, peu s'en est fallu que par la faute involontaire de la fille de service la luxation ne se reproduisît. Eussions- nous réussi ausi facilement à la réduire une seconde fois? Quel découragement, quels effets moraux désavantageux une nouvelle opération eut produit sur l'esprit de la malade et sur celui de ses parens! Heureusement tout le mal était réparé ; seulement on fut obligé de réappliquer plusieurs fois les coussins placés à la partie inférieure de la jambe; c'e'tait la seule pièce d'appareil qui incommodât la jeune personne. Le reste de ia journée s'est passé très-bien et le peu d'agitation qui existait a été facilement calmé par quelques cuillerées d'une potion antispasmodique. La nuit suivante a été calme et le sommeil paisible.
Deuxième jour. La malade était un peu dérangée dans ses appareils, ce qui a fait porter l'extrémité supérieure du fémur un peu en dehors et en haut; le mal a été facile à réparer el pour y obvier à l'a* venir, on a fait appliquer les grandes attelles dont la description sera donne'e. Malgré le calme delà nuit les brassières avaient été abandonnées, ce qui avait neutralisé l'action de tous les autres appareils et fait redescendre le corps dans le lit. Pour empêcher à l'avenir un semblable contre-temps, nous avons donné aux membres abdominaux une inclinaison telle-qoeles pieds élaientplusélevésril a suffi, à cet effet, d'enrouler les cordes qui s'attachent à la partie inférieure du châssis horizontal 3Îq sur le cylindre M. A la partie supérieure et interne de la cuisse gauche , on a placé un coussin long et bien rembourré aux extrémités duquel était attaché un bout de sangle étroite dans laquelle on avait pratiqué un large oeillet pour le passage d'un cordeau formant anse. Cette anse donnait passage à deux autres cordeaux portant à Tune de leurs extrémités deux petites pièces en bois de quinze lignes de longueur sur neuflignes en carré, et se réunissant à une autre pièce en bois percée de trois trous. Deux de ces trous , placés aux extrémités , donnaient passage aux cordeaux qu'un nœud arrêtait de l'autre côté; celui du centre laissait pas-
ser un autre cordeau arrêté par un nœud en sens inverse des précédens et allant s'attacher à la traverse inférieure du châssis îî^ Les choses e'tant disposées de la sorte, il est facile de concevoir qu'en tirant fortement le dernier cordeau le coussin situé à la partie supérieure et interne de la cuisse s'opposait fortement à ce que le corps vint à glisser du côté des pieds. Comme nous avions remarqué que les adducteurs avaient été fortement contractés les jours précédens , nous réappliquàmes l'appareil qui soutient le genou pour placer le membre en demi-flexion. Ces additions ont produit tout le bien que nous en attendions et l'enfant n'en a éprouvé aucune gêne.
Du quatrième au treizième jour. Rien de nouveau. L'aïeule de la jeune Philiberle qui l'avait accompagnée à Morley désirant s'en aller et connaître l'état dans lequel était son enfant, tous les appareils sont enlevés et nous examinons avec attention les deux extrémités qui présentent un parallélisme parfait de toutes leurs parties; ce n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que les appareils sont réappliqués : cependant aucun inconvénient n-a suivi cette expérience et la santé de la jeune personne continue à être excellente. Elle reste quarante-cinq jours dans cet étal, sans présenter rien de particulier.
( 3oo )
Le quarante-sixième jour, elle est placée sur un brancard brisé et portée dans le jardin où elle passe deux heures: ce voyage s'effectue sans douleur ni accident, et est renouvellé quand le temps le permet, en prolongeant de plus en plus la durée du temps passé hors du lit.
Au bout d'un mois , après l'usage du brancard, emploi du lit articulé avec les précautions voulues. La première ceinture est remplacée par une autre qui embrasse bien le bassin et est assujettie à l'aide de sous-cuisses. Le dossier du lit est élevé progressivement et au bout d'un mois de l'usage de cet appareil, on commence à fléchir la partie qui soutient les jambes et les pieds.
Une fois que l'on fut arrivé à la position que l'on a étant assis, avant de songer à faire marcher la malade avec des béquilles à roulettes, nous procédâmes à un nouvel examen des parties.
Les membres abdominaux étaient égaux en longueur, mais non en grosseur, le membre luxé étant toujours resté plus petit. Les malléoles, les genoux, les grands trochanters e'taient parallèles ; mais il n'en était pas de même du bassin. Les épines antérieures et supérieures n'étaient plus à la même hauteur et celle du côté luxé se trouvait plus basse que l'autre. En voulant nous rendre compte de ce phénomène, nous crûmes en découvrir la cause
( 3oi )
dans le défaut du développement de l'os coxal du même côté. En effet, en promenant les doigts le long des crêtes iliaques, on sentait bien distinctement que celle du côté gauche avait plus d'étendue en longueur et en épaisseur que l'autre. Il en était de même des parties génitales dont le développement annonçait les approches de la puberté. La fesse gauche était grosse, ferme, arrondie, tandis que la droite était molle, aplatie et ses muscles amaigris ; cependant les deux plis de cette région étaient tout-à-fait égaux. On pouvait attribuer cette inégalité de nutrition à la compression du nerf sciatique, quand la tête du fémur occupait la fosse fessière ou plutôt au changement de diretion des vaisseaux qui alimentaient ces parties. Nous ne pouvions opposer à celte atrophie locale que remploi des frictions sèches et humides aromatisées, de vapeurs chargées de principes aromatiques et sulfureux, etc. Du reste l'état constitutionnel ne laissait rien à désirer et le moral était dans l'état le plus satisfaisant.
Quand on commença à faire usage des béquilles à roulettes, les plus grandes précautions furent observées, mais tout se passa très-bien. L'enfant jettait son pied avec facilité en avant ; seulement la pointe du pied e'tait déjette'e en dehors, ce qui nous fit insister sur l'usage des toniques locaux et nous
décida à recourir au lit orlhorachidique pour fixer le corps avec des brassières et maintenir le membre dans la position convenable pendant le séjour au lit.
La malade quittait les béquilles pour se placer dans un fauteuil confectionné exprès qui fut remplacé par une chaise ordinaire au bout de trois mois, en même temps que les béquilles à roulettes le furent par d'autres de forme commune. Dans cet intervalle de temps l'articulation s était consolidée, mais le développement rapide, du côté gauche, rendait de plus en plus sensible la différence qui existait entre les os coxaux. Cet inconvénient auquel nous ne pouvions rien, ne nous empêcha pas de supprimer progressivement les appareils. Ainsi les brassières furent abandonnées -, le membre cessa d'être maintenu dans le lit et la malade ne conserva plus que la ceinture qu'elle n'abandonnait ni jour, ni nuit. Nous avons vu dans l'observation précédente comment nous étions parvenus à la dégager des inconvéniens qu'elle pouvait présenter. Les bains de vapeurs et les douches froides furent continués.
Il y avait déjà quatre mois que Mademoiselle P... se servait de béquilles ordinaires lorsqu'une étourderie assez naturelle à son âge lui fit faire une chute qui nous causa beaucoup d'inquiétudes ;
cependant elle n'eut aucune suite fâcheuse, rien ne s'était dérangé dans l'articulation réduite et la convalescence n'en fut pas retarde'e d'un jour. Deux mois après, une des béquilles glissa sur un parquet re'cem ment lavé , et le même accident se renouvella. Cette fois il se présentait avec des circonstances plus inquiétantes; la chute avait eu lieu avec force sur le grand trochanter du côté droit : on fut obligé de relever et d'emporter l'enfant qui était restée immobile sur place. Examinée avec la plus grande attention, la hanche ne nous présenta aucun déplacement des os, mais seulement une contusion qui se dissipa assez promplement. Quatre jours de repos suffirent pour remettre les choses au point où elles étaient avant la chute et permettre la marche avec des béquilles tout aussi facilement qu'auparavant. Il n' y avait plus d'après cela à douter de la solidité' de la consolidation ; aussi la jeune malade ne resta-t-elle dans Pe'tablissement que pour notre propre satisfaction et pour nous mettre à même de la représenter , quand le moment serait venu, aux médecins qui l'avaient observée avant le traitement.
