‹ Essai historique et descriptif sur l'Abbaye de Fontenelle ou de SaintChapitre 13 sur 32 · DECEMBRIS · texte numérisé non relu

DECEMBRIS

Parmi ces dates, postérieures toutes à Tintroduction de la réforme , il n^en est point qui descende au-dessous du milieu du siècle dernier.

Au milieu de ces lugubres témoignages du néant de la vie dont la muette et rigoureuse éloquence rappelle si laconiquement à Thomme son inévitable et dernier tribut , une inscription tracée au-dessus d^une porte , fait luire dans la pensée un rayon de plaisir en retra-

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çant de plus gracieux souvenirs ; elle est ainsi conçue :

SON ALTESSE ROYALE MADAME, DUCHESSE DE BERRY , A PARCOURU CES LIEUX LE 27 JUILLET 1824-

Cette excellente princesse a non-seulemenl, en effet, parcouru les ruines de Saint - Wandrille , niais encore celles de Jumiéges et de plusieurs autres monumens dumême genre. Admis à rhonneur de Faccompagner dans la visite de quelques édifices également remarquables ,j^aî moi-même été témoin du vif intérêt que lui inspirent pour nos antiquités son amour et son goût éclairé pour les arts.

Le cloître, construit à diverses époques, est, comme je Pai dit plus haut, un des plus beaux qu^il soit possible de voir. La galerie regardant le nord , qui règne le long de la nef de Péglise y fut élevée par Tabbé Guillaume la Douillie, mort en i342. Elle n^est percée que de cinq

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arcades; mais les trois autres ailes, qui sont d^une architecture beaucoup plus élégante, en ont toutes une de plus. La majeure partie de ces dernières est due au prieur Guillaume Lavieille, mort en i53i , ainsi qu^une portion de Paile qui fait face au midi. Mais on doit trèsprobablement accorder au vénérable Jacques Hommet, dernier abbé régulier, mort en 1 522, Phonneur d^avoîr fait construire Fadmirable lavabo en pierre contigu à la porte du réfectoire («o/. pL VI). Cette fontaine, chef-d^œuvre de Taurore de la renaissance des arts, nVst pas moins élégante dans son ensemble que dans ses arabesques exquis , compris sous le cintre surbaissé qui couronne la totalité de cette charmante composition. Ces sculptures délicates sont divisées en six panneaux, dont chacun oflfrait un écusson armorié occupant le centre de Fogive. Quelque soin qu^on ait pris d'en gratter les blasons , il est encore aisé de reconnaître dans Tun de ces écus • les armes de Charles VIII ou de Louis XII , écartelées

BSSAI HISTOttIQUe

de France et de Bretagne. La base de cette riche décoration se coqipose d'un bassin oblong formant une espèce d'auge dans laquelle six robinets versaient jadis une eau pure et limpide. Cette eau circule encore de toutes parts dans les édifices de Fontenelle , par des canaux renfermés dans les murs^ précieuse ressource que les religieux durent égalemeat à la paternelle sollicitude de Jacques Homme t. Dans Fintérieur du réfectoire , uri bassin semblable , mais sans ornemens , est pratiqué dans Pépaisseur de la muraille et correspond à' celui doût nous venons de parler.

Les membrures supérieures du cintre aplati de cette belle fontaine, sont, suivant Tusage , ornées de larges touffes de chardon ,, s'élèvent en se courbant vers le centre commun, et se joignent en ne formant qu'une seule pyramide. Le tympan compris dans cette espèce de fronton renferme un sujet dont Id bizarrerie donnerait lieu de prêter au sculpteur des intentions malicieuses, s'il était raisonnable de

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supposer dans les moines assez d^nattention ou d^inintelligence pour ne pas s^en être aperçus ( vof. pi. VII ). Ce sujet oflFre le buste d^un homme dont on ne voit que le visage et les bras , le reste est couvert de grands feuillages en forme de lambrequins qui tous se rattachent à la coifiure du personnage, dont la figure est excessivement triviale , et cette coiffure en espèce de capuchon ou de carapoue^ est ornée de deux oreilles d^àne dés plus évidentes. Sa main droite tient un instrument dont la sommité , à demi-brisée , offre la forme d'une espèce de maillet, et la gauche soutient un grand gobelet à boire y orné de cannelures. Mes réflexions né m'ont point encore mis , je Tavoue, à la portée de préciser le rôle que joue cette énigmatique sculpture ^ l'entrée d'un lieu oci devaient présider la décence et la sobriété.

