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Essai historique et bibliographique sur les rebus

On pourrait dire, sans être trop paradoxal, que le Rébus se perd dans la nuit des temps, ear il est probable que les premiers alphabets des peuples primitifs se composaient d'une série de Réfnis. Les caractères des Chinois, les hiéroglyphes des Egyptiens etc., nous ont conservé des traces très évidentes de cette origine. Elle résulte encore des recherches du Père Caussin 1 et de plusieurs passages des Hieroghphica, etc. a Davide Hœschelio Illustrata, Paris, 1595.

On trouve les Rébus, comme toutes choses, chez les Romains. J ules César fit représenter un éléphant sur quelquesunes de ses monnaies, parce qu'en Mauritanie, l'éléphant s'appelait César. Cicérou dans sa dédicace aux Dieux s'est désigné sous les noms de Marcus Tullius, suivis de la représentation d'un pois chiche, appelé Cicer par les latins. 2

Le Rébus, on le voit, est la figure naturelle, l'image propre, simple et directe de l'objet qu'il représente; il montre au doigt, pour ainsi dire, la chose telle qu'elle est, sans rappeler l'idée d'aucune autre. C'est en quoi il diffère

1 "Symbola iEgyptiorum Sapientia," authore P. Nicholas Caussiuo, Paris, 1634, in-8°.

Cet ouvrage, sans nous présenter strictement dea Rébus, fournit les plus amples détails historiques et mythologiques pour en faciliter la composition.

a Camden. — Rcmain* concerniug B rit-aine, etc. Cet écrivain un des plus grandes savants de l'Angleterre, n'a pas dédaigné de consacrer un chapitre de ce livre, aux Ri-hus. Nous y reviendrons, lorsqu'il s'agira des Rébus Anglais.

essentiellement de l 'emblème et de lu Devise qui ne sont que l'expression indirecte d'une pensée plus ou moins déguisée sous une image analogue et dont l'essence est dans l'allusion. 1 Il y a encoro cette différence entre ces deux sortes d'images, que l'emblème est toujours un tableau de la pensée rendue sensible sous une forme d'emprunt, tandis que le Rébus ne peint le plus souvent que le mot, et ne rend la pensée que par des équivoques. Le Rébus dit Littré dans son Dictionnaire, est un jeu d'esprit qui consiste à exprimer, au moyen d'objets figurés, ou de certains arrangements, les sons d'un mot ou d'une phrase entière qui reste à deviner. Dans le sens figuré c'est une équivoque, un mot pris dans un autre sens que celui qui est naturel.

Les Rébus pourraient servir à composer des livres poulies hommes qui ne savent pas lire, car ce sont des images qui parlent principalement aux yeux ; ils ont eu en Europe une célébrité réelle comme les détails suivants vont le prouver. Cependant, contre toute attente, le facétieux Rabelais* s'est montré très irrité contre les Rébus de Tabourot, qu'il cite dans le passage suivant :

"En pareilles ténèbres sont comprins ces transporteurs de noms lesquels voulant en leurs devises signifier espoir, font paurtrairo une sphère ; des pennes d'oyseaux, pour puines ; do Lancholie (sorte de chou) pour Mélancolie; la lune bicorne, pour vivre en croissant; un banc rompu, pour banqueroute; un list sans ciel, pour licentié. Qui sont homonymies tant ineptes, tant fades, tant rusticques et barbares, que l'on debvroit attacher une queue de renard au collet, et faire un masque d'une bouge de vache à un chascun

1 Leber, Introduction au Mémoire de Mr. Rigollo, sur les Monnaies iacounues des Evêques dos Innocents et des Fous. Paris, Merlin, 1837, 1 vol 8°.

• Gangautua, ix. chapit du 1" livre.

d'icculx qui en vouldroit doronasvant user en France, après la restitution des bonnes lettres."

Malgré cet anathème, Rabelais, pour plaire sans doute au peuple et aux provinciaux, s'est laissé aller lui même à nombre de quobbets et de Rébus en paroles. De bonne foi, d'ailleurs, appartenait-il bien à l'auteur des Songes drolatiques de fulminer contre les Rébus une pareille sentence? Cette sainte fureur de maître Rabelais, à propos de compositions bizarres et de mauvais goût, ne serait-elle pas une facétie déguisée, comme tant d'autres dont ses livres sont remplis? Le premier poète de son temps, moins difficile, et d'une autorité tout uussi imposante que la sienne, Clément Marot (coq à l'asne à Lyon Jaraet) aurait pu l'envoyer dans Vile des Lanternes, faire le dégoûté, dit M. C. Leber, dans le livre déjà cité. Il ajoute :

"Je n'abandonnerais pas sans regrets mes innocents Rébus au mépris qui semble les réclamer; j'oserais môme les préférer à des sujets plus piquants et plus graves d'une autre école, et enfin je ne rougirais pas de m'y intéresser. Les choses, les plus futiles en apparence, peuvent se recommander par leur excès. Or il y a tels Rébus dont la conception est si extravagante, ou si sérieusement bouffonne, qu'il est impossible de les deviner sans éclater de rire, tant le sujet en est ridicule, et l'exécution pitoyable; d'autres présentent une image tellement compliquée, que les facultés intellectuelles y trouvent de quoi s'exercer longtemps avant d'en pénétrer le mystère. Les Rébus peuvent dont être bons à quelque chose, car c'est quelque chose pour le commun des hommes de trouver une occasion de rire ou de s'exercer l'esprit."