DOUZIÈME OBSERVATION
Fille, huit ans et demi. Luxation des deux fémurs avec relâchement des ligamens de l'articulation coxo-fémorale et lordose considérable de la région lombaire. Guérison complète au bout d'un
an de traitement.
Mademoiselle Louise Faillette de Sainte-Ménehould, département de la Marne , âgée de huit ans et demi, née de parens sains, dW constitution assez bonne quoique délicate, vint le i9 octobre i85i, à l'établissement de Morley pour y réclamer nos soins contre une difformité considérable de la partie inférieure du tronc et supérieure des cuisses. Déjà plusieurs fois nous avions eu Toccasion de voir cette enfant, mais cela sïètokt borné à une simple consultation dont l'exécution avait été différée indéfiniment pour différens motifs.
Les parens de cette jeune personne nous fournirent sur son compte les renseignemens qu'il nous importait de connaître. Elle était venue au monde facilement et sans qu'il eut été besoin d'aucune manœuvre active de la part de l'accoucheur : bien conformée alors, elle se conserva telle jusqu'au moment où elle commença à marcher. Alors seulement ( elle avait environ quinze mois ) on
S'aperçut que la Station était difficile et très-fatigante, que la marche l'était encore plus et qu'il en résultait des chutes fréquentes. Pendant quelque temps, on attribua ces accidens à une chute que l'enfant avait faite vers l'âge de neuf mois et à la suite de laquelle elle manifesta de la douleur quand on l'asseyait ou qu'on lui fléchissait le corps. On accusa aussi une faiblesse de reins, un développement tardif de la jeune personne; mais la difformitén'ayant fait qu'augmenter avec l'Age, ainsi que tous les inconvéniens qui en étaient le résultat , les parens de Louise se déterminèrent à conduire à Paris leur enfant âgé de six ans et demi ( novembre 1829), pour y demander l'avis des premiers médecins de la capitale.
Dans les consultations qui eurent lieu à ce sujet, et don! quelques-unes sont en notre possession , l'affection fut qualifiée de relâchement des articulations vertébrales et des jointures coxo-fémorales, sans luxation complète des os de la cuisse, de déplacement congénital des fémurs, de luxation congénitale avec oblitération des cotyles , de ramollissement des os avec développement incomplet des parties constituantes de la colonne lombaire et courbure de cette partie du rachis. Messieurs les consnltans , à l'exception de ceux qui croyaient à l'oblitération des cotyles, furent tous d'accord
sur la nécessité de la gymnastique et du régime analeptique et fortifiant usités contre le rachitisme et les affections analogues. Ils furent tous d'une opinion unanime sur l'opportunité des moyens mécaniques; mais ils se divisèrent sur la nature de ceux qu'il convenait de mettre en usage. Tandis que l'un conseillait le lit ou plan incliné de Mayor de Genève pour exercer par le poids seul des extrémités inférieures une traction douce et insensible sur la déviation lombaire, d'autres recommandaient de la -manière la plus formelle le lit à extension et les béquilles dans la position assise et debout.
Il y avait deux ans que le voyage de Paris avait eu lieu quand la jeune personne fut amenée à Morley et présenta les faits suivans, recueillis par nous avec le soin le plus scrupuleux :
i° Convexité antérieure du rachis formée par les trois dernières vertèbres dorsales et toutes celles
des lombes ;
i° Renversement en devant du bassin tellement prononcé que la face postérieure du sacrum était devenue supérieure, présentant de la sorte un plan presque horizontal ;
3° Sur les parties latérales droite et gauche du bassin, saillie formée de chaque côté par l'extrémité supérieure des fémurs j
4° Partie Supérieure du corps portée en arrière
pour conserver l'équilibre, ventre saillant en avant; bassin proéminent en arrière; membres abdominaux inclinés légèrement en arrière au lieu d'être placés verticalement; pointe des pieds portée en avant et un peu en dehors ; membres thoraciques tombant, verticalement sur les parties latérales du tronc et placés postérieurement à leur partie inférieure.
Tels étaient les phénomènes apparens pendant la station immobile chez cette enfant dont la taille était de trois pieds un pouce dans cette position.
Venait-on à l'étendre sur un plan horizontal ou à la suspendre par-dessous les bras jusqu\à ce que les pieds quittassent le sol, rénorme creux que Ton remarquait a la région lombaire disparaissait presqu'en entier, sans que le bassin suivît ce redressement. Pendant la suspension un changement très-remarquable s'opérait dans les articulations coxo- fémorales : on voyait les saillies latérales formées par les têtes des fémurs diminuer, descendre et disparaître en grande partie , ce qui était accompagné d'un bruit sourd , analogue à celui qui se fait entendre dans la réduction d'une luxation. Lorsque l'on cessait la suspension graduellement, à mesure que le poids du corps retombait sur les extrémités inférieures, les trochanters se reportaient en haut, en dehors et en arrière
sans aucun bruit, comme si la cavité cotyloïde eût cessé d'exister ou tout au moins son bord supérieur. La courbure lombaire se reproduisait pour reprendre la forme qu'elle avait auparavant et le corps , ainsi que les extrémités, se replaçaient dans l'allitude que nous avons indiquée.
Du reste , toutes ces épreuves se faisaient sans qu'il en résultât la moindre douleur. La marche avait lieu sans claudication; Mademoiselle Faillette pouvait même courir et monter un escalier, mais ces exercices ne pouvaient être soutenus pendant long-temps et la fatigue ne tardait pas à s'ensuivre. L'e'tat général était fort bon, malgré les apparences de délicatesse de constitution; il y avait de la gaîlé et toutes les fonctions organiques s'exe'cutaient librement et régulièrement.
L'affection soumise à notre examen nous parut être], sans aucun doute, une lordose des lombes produite par le relâchement de l'appareil ligamenteux de cette région et accompagnée d'un renversement du bassin en avant et d'une dislocation des os de la hanche et de la cuisse, ce qui permettait à ces derniers de sortir de la cavité cotyloïde et d'y rentrer alternativement. C'est ainsi que s'expliquait pour nous le bruit qu'on entendait lorsque les saillies des trochanters redescendaient.
Quant à l'idée que nous nous formions du mode
de développement d'une difformité aussi extraordinaire, il nous sembla que par une disposition innée ou qui avait suivi de près la naissance, un relâchement considérable dans le système ligamenteux de la partie inférieure du rachis avait préparé la courbure antérieure de cette partie; que la progression l'avait déterminée; que le déjetlement du corps en arrière avait eu pour résultat de l'augmenter sans cesse et en raison directe des années ; que la partie inférieure de la courbe lombaire agissant sur la base du sacrum, tandis que les fe'murs placés dans les cavités cotyloïdes résistaient énergiquement, il en était résulté un véritable mouvement de bascule de tout le bassin , inverse de celui qui s'opère naturellement par le développement progressif des organes, et qui avait fait prendre au sacrum la position qu'on lui voyait; qu'enfin, dans ce changement de direction de l'axe vertical du bassin , les têtes fémorales cessant de s'appuyer sur la partie supérieure de la cavité cotyloïde disposée en voûte pour supporter le poids du corps, il avait dû nécessairement s'en suivre un tiraillement et consécutivement une extension de la capsule et de tous les ligamens, même de l'inter-articulaire , assez considérables pour livrer les fémurs à Taclion des muscles fessiers et pour permettre les mouvemcns anormaux qu'on observait dans fa
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jointure. Il était en outre naturel de supposer que la pression et le frottement habituels des têtes fémorales avaient fini par émousser, si on peut s'exprimer ainsi, le tranchant du rebord cotyloidien , ce qui faisait que leur sortie de cette cavité', ainsi que leurrentrée s'opéraient facilement, sans secousses ni saccades, et avec un bruit beaucoup moins prononcé qu'on aurait pu s'y attendre.