Cependant ce symbole de l'intempérance et de la folie renferme indubitablement un sens grave : n'était-il point ici pour rappeler aux bénédictins , au moment du repas , la le-

çon que leur patriarche leur donne dans sa règle au chapitre de mensurd potus , en les invitant à se contenter d^une Irgère portion de vin : Quia , înquit , vînum apostatare facit etiam sapienles ? Peut-être le passage suivant de TËcriture ofFrirait-il encore uu rapport plus intime avec ce bas-relief :

Luxuriosa res vinum^ et tumulluosa ebrie~ tas : quicumque his deleciaiur, non erît sapiens. ( Prov. XX. 3. 1.)

Nous trouvons dans le bas-relief rivrognerie évidemment caractérisée par le grand gobelet , la folie , par l'accoutrement grotesque du personnage , qui certainement est dans le cos tume obligé , et dans l'instrument tenu dans la main droite, qui ressemble beaucoup plus à celui dont je vais parler qu'à toute autre chose , on reconnaîtra peut-être jusqu'à Tespression tumuUuosaehrietas, en se rappelant que, selon Mézeray , le surnom de Hutin fut donne à Louis X, dans son enfance, parce qu'il était querelleur et bruyant, par allusion à un petit

maillet dont se servent les tonneliers , et qu'ails nomment hutinet parée qu'ail fait beaucoup de bruit ' ,

* On ne peut , malgré les services réels que les bénédictins rendirent à TÉglise et aux lettres dont ils nous conservèrent les antiques et précieux monumens , se dissimuler qu'ils eurent quelquefois , ainsi que beaucoup d'autres ordres religieux y le plus pressant besoin d'être rappelés à l'esprit de la règle ; et pour en fournir au moins une preuve, puisque nous sommes sur l'article d'un

réfectoire , nous citerons un fait qui se rattache à cette \

importante partie d'une maison claustrale.

Cétait en croyant user d'une grande condescendance envers sesenfans^que saint Benoît leur avait permis deux sortes de mets cuits et un peu de vin. ( Reg* S, Bened* , cap. XXXV et XL.) Cependant, vers le milieu du douzième siècle , la table d'un grand nombre de monastères était devenue d'une abon4ance et d'une somptuosité d'autant plus choquantes, que celles des rois de France et d'Angleterre offraient précisément alors une frugalité qui révolterait aujourd'hui beaucoup de minces particuliers. Le prieur et les moines de Saint-Swithin * , de la ville

* En YÎeux saxon , Saint-Swithum. Ce personnage était évéque ^ de Winchester, et mourut, selon Alban Butler, en 86a; d'autres le nomment Swintun ; et l'auteur des Lettres historiques sur les Parlemens , qui raconte aussi l'anecdote ci-dessus , le désigne , probablement par erreur , sous le nom de Wintzôn.

( Remarque de lord JEé ArundéU de Wardour. )

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A Pextremité orientale de Taile du cloître, qui fait face aanord, on rencontre une jolie porte ogive par laquelle on accédait dans Fin-

