AVERTISSEMENT
Avant de lire l'ouvrage que je publie, de concert avec mon ami M. le docteur Jacquier, on éprouvera peut-être le désir de connaître à quelle occasion et comment il a été composé. Je vais donner quelques éclaircissemens à ce sujet.
Il est un fait de pratique chirurgicale connu de tous les gens de l'art , mais qu'il est bien permis aux personnes du monde d'ignorer , c'est qu'une luxation accidentelle devient extrêmement difficile à réduire après six semaines d'existence , et qu'elle est tout- à- fait irréductible après cinq mois. Certaines luxations , et pour la plupart elles appartiennent à l'articulation de la cuisse avec la hanche, dépendent d'un virus interne ou bien sont apportées en naissant comme beaucoup d'autres vices de conformation ; à plus forte raison , ces dernières sont-elles proclamées incurables par les oracles de la science de tons temps et de tous les pays.
Dans le courant de l'année 4817 , ayant commencé à employer avec succès les moyens mécaniques contre diverses difformités que l'on abandonnait auparavant à la nature , je fus consulté pour un enfant atteint d'une luxation spontanée de la cuisse par cause interne , avec abcès de la jointure. Tous les accidens de l'inflammation étaient calmés , il ne s'agissait plus que de rétablir dans leurs rapports naturels les os qui étaient déplacés depuis huit ou dix mois. J'examinai le petit malade avec l'attention la
plus scrupuleuse ; j'exerçai sur le membre luxé quelques
tractions qui eurent pour objet d'alonger un peu , mais d'une manière instantanée , et appuyant mon jugement sur l'état actuel de la science je fis ce qu'auraient fait nos plus habiles praticiens, je renvoyai le malade en déclarant la maladie incurable.
Toutefois à dater de cet événement bien insignifiant par lui-même et dont je m'abstiendrais de faire mention , s'il ne marquai t l'époque première a laquelle je rapporte toutes les idées qui m'ont amené à ma découverte , mon imagination resta sans cesse tournée vers cette fâcheuse infirmité , contre laquelle venaient échouer toutes les ressources de mon art. Une année après, en 1818, j'eus occasion de voir, à Morley, dans mon établissement naissant une jeune fille atteinte d'une luxation double et congénitale des cuisses; même exploration, même résultat, même détermination , même regret de ne pouvoir rien faire pour la satisfaction de cet enfant et de ses parens. Un laps de teins assez çonsidérable s'e coula pendant lequel les doutes que j'avais conçus sur la réalité des obstacles auxquels on rapportait l'irréductibilité des luxations allèrent toujours en se fortifiant. J'avais revu fort peu de luxations anciennes , mais ma pratique orthopédique m'avait donné cent exemples de l'efficacité de mes machines pour triompher de la; résistance des muscles et c'est à cette résistance que j'attribuai à moi-même toutes les difficultés que l'on éprouve à replacer un membre luxé depuis longtems.
Ainsi je n'admettais nullement l'existence de ces fausses articulations formées tout-à-fait à l'instar des articulations naturelles par des excavations nouvelles résultat du frottement des os entr'eux , par des brides ligamenteuses trèsrésistantes qui les maintiennent fortement rapprochées ,
par des adhérences entre toutes les parties molles qui les assujettissaient dans leur position normale , et devaient rendre inefficaces et même dangereuses toutes tentatives de réductions. Je ne pouvais , dis-je , malgré l'opinion consacrée sur ce point , me décider à admettre un tel état de chose , parce que dans mes nombreuses recherches bibliographiques , j'avais trouvé divers faits qui corroboraient mes idées ; parce que dans mes tentatives de traction poussées assez loin sur tous les luxés que j'avais observés , le membre s'allongeait manifestement et la tête de l'os redescendait pour remonter aussitôt que j'avais quitté prise. Où étaient donc les adhérences et , si elles eussent existé, auraient-elles permis un semblable déplacement ? L'action musculaire et la forme des os destinés à s'emboiter, telles étaient selon moi les vraies causes de l'irréductibilité des luxations anciennes , si vraiment elles existaient.
Enfin en 1828 l'occasion de mettre en pratique le résultat de mes méditations vint se présenter à moi : enhardi par une expérience de dix ans dans le traitement des difformités et l'application de la mécanique sur nos organes je la saisis avec empressement. Après avoir essayé successivement de plusieurs machines , je finis par trouver celle qui devait réussir et j'eus la satisfaction de guérir facilement, et sans occasionner les douleurs que l'on pouvait redouter, d'une luxation spontanée qui datait de plus de six mois. Le journal des Débats du 2b février 1829 renferme un article qui établit la réalité du fait et contient 1 expression authentique de la reconnaissance de M le sous-intendant militaire Delavigne , beau-père du jeune homme opéré.