Le plus difficile n'était pas de bien juger la nature de la difformité. Pour cela, il suffisait d'un examen attentif des parties et de la lecture de quelquesunes des consultations où le véritable état des choses était exposé avec une clarté qui ne laissait rien à désirer. La difficulté était de gue'rir et nous avouerons avec franchise que nous ne trouvions pas une grande probabilité de succès dans les différens moyens qui avaient été proposés. Sans parler du traitement interne, ni des cautères apposés sur la région sacrée, ressources dont tout le monde peut apprécier l'efficacité dans le cas dont il s'agit, que pouvait contre un désordre aussi considérable la gymnastique dont l'effet est de donner du ton aux solides, d'activer la circulation des fluides et par suite de fortifier l'économie entière ou seulement une partie du corps, selon qu'elle est générale ou partielle, mais non pas de redresser des parties déviées et déplacées de leur à-plomb. La
gymnastique nous semblait donc bonne tout au plus pour consolider la guérison , si nous étions assez heureux pour l'obtenir.
Le Ht à extension aurait bien produit le redressement de la colonne vertébrale qui s'opérait déjà naturellement par le simple décubitus ou la suspension ; mais il aurait déterminé Talongement des ligamens déjà trop relâchés, sans agir en rien sur le° renversement du bassin et le déplacement des fémurs , phénomènes que nous avons vue subsister dans la position horizontale.
Les béquilles, pendant la progression, en les supposant assez élevées pour que la pointe des pieds touchât seule à terre, devaient agir, il est vrai, de la même manière que la suspension sous les aisselles, c'est-à-dire , qu'elles auraient redressé la lordose et replacé les fémurs. Mais aussitôt que la malade qui ne pouvait rester continuellement immobile sur ses supports aurait porté le poids du corps sur une des extrémités pour avancer l'une de ses béquilles , la courbure lombaire ne pouvait manquer de se reproduire, la tête du fémur correspondant de remonter, et, tout concourant à entretenir la laxité des ligamens, il n'y avait point de guérison à espérer par ce moyen.
Quant au conseil vaguement exprimé de fixer la rolonne vertébrale toujours dans la même po-
siiion par une machine spéciale, nous ne voyions gucres qu'un corset qui fût propre à remplir cette indication; mais combien d'autres se présentaient pour guérir notre malade, auxquelles le corset était loin de suffire.
Pour réussir, les appareils devaient dans les positions assise et couchée, remédier à l'incurvation lombaire tout en redressant le renversement du bassin. D'après ce que nous avions observé dans nos explorations, il suffisait, pour faire cesser la lordose dans le lit , de placer la jeune personne sur un plan incliné et d'établir un point de résistance supérieurement. Dans la position assise, le corps devait être suspendu et il fallait que le bassin reposât, non pointsur un plan solide, mais bien sur un corps élastique qui lui permît de reprendre sa position normale. Cette dernière indication devait être remplie soit dans le lit, soit dans le fauteuil par des appareils particuliers et dont raction fut indépendante de ceux qui étaient destinés à redresser les lombes. On peut voir à la tin de ce Mémoire la description de ceux que nous avons imaginés à cet effet et auxquels nous avons dû un succès qui a dépasse' nos espérances.
Aussitôt que tout fut prêt pour commencer le traitement, la marche fut totalement interdite à Mademoiselle Faillettc et on ia laissa pendant deux
mois dans le lit où elle n'éprouvait ni gène n'i contrainte. Descelle époque, les changemens que nous vîmes s'opérer dans la difformité par la seule position horizontale, nous donnèrent l'espoir d'une guérison complète.
Pendant Je séjour au lit, les appareils pour être assis avaient été' confectionnés. Quand on y plaça la jeune malade, deux personnes étaient nécessaires pour la soutenir dessous les bras tandis qu'on l'habillait; mais cette manœuvre nous ayant paru aussi assujettissante par le nombre d'individus qu'elleexigeait,quedangereusesi les aides venaient h faillir par accident ou par maladresse, on se servit pour les suppléer de béquilles à roulettes dont la hauteur était telle que les pieds touchaient à peine la terre. Ces béquilles ne sont autre chose que le bàlis du fauteuil employé pour le cas dont il s'agit. On en trouve la description avec celle des autres appareils. La première fois que la malade y fut placée, elle ne put y rester que fort peu de temps, mais elle s'y habitua insensiblement et finit par s'y trouver tout-à-fait à l'aise. Au moyen de bâtons et de crochets, on pouvait la conduire à table et profiter de quelques beaux jours pour lui faire respirer dans les jardins l'air pur de la campagne.
Au bout de deux mois de l'usage du fauteuil et du lit le redressement de la colonne vertébrale
iétait à peu près complet et le renversement du bassin avait diminué d'un tiers environ. Ainsi la face postérieure du sacrum, de supérieure et presque horizontale qu'elle était auparavant, se trouvait oblique et postérieure; les épines des os coxaux s'étaient relevées et les fémurs ne sortaient plus de leurs cavités. Pour seconder l'action des appareils, on fit agir sur le bassin un ressort en acier garni de cuir et fixé au moyen d'un corset dont la confection nous donna beaucoup de peine (cette addition est également représentée sur les planches). Enfin la jeune personne portait en outre autour des hanches une ceinture en toile, assujettie par de forts sous-cuisses, semblable à celle que nous employons après la réduction des luxations coxo-fémorales en général.
Vers le sixième mois du traitement, on jugea convenable d'en venir à l'emploi des bains de vapeurs aromatiques sèches et sulfureuses, ainsi que des douches d'eau froide. Pendant qu'elle était soumise à leur action , la malade restait debout soutenue par des béquilles à roulettes : les douches étaient dirigées sur la région lombaire et au pourtour du bassin. On continua pendant six mois encore l'usage de ces moyens, ainsi que l'application des appareils déjà décrits.
Au bout d'un an de traitement, la guérison était
complète, quant à l'apparence ; mais il s'agissait de connaître jusqu'à quel point les parties s'étaient consolidées et. la moindre imprudence dans nos tentatives d'exploration pouvait nous faire perdre le fruit de toutes nos peines. Un moyen aussi simple que facile nous conduisit au but que nous nous proposions, sans inquiétude pour nous et sans danger pour la malade. Deux morceaux de bois rond faisant office de béquilles furent placés sous les bras de la jeune personne : dans chacune de leurs extrémités qui se trouvaient perforées passait une corde arrêtée inferieurement par des noeuds formant anse supérieuremet ; les deux anses venaient se réunir dans le crochet d'une poulie à chappe attachée à l'extrémité d'une corde suffisamment forte , laquelle passait dans une autre poulie fixée à une poutre. De cette manière, l'extrémité libre de cette corde étant tirée avec plus ou moins de force, on soutenait la jeune personne ou on pouvait l'enlever de terre ou bien abandonner le poids du corps aux extrémités.