Le livre des Bigarrures du Seigneur des Accords, si maltraité par Rabelais, avait de doctes partisans, même du vivant de l'auteur, entr'uutre Etienne Tabourot, qui était

Tarai de Pont us de Thiart et d'Etienne Pasquier. Son livre, où il traite spécialement le sujet des Rébus, est aujourd'hui très recherche des bibliophiles. Il les nomme Rébus de Picardie ,,par la raison, dit-il, que les Picards, sur tous les Français, s'y sont infiniment pleus et délectez, et qu'on les a baptisés du nom de cette nation par Autonomasie, ainsi que l'on dit Bayonnettes, de Rayonne, ciseaux de Tholose, couteaux de Langres, moutarde de Dijon. Ce sont des équivoques de la peinture aux yeux."

Il ajoute ailleurs : " Sur toutes les folastres inventions du temps passé, j'entends depuis environ trois ou quatro ans de ça, on avait trouvé une façon dfe devises par seules peintures qu'on soûlait appeler Rébus" 1 Cette observation semblerait indiquer que Des Accords croyait le Rébus d'invention moderne.

Un second chapitre est consacré à une autre façon de Rébus t qu'il appelle Rébus par lettres, chiffres, notes de musique et noms sousentendus, par superposition de mots ou de lettres. (L'ouvrage renferme seize rébus gravés dans des médaillons, et dont quelques uns est fort originaux.)

Lorsqu'il envoya la 2 ihme édition do son livre au savant Pasquier, Conseiller et avocat général du Roi, à Paris, celuici lui adressa en remerciement, une longue épitre dont nous donnons quelques extraits, tant parcequ'elle nous apprend plusieurs particularités curieuses, que pareeque le recueil de lettres de Pasquier est assez rare.

A Monsieur Tabou rot, Procureur oc Roy au Bailliage de Dijon.

T'ay leu vos belles Bigarrures et les ay

1 Brantôme, flans ses Capitaines Français t. 2. p, 130, dans Lacurne dit : Ceux de la ville d'Arras en Artois ont esté de grands causeurs de tout tenais, et font des rencontres qu'on appelle dos Réha* d'Arras.

leues de bien bon cœur, non seulement pour l'amitié que je vous porte, mais aussi pour une gentillesse et naïveté d'esprit dont elles sont pleines, ou pour mieux dire pour estre bigarrées et diversifiées d'uno infinité de beaux traits.

J'eusse souhaicté qu'en la seconde impression on n'y eust rien augmenté. S'il m'est loisible de deviner, il me semble que l'on y a ajousté plusieurs choses qui ne ressentent en rien de vostre naïf esprit, et croirois fort aisément que c'eust esté quelqu'autre qui vous eust mal à propos preste ceste nouvelle charité. Il faut en tel sujet que l'on pense que ce soit un jeu, non un vœu, auquel fichions toutes nos pensées. Vous cognoistrez par la que je vous aime et vous honore, puisque pour la première fois je vous parle aussi librement. Au demeurant je trouve qu'en cette seconde impression vous appropriez à Jacques Pellctrier les facéties de Bonaventure Du Perier. Vous me le pardonnerez, mais je croy qu'en ayez de mauvaise mémoire. J'estois un des plus grands amis queust Pelletier, et dans le sein duquel il desploioit plus volontiers l'escrain de ses pensées. Je seay les livres qu'il m'a dit avoir faits. Jamais il ne me feit mention de cestuy. Il estoit vrayment poète et fort jaloux de son nom, et vous asseure qu'il ne me l'eust pas caché ; estant le livre si recommandable en son sujet qu'il mérite bien de n'estre non plus désavoué par son autheur que les facéties latines de Poge Florentin. Du Perier est celuy qui les a composées et encore un autre livre intitulé : Cymbaium mundi, qui est un Lucianisme qui mérite d'estre jette au feu, avec l'autheur, s'il estoit vivant.

J'adjousteray à la suite de cecy que les deux Vers françois rétrogrades que vous attribuez à Monsieur l'Official Tabourot , sont miens. Il y a plus de quinze ans qu'il les eust de moy,

et en prit la copie chez feu Monsieur (rAmpierre, maistre des comptes, sien parent, et mon voisin.