de Winchester 9 yinrent un jouir se jeter aux pieds do roi Henri II , implorant sa protection contre la dureté de leur évéque | qui était aussi leur abbé. Ils fondaient en larmes et montraient une douleur amère , tant It conduite du prélat leur paraissait affireuse^ intolérable.... De quoi s'agissait-il donc ^ et quelle . fut la surprise de Henri y en apprenant que les lamentations des bons Pères tenaient a ce qu'on venait de les réduire à dix mets au ]ieu de treize , dont leur table était journellement cbargée ! Les pauvres moines s'adressaient mal pour de semblables doléances : « Et moi , dans mon palais , je me » contente de trois , leur répondit le monarque ; malbeur » k votre évéque , si des dix que vous avez encore j il » vous en laisse plus que n'en a votre roi. — £t ^, » inquit rez y in curiâ meâ tribus contentas sum. Pereat » episcopus vester , nisi ad hune numerum ferculorum » meorum redigat fercula vestra. » (Brussel, ^nglia sacra. ) Il est à remarquer qu'Henri était cependant le prince le plus riche , et , pour parler comme alors , le plus grand terrier de la chrétienté. Louis-le-Jeune , son contemporain , se contentait aussi du même ordinaire, et comme Henri I«', son aïeul j ne connaissait point de plus précieux breuvage que le vin d'Orléans ^ qa'il ap pelait meum vinum optimum aurelianense.

tçrieur de Téglise ( voy. le frontispice ) j elle est du plus pur et du plus excellent gothique , tant dans son ensemble que dans ses détails.

Six figures , revêtues d^habits pontificaux , en enrichissent le cintre. Elles représentaient probablement des saints abbés de Fontenelle, ainsi que deux autres que Ton voit à genoux dans le tympan qui couronne la base de cette porte. Au milieu de ces deux derniersy^^le Père-* Étemel et Jésus - Christ , assis Tun près de Tautre sur le même banc, élèvent simultanément la main , comme pour soutenir un objet quelconque ( qui s'est trouvé brisé avec les tètes des figures), et qu'un ange, placé à la pointe de Togive , paraissait recevoir en avançant les bras. La partie supérieure de ce basrelief est encore occupée par deux autres esprits célestes, dont Pun joue du psaltérion '.

* Psaltérion, Saltérioriy S altère , etc.; instrument à cordes de forme triangulaire ; il en existait, je pense, de plusieurs espèces : les uns se pinçaient comme la harpe,

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Auprès de celte porte se voit adossée contre le mur, et faisant face au couchant, une grande statue de la Vierge , dans le goût do quinzième siècle ; une couronne en tète , elle

les autres se touchaient avec des espèces de plectres. Ils eurent la plus grande vogue autrefois ; quoique fort sonores y comme on en obtenait des effets harmonieux et suaves, on les employait particulièrement à accompagner la"voifc

Uusage de représenter des anges chantant ou jouant des instrumens, est d'une haute antiquité, et ne tire point sa source de l'imagination des peintres et des sculpteurs à laquelle on attribue sans réflexion et comme par babitude, tout ce qui présente dans leurs productions quelque singularité. Je puis au moins , quant au point dont il s'agit, invoqiiér en faveur de mon assertion le témoignage d'un des plus illustres Pères de l'Église latine. Le saint évêque d'Hjpone , parlant des jouissances célestes , dit :

Quœ tantica ! quœ orggjia ! quœ cantilenœ ! quœ melodiœ ibi sine fine decantantur ! Sonant ihi melliflua hjrmnoruni organa , suavissima Angelorum melodia , cantica canticorum mira , quœ ad iaudem et gloriam tuant à supernis cwibus decantantur, August. , Manual. , cap. Vl , num. 2.

« Peut>ètre n'ignorez-vous pas , m'écrivait un de mes » amis, amateur passionné de nos antiquités, M. André • Pottier , que la porte du cloître de Sain t-Wan drille, que

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supporte FEnfant-Jësus ' , et de Tautre relève le manteau bleu dont elle est couverte pardessus sa robe rouge, maintenue dans une ceinture dorée àlongspendans. Cette robe, sui-

• vou» ayez gravée pour votre frontispice, a une ressem-' » blance frappante avec la porte rouge de la calhé- » drale de Paris, située du côté du nord. Un seul cordon » de figures sculptées dans les voussoirs ; même nombre » et même disposition des cordons ou chapelets de fleu- » rons, qui cependant à Paris sont de feuilles et de fleurs