Tout étant disposé pour l'épreuve, nous fîmes placer sur la tète une équerre fixée à une tige verticale et après avoir commandé de lâcher la corde progressivement et avec beaucoup de précaution, nous eûmes la satisfaction de voir la colonne vertébrale rester droite, le bassin garder sa
position normale el les fémurs se maintenir dans les cavités colyloïdes : nos mains appliquées sur les grands trocbanters ne pouvaient sentir le moindre mouvement et le sommet de la tête ne s'était pas éloigné d'une ligne de l'équerre.
Dès ce moment la guérison nous parut complète. Il ne restait plus qu'à continuer le traitement encore quelque temps par mesure de prudence et surtout à faire marcher la malade qui depuis treize mois n'avait pas fait un seul pas. Des béquilles nous semblaient peu sûres; elles pouvaient glisser, amener une chute et par suite une secousse dans les articulations rétablies, une exlension de leurs ligamens et un retour de la maladie. Un charriot à une roue antérieure et deux postérieures (voir la description et les planches), nous réussit à souhait : la jeune personne placée et soutenue dans l'intervalle des deux trains , fit ses premiers pas avec aisance et sûreté; mais surtout avec une satisfaction que Ton concevra facilement. Après s'être servie du charriot pendant un mois seulement , elle le quitta pour prendre les béquilles ordinaires et marcher d'un pas de plus en plus assuré et sans la moindre douleur. Les bains , douches et frictions fortifiantes furent continués sur le bas ventre et sur le pourtour du bassin.
Une partie des appareils nous laissait encore
quelque chose à désirer : c'était la ceinture de loile qui, en serrant le bassin, comprimait le bas-ventre et pouvait produire un effet nuisible. Nous la remplaçâmes par celle qui est décrite et, qui ne portant que sur les épines iliaques, se trouve exemple des inconvéniens que l'autre présentait.
Nos soins étant désormais devenus inutiles à Mademoiselle Faillette , nous fîmes confectionner pour elle les appareils de départ décrits et représentés par des planches et elle quitta Morley le 27 mai i833, dix-neuf mois après y être entrée, n'y ayant jamais éprouvé un seul moment d'indisposition et guérie radicalement d'une infirmité trèsgrave que l'on avait généralement déclarée incurable.
Il est d'usage de faire suivre une observation des réflexions théoriques et pratiques auxquelles elle peut donner lieu; mais ayant à raconter plusieurs faits analogues entre eux, nous avons préféré, pour éviter les lenteurs et les répétitions, exposer les faits nuds et sans commentaires , pour arriver ensuite aux considérations générales qui en découlent.
Nous commencerons donc par examiner quelles lumières les observations précédentes peuvent répandre sur certains points de doctrine encore obscurs relativement à l'état de l'articulation coxofémorale après une luxation, spontanée et une luxation ancienne accidentelle.
Toujours appuyés sur les faits qui nous sont propres , nous justifierons ensuite le litre de ce Mémoire, c'est-à-dire que nous établirons le traitement nouveau desluxationsspontanées effectuées, indiquant les cas qui doivent l'exclure, ceux qn. en rendent le succès incertain , ceux au conlrn.re dans lesquels on peut porter un pronostic favorable. Nous ferons une application de ce traitement
aux luxations accidentelles plus ou moins anciennes.
Passant de là à des inductions et à des raisonnemens par analogie , nous hasarderons quelques conjectures sur l'efficacité de notre méthode appliquée à la luxation spontanée commençante pour arrêter les progrès de l'inflammation et prévenir le déplacement.
Enfin nous ferons pour les luxations congéniales ce que nous avons fait pour les autres, c'est-àdire qu'aux opinions diverses des auteurs sur la disposition anatomique des parties chez les individus atteints de cette infirmité; nous opposerons les résultats de notre pratique et établirons sur cette base une doctrine et un traitement nouveaux.
Les me'decins de l'antiquité la plus reculée ont parlé de l'état pathologique dans lequel se trouvait l'articulation coxo-fémorale affectée de la maladie désignée par Hippocrate sous le nom de morbus coxendicum. Selon le père de la médecine, une humeur onctueuse quil appelait mucosité relâchait les muscles, remplissait le cotyle, déplaçait le fémur qui pouvait y rentrer et en sortir; mais dès ce moment le membre se desséchait et la clau-
dicalion survenait si le feu n'était pas appliqué. Depuis Hippocrate jusqu'aux écrivains des 16e et 17e siècles, si Ton excepte Asclépiade le Bythynien qui parle de chairs enflammées désunissant les os , page 58 , expressions vagues d'ailleurs et auxquelles il ne faut pas attacher plus d'importance qu'elles n'en méritent, depuis Hippocrate, disons-nous, nous voyons partout répéter et conserver avec un respect religieux celte assertion purement hypothétique, puisqu'elle ne reposait sur aucune ouverture de cadavre. Au surplus Hippocrate n'avait écrit que sur la jointure pendant la maladie et non après la guérison.
Dans des temps assez rapprochés de nous, Paie parla d'une humeur pituiteuse épaissie dans la cavité et qui empêche l'os d'y rentrer, page 63.
Ou'il soit ou non l'auteur de cette théorie , amplification en quelque sorte de celle d'Hippocrate, ce qu il )' a de certain cest qu'elle ne fut pas rejettée et qu'on pourrait, avec raison peut-être, rapporter à cette époque les premières préventions qui s'élevèrent contre la possibilité de guérison des luxations spontanées. Dans les siècles suivans, l'anatomie pathologique éclairant de son flambeau les travaux des médecins, on vit paraître ça et là des Mémoires et des Observations qui, sans venir à l'appui des théories anciennes, semblaient coiv
firmer cette opinion que la cavité s'oblitérait et ne pouvait plus recevoir la tête du fémur. Tantôt on l'avait trouvée déformée et resserrée sur elle-même de manière à ne plus présenter qu'un tiers de ses dimensions normales. Tantôt elle était remplie et comme nivelée par le développement de l'os des îles ou par la production d'une substance fibreuse très-consistante et par des végétations osseuses variables pour la forme et le volume.
J'omets à dessein les nombreux désordres produits par la carie, la nécrose, etc., puisqu'ils se rattachent à l'histoire de ces maladies dont il n'est point question ici.
Si, des changemens survenus dans la cavité cotyloïde, nous arrivons à l'examen des nouveaux rapports du fémur avec l'ilium , nous retrouvons la même disposition des écrivains à se répéter les uns les autres et souvent sans avoir rien vu par eux-mêmes, à recueillir tous les faits confirmatifs d'une opinion que l'on regarde comme un article fondamental de doctrine et à taire ou compter pour rien tout ce qui lui est opposé. Depuis les époques les plus reculées de la science jusqu'à nos jours, on a admis qu'un os sorti de sa cavité articulaire, se crée dans le lieu où il s'est arrêté une loge ou place nouvelle suppléant plus ou moins bien celle qu'il a quittée ; que s'il repose sur
une surface osseuse, il s'y forme une cavité plus ou moins profonde, qui peut même s'encroûter d'une substance cartilagineuse; que toutes les parties molles qui l'entourent changent d'aspect , même de texture, et se convertissent en ligamens nouveaux qui le fixent solidement. Des observateurs dignes de foi ont même vu des capsules de formation nouvelle remplacer l'ancienne. En vain quelques Mémoires insérés dans les journaux de Médecine ou daus des recueils académiques, pages 5o et i54, ont prouvé que la cavité cotyloïde pouvait se maintenir dans son état naturel pendant un très-grand nombre d'années; que les prétendues adhérences n'ont pas empêché la réduction de luxations anciennes (et une luxation spontanée simple effectuée depuis quelque temps ne peut pas être envisagée sous un autre point de vue), tous ces faits ont passé inaperçus pour la plupart des médecins.