Celuy qui des premiers a fait entre nous

ouverture aux Rébus, est Geofroy de Thory, en son livre de Champ Fleury, que je vous souhaite non seulement pour eest argument, ains pour tout le discours de votre œuvre. D'autant que vous pourriez en recueillir plusieurs belles

instructions non esloignées de votre but Je

scay bien que quelque malhabile homme qui voudra fairo le stoïque, ou pour mieux dire, trancher du sot, estimera la plus grande partie de ce que dessus (c'est a dire toutes les espèces de jeux d'esprit qu'il a cites) bouffonneries ; mais un autre qui sera mieux né les estimera belles fleurs. Il n'est pas dit qu'il faille toujours mettre la main à œuvres graves et sérieuses. Tout ainsi que le corps s'alimente et nourrit de viandes solides, et néantmoins reprend quelquefois goust des salades et herbages qui sont de peu de substance, ainsi est-il de nos esprits lesquels il est bienséant d'assortir de fois à autres d'un doux entremets de gayetés et gaillardises. Puisque la présente est vostre désormais, vous en ferez ce qu'il vous plaira, tout ainsi comme de l'autheur qui désire se perpétuer en vos bonnes grâces. A Dieu ! 1

Gilles Ménage prétend que le nom de Rébus leur viendrait de ce que les clercs de la Bazoche de Picardie s'amusaient tous les ans, au Carnaval, à réciter au peuple d'Amiens des

1 Etienue Tabourot lui-ruemo u'accordnit pas plus de valeur qu'il ne faut à ces jeux d'esprit : "Je ne conseille pas de s'y amuser, dit-il, sinon par forme de passetemps, à quelques gens de loisir, au lieu de Miauler leurs jambes. Car quaut a ceux qui penseraient estre veus ingénieux et scavauts, en si frivoles recherches, je les estime dignes de chercher toute leur vie de* espingles roui liées à l'endroit des gouttières."

facéties et satires bouffonnes, où ils faisaient grand usage d'allusions équivoques figurées par des Rébus, et qu'ils appelaient en latin: De rébus quœ gerunlur, c'est à dire : Nouvelles du jour. Ces revues plus ou moins piquantes des aventures et intrigues de l'année, dans la ville et les faubourgs avaient le mérite d'uno pointe de scandale qui donnait à chacun la joie d'entendre rire de son voisin. Le mot de Rébus était le seul du titre, qui était resté dans le souvenir et dans la bouche du peuple, lorsque ces jeux dégénérèrent en licence et furent interdit par l'autorité. Néanmoins le genre du Rébus survécut.

Furetière et Menestrier donnent sur Porigine du mot la même explication que Ménage. Toutefois M. C. Leber veut^ que la Basoche Piearde ait usurpé le mérite de l'invention. Il est porté à croire qu'elle n'a fait que développer et perfectionner un art des plus anciens. L'idée mère des Rébus, dit-il, doit venir de plus loin. Elle appartient vraisemblablement à l'enfance de la société.

Le premier alphabet né des besoins de la civilisation n'était guère qu'une Chaîne de Rébus, c'est à dire une image matérielle, non de la pensée, mais des objets mêmes dont la pensée n'est que la reflexion. Tel fut évidemment, dans son origine, l'art de peindre la parole chez les deux peuples les plus anciens du monde, comme les Chinois et les Egyptiens. Les caractères si nombreux, si compliqués de l'écriture chinoise, ne pouvaient être primitivement que des Rébus. Il en est de même de la Pictographie des anciens Mexicains, sur laquelle un savant abbé français nous a donné de si singuliers détails.

Tout annonce aussi que les Hiéroglyphes vulgaires de l'Egypte antérieure aux temps historiques, participaient plus ou moins de rette nature d'images.

Il n'est pas même bien certain que les anciens n'aicut pas connu le Rébus proprement dit. Il existe dans le cabinet des antiques de la Bibliothèque impériale à Paris, deux ou trois petites peintures sur verre, en forme de médaillon, et de l'époque du Bas-Empire, exécutées au moyen de l'application d'une substance métallique, dont l'une a tout-à-fait l'apparence d'être un Rébus. 1

On rencontre plusieurs rébus dans des recueils de poésies et d'autres livres gothiques delà première moitié du seizième siècle. Au nombre des plus curieux sont les deux Rondeaux d'amour, composé par signification qui se trouvent à la fin du recueil excessivement rare intitulé : Opéra jocunda Johannis Georgii Alioni Astensis, métro macharonico matemo et gallico composita. Ast. 1521, petit in-8vo. 2

Charles Brunet, dans une édition qu'il a publiée des poésies françaises d'AlionCy a donné quelques détails sur l'auteur et sur les éditions de son livre. Comme ils laissent à désirer, et que depuis, il a été découvert un troisième exemplaire de 1521, disons en quelques mots ici. Le premier exemplaire avec date est celui qui se trouve dans la Bibliothèque du Duc

1 Une de ces peintures, qui représente un portrait, est gravée dans le Recueil du Comte de Caylus, t. 3, page 193. (Voir les notes du travail de MM. Itigollo et Leber sur les monnaies des Evôques des fous etc., p. 159.)

* On sait que M. Tosi, libraire de Milan, recommandable par ses connaissances bibliographiques, eut le bonheur de se procurer un exemplaire complet, de la l ro édition des œuvres d'Alione, portant la date de 1521. Au moyen de cette découverte, il put juger avec certitude que la prétendue édition sans date, sur laquelle dissertaient tous les bibliographes Italiens, n'était autre que celle de 1521, jusqu'alors fort mal connue d'un livre curieux, qu'une suppression sévère a rendu excessivement rare, et qui n'est bien connue que depuis peu.

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