• de rosier, etc. Et ce qui est encore bien remar- M quable , même ordonnance du bas-relief, composé , » comme à Saint-Vandrille, de deux pefbonnes à genoux » et de deux autres assises ; excepté qu'il n'existe à Paris, » dans le tympan , qu'un seul ange couronnant Jésus- » Christ et la Vierge , et que les figures a genoux rem^ » plaçant les deux abbés de Fontenelle, sont Jean-Sans- » Peur et Marguerite de Bavière son épouse. M. Gilbert, j» qui décrit cette dernière porte , en fait remonter la » construction à l'époque comprise entre i4o4et i4i9' *>

On peut, d'après ces observations, regarder comme à peu près certain qu'une de ces deux portes n'est qu'une réminiscence très-prononcée de l'autre, si même elle n'en est pas la copie.

* Il est revêtu d'une jacquette ^ suivant l'usage des peintres et des statuaires gothiques qui , soit par le sentiment de leur peu de connaissance en anatomie, soit

vant le luxe du temps , est diaprée de larges fleurons d^or '. Celte figure est debout, sous un dais gothique surmonté de plusieurs pyramides ( voy. la vignette ). Cest à quatre à

par des convenances particulières , évitaient autant que possible de représenter le nu. Il était fort rare qu'ik figurassent le crucifix autrement qu'à demi-voilé d'une draperie qui lui descendait ^ en s'arrondissant vers le bas y de la ceinture aux genoux.

* « C'est par vanité et fantaisie , » dit Raymond Bonal, dans son Cours de Théologie Morale , tome 2 , p. i3i| . a que les peintres ont pris la coustunte d'babiller Nostre- » Dame et les Saints d'habits mondains et pompeux. » Il j a dans cette assertion plus de mauvaise humeur que de vérité. Cet usage y originairement grec , tenait à Tob- -servance d'un décorum respectueux envers les bîenheureux , et particulièrement celle à laquelle l'Eglise a déféré les titres de Regina cmlorum , Regina angeloruai , Regina mundi, et fait enfin élever près de Saint-^eande-Latran , un temple sous le nom de Sancta Maria Jmperatrix. C'était cette souveraine en effet et non , malgré l'identité de la personne j la modeste épouse du pauvre charpentier de Nazareth ^ que les vieux artistes voulaient et croyaient caractériser parfaitement en la décorant des attributs matériels de la majesté rojale. Pendant une longue suite de siècles, nos pères gratifièrent indistinctement d'applications honorifiques tous les habi-

Itotcr-IDitnu it JmUntiit.

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cinq pieds de sa base que se voit, comme nous rayons déjà dit , la tombe de Jean , bailli de Fontenelle. Aux environs de cette madone^ le mur offre quelques vestiges de couleurs di«-

tans du céleste séjour ; et n^euteent-ils parlé que de celui auquel on attribue la plus humble des professions , ib auraient cru commettre une sorte d'irrévérence s'ib l'eussent fait autrement qu'en le désignant par les mots de monseigneur ou monsieur Saine tCrespin, Au reste ^ sauf l'addition de la couronne , du sceptre et 'des autres insignes aussi fréquemment que mal à propos employés par les peintres et les statuaires du moyen âge , ils ont presque tous été d'accord pour donner à la Vierge-Marie un costume que l'abbé Fleury juge avec raison fort analogue à celui des premières religieuses grecques.' On trouve la description suivante de celui-ci dans une homélie de saint Jean Chrysostôme : Une tunique bleue serrée d'une ceinture , des souliers noirs et pointus j un voile blanc sur le front , un manteau noir couvrant la tète et tout le corps.

C'est au burin de notre estimable confrère , M. Henry Breriere , graveur et membre de la société libre d'émulation de Rouen , que nous sommes redevable de la vignette en bois représentant Notre-Dame de Fonte nelie; la figure agenouillée offre une Cauchoise dans le costume de son pays»

verses : j^avoue que je ne les ai point remarqaées avec assez d^attention pour me souvenir si Ton y distingue les traces d^une peinture que Jacques Hommet fit exécuter en ce lieu au commencement du seizième siècle.