Je citerai néanmoins quelques exceptions honorables , d'abord en faveur de M. le professeur Boyerqui, dans un article du dictionnaire des sciences médicales a dit positivement que la cavité cotyloïde et en général les surfaces articulaires avaient une très-grande tendance à se conserver intactes, très-long-temps après le déplacement des os avec lesquels elles avaient des rapports. Dans
un ouvrage tout récent (0, cette question est traitée avec assez de développement et nous citerons, comme digne de fixer l'attention du lecteur les passages qui y ont rapport. « Dans un cas de dif- » formilé du pied , nous avons jugé à propos de » couper le tendon d'Achille , pour provoquer » ensuite l'alongement de la substance intermé- » diaire employée par la nature à la réunion des » deux bouts et rétablir ainsi la situation, normale » du membre. ,
» Les choses étaient demeurées en l'état vicieux » qu'il s'agissait de corriger, pendant un grand /> nombre d'années, et depuis la naissance du ma- » lade : il eut été possible que le changement* » total qui avait eu lieu dans le rapport des os » en eut entraîné de grands dans leur forme, ou » du moins dans l'état des ligamens. Un pareil m doute aurait pu nous inquiéter; mais nous avions » déjà sur ce point des re'sultats d'observation » propres à nous rassurer : aussi ne fûmes-nous » nullement étonné lorsque, après avoir opéré » la section du tendon, nous essayâmes de rame- » ner le pied à sa situation naturelle, de ne point » éprouver de résistance. Non-seulement rien ne » se trouvait changé dans les articulations , mais
(i) De l'Ortliomorphie par rapport à l'espèce humaine , etc., par J. Delpech. Paris 1829. T. r, p, 56.
» encore les muscles fléchisseurs des orteils , long » péronier, jambier postérieur, dont les extrémités » s'étaient trouvées long-temps et si constamment » dans un état de rapprochement considérable » et qui aurait pu les altérer, n'avaient rien perdu » de leur longueur. Les seuls muscles du mollet » étaient courts et Tétaient depuis la première » organisation. Les os dont les rapports étaient » changés depuis si long-temps, qui, depuis que » la déambulation était possible, portaient le poids » du corps par des surfaces insolites et dans des » situations vicieuses, sans que la moindre varia- » tion pût jamais être admise, n'avaient presque « rien perdu de leur forme naturelle : ils purent » à l'instant même, et tout aussitôt après le sec- » tion du tendon d'Achille, être ramenés à leurs » rapports naturels.
» Si les conditions dans lesquelles ces os et les » ligamens, les muscles eux-mêmes ont été main- » tenus si long-temps, n'ont pu suffire pour chan- » ger leurs formes d'une manière durable, on est » bien fondé à demander s'il ne faut pas quelque » chose de plus qu'une attitude vicieuse pour » changer les formes du corps. »
Après avoir lu ce passage empreint du jugement qui caractérise son auteur, n'est-on pas surpris de voir un peu plus bas ce même praticien sacrifier au
préjugé universel et se torturer l'esprit pour expliquer, comme un phénomène habituel de l'économie, un fait tout au moins très-rare, si on consent à en admettre l'existence : « Mais ne perdons pas de vue u que l'un des faits les plus curieux, le plus digne » peut-être des méditations des physiologistes , » l'oblitération suivant un plan régulier, de la ca- » vité de l'os coxal, à l'occasion de la luxation du » fe'mur, a sa source même dans la force plastique m de l'os déformé , que la suppression de toute » pression de l'os déplacé n'est ici qu'une cause » occasionnelle. D'un autre côté, etc., etc. (1)
Il y a lieu de croire que l'opinion des honorables professeurs que nous venons de citer n'aurait pas tardé à porter ses fruits et à faire soumettre à un examen attentif ce que l'on avait admis jusqu'alors comme une tradition sacrée ; mais il n'en est pas moins vrai de dire qu'encore aujourd'hui le préjugé existe dans toute sa force. J'ai été à même de m'en convaincre par les consultations qu'avaient données à tous mes malades les médecins tant français qu'étrangers auxquels ils avaient eu recouri. Tous s'accordaient à proscrire les tentatives de réduction comme dangereuses à cause des nouvelles adhérences, même comme insensées, la cavité cotyloïde étant remplie ou malade.
(i) Ouvrage cité, p. 57 et suiv.
Ou bien les leçons de l'expérience doivent être désormais proclamées inutiles , et les faits comptés pour rien , ou bien , les observations que nous avons présentées dans ce Mémoire doivent faire regarder comme des cas exceptionnels beaucoup plus rares qu'on ne le croit les déformations de la cavité cotyloïde et les adhérences nouvelles du fémur avec l'ilium.
En effet, douze individus se présentent à l'établissement dans un petit nombre d'années. Six portaient des luxations datant , les plus récentes de six mois et quelques unes de cinq ou six années ; un avait une luxation non réduite depuis six ans ; cinq étaient affligés de luxations congénitales dont une des deux fémurs. Ces individus sont les seuls qui se soient présentés à moi ; je n'en ai pas refuse' d'autres et, chez tous, mes tentatives ont été couronnées de succès : chez tous la tête du fémur s'est replacée sans déchiremens et sans douleurs dans la cavité cotyloïde. A l'expérience par laquelle je m'assurais du fait et dont j'ai parlé, page 2o3, j'ajouterai une autre preuve, c'est que tous les malades , lorsque la réduction était opérée , me disaient en appuyant le pied contre une traverse placée au pied du lit: « Maintenant je sens bien » que cela est remis ; je peux pousser avec mon » pied et auparavant je ne le pouvais pas. m Je
n'imagine pas que l'on veuille contester la réalité de la réduction. Sur quoi aurait reposé la tête du fémur appuyée ainsi d'une manière assez solide pour porter le corps et soutenir le refoulement en haut que j'essayais si souvent. Comment expliquer autrement l'égalité des deux membres, si celui qu'on venait de réduire n'était pas diminué dans ses dimensions par l'atrophie, ou s'il n'était pas un peu raccourci par la rétraction musculaire qui agissait sur le bassin , mais seulement d'une manière momentanée. Comment concevoir une progression solide et souvent sans claudication sensible chez des individus qui, peu de temps avant, marchaient avec une peine et une fatigue extrêmes, qui dans leurs mouvemens sentaient souvent la tête du fémur remonter sur la fosse iliaque ? Quelle était cette sensation éprouvée à chaque réduction par nous et deux fois par M. Lefebvre , médecin de l'établissement, au moment où la tête du fémur rentrait dans la cavité colyloïde ? Et ce changement dans l'élévation de la taille, dans les formes et la distance respective des cuisses survenu subitement chez Emilie Pigot, comment l'expliquer autrement que parla réduction des deux luxations? Non, nous ne craignons pas de l'affirmer, après la lecture de ces faits, à moins qu'on n'en conteste la vérité et alors la position de la question est totale-
ment changée, on ne peut plus croire ù l'altération constante des surfaces articulaires, et si elle a lieu, il faut que ce soit bien rarement, puisque sur douze cas qui se sont présentés à notre observation, nous ne l'avons pas rencontrée une seule fois.
J'en dirai autant des nouvelles articulations; il est ordinaire que la pression d'un corps dur contre un autre ou contre des parties molles, détermine, surtout s'il y a frottement habituel, une sorte de phlegmasiechroniquequi se termine par induration: de là les fibres blanchâtres et comme ligamenteuses qui coiffent le fémur et le soutiennent mieux qu'un faisceau de fibres musculaires dans leur état naturel : de là les empreintes et dépressions qui ne peuvent jamais être très-profondes, carie fémur luxé tend à se porter en dehors par son extrémité supérieure et à presser sur les muscles plutôt que sur la fosse iliaque, au plan de laquelle il est oblique et non perpendiculaire, témoin Emilie Pigot. Mais de cette disposition à une articulation nouvelle modelée sur l'ancienne, à des adhérences fortes et solides qu'il serait dangereux de rompre, la distance est grande. Les vraies adhe'rences sont les fessiers, les pectinés , psoas et iliaques, les muscles de la région pelvi-trochantérienne, muscles qui , malgré une extension forcée et souvent très-prolongée, sont encore, par une admirable prévoyance
de la nature, aptes à recouvrer leur ressort et reprendre leurs fonctions, quand les rapports sont rétablis entre les os.