Les luxations dont je ne refusai plus d'entreprendre la «uenson arrivèrent bientôt à l'établissement de Morley.
ir
trois de ces affections de même nature que la première c'est-à-dire spontanées et datant de six mois et au-delà , furent traitées avec le même succès vers la fin de 1828 , et deux autres semblables encore , vers le commencement de l'année suivante. Je réussis avec une facilité qui m'étonna moi-même à guérir un déplacement de la cuisse datant de six mois et pour la première fois je réduisis en août 1829 une double luxation congénitale des deux cuisses , que l'on m'avait annoncée comme accidentelle , dans la crainte que je ne refusasse de m'en charger si on me disait la vérité
A dater de cette époque , l'efficacité de mes appareils ne s'est pas démentie un seul instant et le temps n'a fait que confirmer les succès dont je leur suis redevable. Un assez grand nombre de luxations toutes congénitales sont sorties guéries de mon établissement, d'autres sont encore en convalescence et destinées à sortir bientôt , dans un état non moins satisfaisant ; plusieurs d'entr'elles m'avaient été adressées par les premiers médecins de la capitale , qui avaient auparavant constaté la réalité de' l'affection par les consultations les plus authentiques.
Ainsi se trouve détruit par les faits , ce point de doctrine que nous avons sigalé Y irréductibilité des luxations après quelques mois d'existence ; ainsi se trouve établie une vérité nouvelle et tout opposée, leur réductibilité quelle que soit leur ancienneté, fussent-elles même congénitales • vérité bien consolante pour l'humanité , bien glorieuse pour la science qui voit avec orgueil son domaine s'agrandir. Ce que des aides réunis en grand nombre n'obtenaient qu'avec beaucoup de peines et de douleurs pour le malade au bout de quelques mois-, et pas au-delà , on l'obtient après nombre d'années avec une extrême facilité et comme à l'inscu du patient , par l'action douce ,
lente et graduée de cette mécanique si longtems repoussée et qui a même été proscrite par quelques hommes de l'art. Rien ne résiste à ses forces sagement calculées et si, ce qui arrive presque toujours , la nature conserve aux os les rudimens de leurs formes respectives , de manière à ce qu'une fois replacés , ils puissent être maintenus en contact, l'art viendra seul à bout du reste et les luxations les plus anciennes seront réduites et la réduction consolidée.
Quel vaste champ ouvert aux bienfaits de l'art naguère impuissant contre une classe d'infirmités très-nombreuses ! dans combien de familles ne vont-ils pas porter la consolation? car s'il est rare pour l'honneur des chirurgens de voir des luxations accidentelles non réduites , les luxations congénitales sont bien plus communément qu'on ne le croyait , la cause des claudications de naissance , et de beaucoup d'autres difformités qui ont incontestablement l'inégalité de la marche pour origine première. L'attention qu'on y porte maintenant fait reconnaître de ces luxations, là où on en aurait pas soupçonné l'existence , et qu'on ne m'accuse pas ici de tomber dans l'erreur reprochée à ceux qui ont fait quelques découvertes, celle de ne voir partout, par une préoccupation d'esprit facile à expliquer, que des faits ayant trait à leur invention. Ici , les résultats que je présente parlent d'une manière trop haute et trop claire pour ne pas être écoutés. Par quelle autre maladie que par une luxation de la cuisse peut-on expliquer je le demande, le déplacement de ce membre avec raccourcissement et claudication , le bassin n'étant que peu ou point dévié , et la guërison de tous les symptômes à l'aide de moyens extcnsifs ?
Entretiendrai-je le lecteur de beaucoup de circonstances qui ne l'intéresseront guère , mais qui ont assez occupé l'auteuf pour qu'il n'en perde pas de sitôt le sou-
ri
venir. Si le rôle d'inventeur, que l'on me passe cette expression , a quelque chose qui flatte l'amour-propre , il s'en faut de beaucoup qu'il mène tout droit au bonheur, à la richesse.
L'auteur d'une découverte n'a pas tout fait quand il a été assez heureux pour trouver quelque chose de nouveau et de profitable aux sciences et à l'humanité. Si son astre ne l'a pas fait naître en hauts lieux , près de ces vastes foyers d'où la lumière rayonne partout le monde savant, »'il ne trouve pas assistance et protection près de quelques hommes généreux amis de la justice et bien placés pour la défendre ; que de dégoûts à supporter, que d'obstacles à vaincre ! En vain pour arriver à la vérité , pour la faire percer à travers les erreurs qui l'enveloppent , pour publier ce qu'il pourrait si bien garder secret et exploiter à son profit, il aura sacrifié une partie de sa fortune et nombre d'années de sa vie , on ne lui en tiendra nul compte ; ses intentions seront mal interprétées , et sa découverte contestée avec une opiniâtre persévérance , trop heureux s'il ne la voit pas enfin rejetée comme le rêve d'un esprit chimérique.
Avant de terminer, je dois parler de quelques particularités faciles à remarquer dans cet ouvrage qui pourraient paraître extraordinaire sans l'explicatiou suivante.
Ainsi le titre annonce un moyen nouveau de guérir les luxations spontanées lequel est applicable aux luxations anciennes, accidentelles ou congénitales ; et, le plus grand nombre de faits , ceux surtout sur lesquels nous établissons nos preuves ont trait aux luxations congénitales, c'est-à-dire ; à celles auxquelles mon procédé ne conviendrait que subsidiairement. Cette contradiction apparente s'expliqne de la manière la plus naturelle. Je viens de dire que les six premiers sujets qui s'étaient présentés