« Ce fut lui, ditD. Bréard, dans les écrits^ » duquel je n^ai que depuis mon retour puisé )» ce document, qui fit aussi peindre ce bel » arbre , lequel est au bout du cloistre , du » costé de la nef, vers le septentrion , et qui » composa les vers françois pour mettre pro- » che chaque saint dudit arbre ; lesquels j^ai » vus et recueillis , etc. » L'idée la plus probable qu'on puisse se former de cette fresque , c'est qu'elle offrait les saints de Fontenelle disposés par ordre chronologique de succession, dans des espèces de rameaux , dont saint Benoit ou saint Wandrille occupait le tronc, comme dans les sculptures ou les peintures représentant la généalogie de Jésus-Christ, on voit les rois , ses ancêtres maternels, for-

mer les fruits d^un arbre dont la souche sort de la poitrine d'Abraham ' .

G>mrae on n'avait pas pensé , dans les immenses travaux exécutés dans le dix-septième

' Lorsque Charles VIII fit son entrée à Troyes ( en Champagne), en i486, les habitans de cette ville le régalèrent de spectacles dans le goût du temps , parmi lesquels ils introduisirent un arbre représentantie lignage de ce roi ; il est décrit dans les vers suivans , extraits de la relation rimée de cette solennité publiée par Grosley QEphémérides trojrenneSf pour Tan 1763.)

<r Un très-bel arbre qai lys représentoit , » Auquel le roy à le yoir prist plaisance.

M Près les croisettes en hâult escu estoit , 3> Des fleurs auoit en très-grande abondance , » Aux pieds duquel estoit la remembrance » De saint Louis fort proprement faite , » Car hault estoit trois fois plus qu'une lance , » Et très-bien fait , droitement à souhait.

» D'une chacune d'icelles fleurs issoit » Un petit roi habillé richement , » L'un comme Fautre et chascun d*eux tenoit » Sceptre royal bien fait et proprement , » Leurs noms tenoient escrits bien grossement, » Selon leur ordre estoient , je yous affie , etc. »

En tête du Monasticon jinglicanum , une estampe exécutée par Wencedas HoUar représente un arbre des rameaux duquel sortent, extrêmement nombreux, les

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siècle, à ménager des communications faciles entre les lieux réguliers, on résolut , en 1680 , de pratiquer plusieurs ouvertures du côté oriental du cloître ; ce sont les portes de forme vulgaire qui s^ voient encore. L'on se crut amplement dédommagé de ce travail par la découverte qu^on fit , en perçant la muraille , d\me porte en ovale ( ovale probablement pour ogive * ) , haute de six pieds et large de quatre. Sur sa partie supérieure se lisaient en

plus grands personnages attachés à l'ordre de Saint-Benoît ; ce bienheureux abbé se v^oit au bas de la gravure ayant à sa droite saint Grégoire pape et saint Dunstan^ et à sa gauche saint Augustin et saint Cuthbert ; ces cinq figures sont entières, debout, et comme il s*agit dans cette allégorie d'une filiation purement spirituelle, la tige de Tarbre paraît tirer simplement son origine de la tête du patriarche des bénédictins.

* On a cependant imaginé, à une époque peu reculée, un gothique détestable composé d'arcs à brisure arrondie ; telle est par exemple à Rouen la figure des nervures du cloître de la première maison de la Visitation , bâtie rue Beauvoisine sous le règne de Louis XIII. C'est à ce stjle équivoque et mou que les Anglais ont donné

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lettres gothiques les vers suivans , que nous allons rapporter d^aîprès D. B. Bonnefont :

Jùntanella bonim ômp^r t^^n^rar^ palr0num €ltti prawiul f^monnm fuit et Îr0rt0r JteB\fmvim Jtamotnm xtgjitxm ÏDaflobntu0 tt0biUtat>tt f f^inc ttbi tminimm 0e JFotxtandia pavavit