La véritable articulation, ce sont les fibres du petit fessier qui coiffe et soutient le fémur, le moyen fessier qui remplit le même office , plus souvent peut-être, car on ne peut guères expliquer autrement les raccourcissemens très-conside'rables.
Telles sont les explications , telle est la théorie que les faits nous obligent à admettre aujourd'hui, en nous autorisant à rapporter aux exostoses et autres développemens accidentels du tissu osseux, ou bien à une pression directe exercée par le fémur luxé, les oblitérations de la cavité cotyloïde.
Tout ce qui vient d'être dit dans ce paragraphe s'applique également aux luxations anciennes accidentelles et aux luxations spontanées simples efféctue'es depuis un temps plus ou moins considérable. Entre ces deux affections il y a parité complète en admettant qu'aucune maladie du tissu osseux n'a déformé les surfaces articulaires de manière à rendre la réduction inutile ou impossible.
La lecture des observations que nous avons rapportées au § 17 a du être suffisante pour donner une idée du traitement nouveau des luxations sponta-
nées, et en effet il se déduit naturellement de tous les faits qui s'y trouvent consignés. Applicables au dernier résultat de l'affection, c'est-à-dire, au déplacement des surfaces articulaires, peut être même convenable à tous les périodes delà maladie ce que nous examinerons bientôt , il est purement mécanique et consiste dans la réunion de plusieurs machines qui, en agissant sur le tronc et les extrémités, tendent à replacer l'os luxé, après des extensions qui ont exige une durée et une intensité d'action plus on moins considérables.
Elles peuvent êtres classées en qualres séries qui comprennent la première, le lit mécanique; la seconde les appareils qui opèrent l'extension préparatoire du membre luxé; la troisième, ceux qui continuent l'extension et l'amènent au degré nécessaire pour procéder à la réduction dont ils sont également les agens; la quatrième enfin, ceux que l'on emploie après la réduction pour lever le malade, le transporter sans danger et le soutenir pendant les premières tentatives qu'jl fait pour se tenir debout et marcher. Il est d'autres instrumens, qui ne se rattachent point à ces séries et dont nous parlerons à temps et lieu.
Ce n'est point ici le moment d'entrer dans des détails sur la manière d'agir de toutes ces machines; nous ne pourrions nous faire comprendre ; il
faut avoir le texte à la main et les figures qui les représentent sons les yeux pour les étudier avec fruit. Nous nous en tiendrons a des préceptes généraux et à des remarques pratiques essentielles , passant successivement en revue les phe'nomènes qui se manifestent pendant l'extension , pendant la réduction et après la re'duction.
L'extension ne sera appliquée, autant que possible, que sur des sujets dont l'état constitutionnel est satisfaisant ou a été amélioré par un traitement préliminaire. Cependant on est autorisé à admettre des exceptions à cette règle, par ce que nous avons observé sur quelques individus , notamment sur Alfred Germont qui, atteint de fièvre hectique et réduit au marasme, guérit dans les appareils et de sa luxation et des symptômes maladifs constitutionnels. N'est-il pas naturel de penser que dans ce cas, la constitution irritable du sujet souffrait du dérangement existant dans une articulation la plus considérable du corps humain et que le retour des choses à l'état naturel avait fait cesser cet état de souffrance. Ainsi nous pouvons dire que le traitement local ou mécanique doit être précédé d'un traitement général si l'état de l'individu l'exige-, mais que si l'on est pressé par quelques circonstances particulières , ou bien si l'on a des raisons de croire que l'état local réagisse
sur la constitution, ce que Ton peut présumer par l'inefficacité des moyens généraux , on peut de suite procéder à l'extension.
L'action des machines extensives doit être mise en jeu avec précaution et en observant les effets qui en résultent. Dans la majeure partie des cas les malades n'en souffrent nullement et s'habituent sans peine à une position que Ton varie pour la rendre supportable : l'alongement des muscles a lieu d'une manière insensible pour le patient -, à peine en at-il la connaissance. Toutefois il peut se rencontrer des circonstances qui exigent des précauiions particulières, souvent la prévention ou des récits mensongers ont effrayé les malades qui, pour la plupart encore enfans, ont la faiblesse et l'impressionnabilité de leur âge. Chez d'autres, la sensibilité nerveuse a été exaltée par des souffrances et, quand l'extension commence, il y a une réaction très-vive qui oblige à la suspendre. Dans ces divers cas on doit commencer par calmer le moral et si la chose est impossible, on remet l'opération à une autre fois et on travaille à rassurer le malade par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. Il est rare que les mêmes inconvéniens se présentent à une seconde ou troisième tentative. Quand, dans des cas exceptionnels, il faut faire usage d'appareils plus gênans, comme chez Emilie Pigot , on doit y
habituer la personne par degrés en les enlevant fréquemment pour les replacer ensuite et les laisser en position de plus en plus long-temps. La durée de l'extension n'a rien de de'terminé : nous Pavons vu être de quelques jours seulement chez certains individus et de plusieurs mois chez, d'autres. 11 est impossible de l'apprécier par avance, et la gravité de la maladie ou le temps depuis lequel elle existe ne peut aider à établir de pronostic à cet égard.
En effet, l'exemple delà réduction la plus prompte et la plus facile que nous ayons obtenue, puisque deux jours ont suffi , nous est fourni par Adèle Henry, qui portait une luxation congéniale.
La réduction doit être faite quand l'extension est jugée suffisante, ce que l'on reconnaît à la place qu'occupe la tète de l'os et par conséquent à la possibilité de le faire rentrer dans la cavité. Alors les appareils de la seconde série sont enlevés et remplacés par ceux de la troisième; l'extension continue avec plus de force , un mouvement particulier est imprime' au membre qui décrit un segment de cercle et l'os rentre dans la cavité cotyloïde. Pendant que tout ceci se passe , le chirurgien, la main appliquée sur la tête du fémur, la dirige vers le cotyle et une sensation toute particulière, une sorte de petite saccade succédant
à"une progression lente et uniforme lui indique qu'elle s'est replacée. Quant au malade, il n'a pas plus souflert que dans l'extension : la plupart du temps il ne. s'est aperçu du changement survenu chez lui que par la faculté' qu'il a acquise de pouvoir pousser avec le pied la traverse qui le supporte, ce qui lui était impossible auparavant.
La réduction étant opérée, les appareils d'extension sont encore maintenus en place pendant un temps plus ou moins considérable et dont la dure'e doit être déterminée par la nature de la maladie , son ancienneté et les phénomènes qui ont précédé ou accompagné l'extension. Ainsi l'état constitutionnel est-il bon, la maladie rernontet-elle à une époque peu ancienne, la réduction at-elle été facile et accompagnée des circonstances les plus favorables, on pourra au bout d'un mois ou deux substituer les appareils de la quatrième série à ceux de la troisième et lever le malade sur le brancard, puis sur Ha chaise,pau bout de quelques semaines le placer sur les béquilles à roulettes, puis sur les béquilles simples. La distance qui sépare chacune de ces épreuves est également subordonnée aux résultats qu'elles donnent et rien de positif ne peut être e'tabli à cet égard. Si l'individu était faible ou souff rant, si un état d'irritabilité locale ou générale faisait considérer le rappro-
chôment des surfaces articulaires comme cause à redouter d'une inflammation nouvelle, on soutiendrait l'extension pendant plus long-temps et on la diminuerait insensiblement. Les appareils extensifs doivent également être laissés long-temps en place quand de grands désordres articulaires, un extrême relâchement des muscles , ou une récidive des symptômes après quelqu'imprudence, comme chez de Chalus , font craindre un nouveau déplacement, l'exploration qui doit éclairer sur le véritable état des choses n'est pas aussi difficile qu'on pourrait le penser. Quand la réduction est opérée, en saisissant le grand trochanter et en lui faisant exercer quelques mouvemens en tous sens, on sent dans l'articulation une mobilité qui annonce que les muscles long-temps allongés n'ont pas encore repris leur ressort, et qu'ils ne maintiennent que d'une manière fort lâche les rapports des os. La même exploration renouvelée à des époques de plus en plus éloignées, donne des résultats différens. On sent que l'articulation s'affermit par degrés et que les muscles revenus sur eux-mêmes assurent les rapports du fémur avec l'ilium.
Je ne reviendrai pas sur l'épreuve , suffisamment expliquée ailleurs , par laquelle on s'assure si la réduction est opérée : mais je ne passerai pas sous silence une remarque importante à faire ,
c'est que dans les premiers temps le membre réduit n'est presque jamais aussi long que l'autre , quand bien même la nutrition se serait faite également des deux côtés.
Voulant me rendre compte de ce phénomène qui m'avait d'abord singulièrement embarrassé, j'ai reconnu qu'il dépendait d'un léger renversement du bassin opéré probablement par l'action musculaire : en effet, dans tous les cas de ce genre , l'épine iliaque du côté malade se trouve toujours plus élevée que l'autre. Cette différence disparaît insensiblement et l'égalité se rétablit entre les deux extrémités, quand il n'y a pas eu défaut de développement dans la longueur de celle qui était luxée.
Il serait superflu d'entrer dans de grands détails sur les précautions à prendre quand, pour la preière fois, on place les luxés sur les béquilles à ulettes et sur les béquilles ordinaires. Comme le point essentiel est d'éviter toute commotion ou secousse dangereuse, on doit procéder avec une extrême précaution, graduellement , et toujours en se guidant sur la douleur ou la fatigue que ces tentatives déterminent. L'usage des béquilles sera continué pendant très-long-temps et on remédiera à la claudication au moyen d'une talonnière ordinaire ou élastique.
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Une des premières objections que nous nous attendons à voir élever contre notre méthode est la difficulté d'établir les cas auxquels elle convient. Quels moyens , nous dira-t-on sans doute , avezvous de connaître d'une manière précise les ravages occasionnés dans les parties constituantes de l'articulation par une carie, dont les efforts de l'art ou de la nature auront arrêté les progrès ? Pensez-vous en mesurer l'étendue sur la durée et l'intensité des symptômes? Ce serait à tort, car les ouvertures cadavériques vous donneraient de fréquens démentis. Bien plus, la carie a pu agir sourdement et à votre insçu, car souvent on a regardé comme inflammatoires et idiopathiques des abcès qui n'étaient que sympathiques d'une altération des os. Si vous n'êtes pas plus éclairés sur le diagnostic, ne vous exposez-vous pas souvent à entreprendre un traitement qu'il sera impossible de mener à fin heureuse? Comment, par exemple, réduirez-vous et maintiendrez- vous réduite une luxation de la cuisse sur un individu dont la cavité cotyloïde est détruite par l'usure de ses bords ou bien obstruée par des végétations osseuses développées à son fonds ou à la circonférence, et sans
supposer une carie, ne pouvez-vous pas, par cas fortuit, vous adresser à un sujet, chez lequel subsiste une oblitération de la cavité cotyloïdc par une exostose , par un développement charnu ou osseux , cause première de la luxation , enfin, par l'un de ces cas pathologiques; qu'avec vous, si vous le voulez, nous considérerons comme très-rares, mais possibles cependant? Comptez-vous alors pour rien un séjour de plusieurs mois dans des appareils gênans et incommodes, un traitement prolongé dont l'ennui est le moindre inconvénient?
La réponse à toutes ces objections ne me semble pas difficile à faire, quelque spécieux que soient les raisonnemens sur lesquels elles s'appuient. Et d'abord, quant à l'incertitude avec laquelle on agit elle se retrouve dans un grand nombre d'opérations auxquelles on n'a pas pour cela renoncé. Après avoir pénétré par l'incision du périné dans la vessie d'un calculeux, avait-on toujours reconnu que la pierre était très-volumineuse et qu'il fallait en venir à l'incision sus-pubienne au risque de voir périr un malade qui souffrait, mais vivait et pouvait, tout en souffrant, vivre encore nombre d'années ? Ou bien savait-on que cette pierre e'tait adhérente, enkistée , et qu'il fallait en l'arrachant s'exposer à tous les accidens d'une grave cystite ? L'extirpation d'une loupe, qui n'était que difforme
et gênante, d'un goitre, dont des populations entières tirent vanité, réussit-elle toujours au gré de Topérateur ? N'en est-il jamais résulté des inconvéniens bien autrement graves que ceux auxquels on voulait remédier? Certes, on ne comparera pas les chances de cette nature avec celles que Ton courrait en faisant l'application de notre méthode à un cas auquel elle ne conviendrait pas. Un ou deux mois au plus et si l'extension est facile, un bien moindre temps passé dans les appareils, de l'ennui sans doute, quelques dépenses sans résultats, voilà tous les risques que courent le malade et sa famille, et quels reproches pourront-ils adresser à l'orthopédiste, s'il n'a fait que céder à leurs vœux et tenter la guerison, sans la promettre? Après ces réflexions générales , essayons toute fois de déterminer les cas d'application de notre méthode, en observant qu'il s'agit d'un point de pratique entièrement neuf, pour l'étude duquel nous n'avons pu trouver de secours nulle part et que ce serait montrer bien peu d'indulgence que d'exiger dans ce travail une perfection que nous sommes bien loin d'y reconnaître. Loin de là, nous sentons tout ce qu'il laisse à désirer et nous en appelons au zèle et aux lumières de tous les praticiens pour nous aider à en remplir les lacunes.
Les luxations survennes en peu de temps à la
suite d'an coup ou d'une chute chez un individu d'une bonne constitution, nous paraissent présenter le plus de chances favorables au succès de notre traitement. En effet, sans que Ton puisse savoir au juste ce qui se passe dans les premiers temps de la maladie, il est permis de croire, d'après l'opinion des praticiens les plus recommandables, voirie § 12, que les surfaces articulaires et la glande synoviale tuméfiées par l'inflammation , diminuent sensiblement la capacité de la cavité cotyloïde, tandis que, parla même raison, le volume du fémur peut augmenter s'il participe à l'affection; que bientôt les lieamens abreuvés de sucs, e'tendus outre mesure ne peuvent plus maintenir rapprochées des surfaces dont les dimensions ne sont plus en rapport, et qu'alors le déplacement s'effectue par l'action musculaire.
Il est également présumable , en raisonnant par analogie et d'après les faits dont nous donnons les observations, que la luxation étant opérée, l'inflammation, auparavant entretenue et augmentée par la pression des surfaces articulaires, diminue progressivement, et qu'à mesure que la résolution se fait avec une lenteur toutefois qui est proportionnel au peu de vitalité des tissus blancs, le gonflement diminue dans les parties malades et qu'enfin elles reviennent à leur état naturel. Une
luxation par cause interne qui n'aura point été accompaguée d'abcès froids nous présentera des chances également favorables, puisque notre théorie lui est applicable en tous points. Le succès deviendra douteux lorsqu'un engorgement considérable du membre, des abcès froids multipliés, une suppuration abondante et de mauvaise nature , et la sortie de séquestres plus ou moins nombreux à travers les fistules , n'ont laissé aucun doute sur l'existence d'une carie ; il le sera bien davantage lorsque le raccourcissement survenant graduellement à la suite de tous ces symptômes fera présumer que l'usure du cotyle est cause du déplacement, § 2.
Enfin, il n'y a rien à espérer de l'extension et ce serait commettre la faute la plus condamnable que d'en faire usage quand il existe une ankylose. A cet égard, un examen attentif du membre fera toujours reconnaître les cas de cette nature et on distinguera facilement le raccourcissement par luxation de celui qui a été signalé parM. Larrey et qui dépend d'une soudure du fémur plus ou moins usé dans sa partie supérieure avec le fond de la cavité cotyloïde.
Dans toutes les autres circonstances, nous conseillerons toujours l'application de nos appareils. Lorsque l'extension aura élé amenée à un degré
suffisant, on tenlera la réduction. Si on ne peut l'obtenir, si la tête du fémur bien que descendue au niveau du cotyle, remonte aussitôt que l'extension est suspendue et qu'on ne puisse obtenir ce mouvement que nous avons signale, mouvement indicateur de la rentrée de l'os dans sa place naturelle, il y aura lieu de croire que la cavité cotyloïde n'est plus conformée de manière à le recevoir et il faudra renoncer à l'espoir d'une réduction , après avoir réitéré les épreuves suffisamment et s'être assuré que le fémur ne peut pas rencontrer le plus le'ger point d'appui: mais nous le répétons encore et nous appelons sur ce point l'attention des praticiens, nous l'avons obtenue sur les douze individus qui se sont présentés à rétablissement de Morley.
Quoique nos observations ne traitent que de guérisons obtenues sur des individus chez lesquels le déplacement était effectué, qu'il nous soit permis de hasarder quelques conjectures sur l'utilité de notre méthode appliquée à tous les périodes de la fémoro-coxalgie et d'essayer de démontrer à l'aide du raisonnement , en attendant la sanction de l'expérience, que nos appareils peuvent aussi
bien prévenir la luxation , que la réduire quand elle existe.
Il est universellement admis en pratique que l'immobilité' est la première condition de traitement des phlegmasies articulaires. Mais un fait qui n'est pas aussi connu ou plutôt sur lequel on a glissé plus légèrement, c'est la fâcheuse influence qu'exerce sur ces mêmes inflammations la pression des surfaces synoviales les unes contre les autres , pression incessamment augmentée par l'engorgement des ligamens et des parties voisines et que l'on peut tout-à-fait comparer à ce qu'on appelle étranglement dans certaines plaies des parties molles. Que l'on compare , en effet , les résultats d'une forte contusion et souvent d'une simple piqûre d'une articulation avec ceux d'une plaie considérable par laquelle elle aura été' largement ouverte, et on conviendra qu'il est difficile de s'en expliquer la différence autrement que par celle qui existe dans la position respective des parties. Le mouvement agit également de la manière la plus fâcheuse , ainsi que nous venons de le dire , dans cette classe de phlegmasies, puisqu'il établit un frottement entre des parties que l'inflammation a fait devenir sèches et roides , de souples et labréfiées qu'elles étaient. Les effets en seront encore bien plus nuisibles et la marche des symptômes
plus rapide, si Tune des surfaces osseuses, déjà dépouillée de son cartilage et devenue rugueuse, irrite l'autre par un frottement continuel
Aux effets dangereux du mouvement on a opposé naturellement l'immobilité; mais comment est-elle prescrite et comment l'observe-t-on ? Admettons un médecin qui exerce sur l'esprit d'un malade, déjà docile par caractère, l'empire le plus absolu , des gardes intelligentes qui secondent parfaitement les vues du médecin, ne se trouve-t-il pas, dans le cours de la journée, vingt circonstances ou des besoins impérieux à satisfaire , des soins de propreté, l'impossibilité absolue, malgré la détermination la mieux prise , de soutenir une position incommode, amènent des mouvemens légers, mais toujours nuisibles et beaucoup plus qu'on ne pense. Tout récemment encore, pour fournir une preuve de ce que nous avançons , nous avons vu une tumeur blanche du genou qui datait de trois ans, contre laquelle on avait épuisé toutes les ressources de la médecine la plus active et la plus éclairée , guérir en même temps que la courbure du genou qui en était le résultat, à l'aide d'une gouttière articule'e conservée en place jour et nuit et qui ne permettait pas le moindre mouvement dans la jointure.
(1) Delpecb, ouvrage cité, T. I, page a53.
On doit donc admettre en principe que l'immobilité quoique conseillée avant tout dans les inflammations synoviales, n'est jamais bien observée et qu elle le sera bien moins encore à l'articulation de la hanche sur laquelle aucun appareil n'avait eu prise jusqu'alors.
Quanta la pression des surfaces articulaires, on n'a mis en avant aucun moyen pour y remédier. On se contente d'opposer à l'inflammation articulaire un traitement antiphlogistique local et général , sans tenir un compte particulier d'une circonstance qui en est devenue souvent la cause principale. Cependant les idées que nous émettons actuellement, nous les avons rencontrées depuis peu dans l'ouvrage déjà cité de M. le professeur Delpech, et nous nous estimons fort honoré de cette coïncidence d'opinions conçues à peu près à la même époque et sans que nous ayons pu avoir réciproquement connaissance de notre travail (ï).
L'utilité du repos une fois reconnue, ainsi que celle de tout moyen qui diminuera la pression des cartilages articulaires les uns contre les autres , n'est-il pas conséquent de proposer l'application de nos appareils à la luxation spontanée commençante? Tout mouvement direct ou communiqué deviendra alors impossible dans la hanche; le
(i) T. I, page 255.
membre conservera la position qu'il doit avoir, le malade pourra être levé, changé de linge, placé au bain , exposé à un air vif et pur sans qu'aucun de ces mouvemens généraux réagisse en rien sur l'articulation coxo-fémorale. Le degré de la douleur habituelle ou de celle que provoquera l'application des appareils servira à déterminer la force d'action qu'on devra leur donner. S'il y a inflammation intense 3 engorgement considérable des parties environnantes , douleur vive même sans mouvement, on essayera par une extension légère de diminuer la pression exercée sur les cartilages et surtout sur le corps synovial, lesquels ainsi soulagés et moins comprimés dans leur expansion inflammatoire, seront plus accessibles aux effets du traitement que nous avons indiqué avec détails.
Si, au contraire , la maladie dépendait d'un relâchement des ligamens et des muscles , comme cela arrive souvent, en maintenant les surfaces articulaires en contact , on donnerait aux organes qui les unissent le temps de guérir et de reprendre leur ressort. C'est ainsi que sur une jeune personne qui avait une claudication par relâchement de la symphise sacro-iliaque droite et mobilité consécu-
iive de l'os ilium correspondant, nous avons obtenu une guérison prompte et définitive à l'aide d'une ceinture et d'un sous-cuisse qui maintenaient rapprochés les os du bassin et y empêchaient tout mouvement.
Notre intention toutefois n7est pas de nous en tenir à ces spéculations de théorie. Nous saisirons avec empressement , nous rechercherons même l'occasion de les mettre en pratique, bien convaincus que nous sommes que ces essais , loin d'être du nombre de ceux que l'humanité répudie , ne peuvent avoir que des résultats satisfaisans poulie malade, lors même qu'il n'en retirerait pas tout le fruit que nous en attendons.