Il ne parait point douteux que saint Wulfran ne fût Tobjet de cette inscription à laquelle, dit-on, plusieurs personnes donnèrent dans le temps une antiquité beaucoup trop reculée. Nous allons rétrograder nous-même vers la galerie septentrionale du cloître , pour y j^er un coup-d?œil sur Pentrée du réfectoire. Elle se compose, comme on le voit dans la gravure , d^un portail percé de deux baies à cintres surbaissés ; elles sont partagées par un pilier dont les ornemans attestent, comme les

le nom ^eîUptic, Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins présumable que le mot oi^ale est employé dans le manuscrit de Saint-Wan drille pour celui èi ogive , que l'écrivain ne connaissait pas.

autres parties de cette double porte i la délicatesse du ciseau des sculpteurs du seizième siècle. Malheureusement ce portail est sur^ monté d^uD couronnement dont le mouvement mollasse et tourmenté offre le mauvais goût qui présidait , à la même époque 9 aux encadremens des fenêtres de la jolie tourelle du Palais de Justice de Rouen. Cette aberration choquante relève doutant plus , dans Saint- Wandrille, les formes pures, franches et dé-» cidées de Tadmirable lavabo dont nous avons parlé plus haut , qu^il est contigu à cette entrée du réfectoire.

Le cloître ne présente plus le moindre vestige de ses anciens vitraux , dont la beauté devait singulièrement ajouter à celle de ces fraîches et pittoresques galeries. Ils représentaient des saints parmi lesquels se trouvaient tous ceux auxquels Fontenelle devait particulièrement sa renommée et sa gloire.

métriquement entrelacés ' , dont le diamètre , de neuf pieds quatre pouces, était coupé dans son centre par la «réunion de deux autres arcs. Sans doute les retombées de ces cintres reposaient alternâtiyement sur une espèce de corbel, ou sur le chapiteau d^un pilier engagé dans la courtine du mur. Je crois devoir m^arréter à cette dernière supposition, ayant dégagé du plâtre qui couvre cette décoration, quelques parties d^une espèce de chapiteau dont les fleurons et Pabaque m^ont semblé porter le cachet du onzième ou du douzième siècle. Je n^ai point voulu, par quelques motifs particuliers de discrétion , pousser alors ce dépouillement plus loin ; mais je ne renonce point à Pespoir de vérifier mes doutes sur cette partie des constructions actuelles de Saînt-Wandrille , que je regarde comnie la plus ancienne et la plus curieuse de toutes,

* Cest ce que les Anglais appellent arcs entrecoupés , intersecting.

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excepté peut-être la chapelle de Saint-Saturnin. Le sefectoire n^est point voûté en pierres, un sim|Je assemblage de charpente s^élè ve en tiers-point, c'est-à-dire en décrivant une ogive depuis le haut des murailles jusqu^au faîtage , qui est fort élevé , ce qui fait , comme dans la grande salle du Palais de justice de Rouen , ressembler cette construction à la carcasse renversée d^un vaisseau. Les fenêtres, divisées par un seul meneau, étaient décorées par des figures de saints peints en grisaille , sur des fonds de verres blancs ; et Fextrémité orientale de cette vaste pièce était 'ornée dWe grande composition du peintre Daniel Halle, exécutée dans le dix-septième siècle. Elle est d^une beHe ordonnance , et représente le miracle de la multiplication des cinq pains. Halle a reproduit dans plusieurs copies ce tableau, dont Toriginal orne actuellement la chapelle de la Vierge , dans Téglise de Saint-Ouen de Rouen.

LMmportance des masses et la vaste étendue

ii4 ESSAI HISTORIQUE

des autres édiBces de Saînt-WandrîUe méritent que, malgré rinfériorilé de leur date, nous accordions au moins deux mots de mention aux beaux bàtimens construits dans le dix-septième siècle par Tarchîtecte Emmanuel Boynet, originaire de Loudun * ; ils sont à peu près conservés tels qu^ils existaient en 1791. Le bâtiment des hôtes et des infirmes

offre, sur la lotigueur de deux cent quatre pieds et la largeur de trente, un double rang

' Cet artiste qui depuis trois ans dirigeait les travaux de l'abbaye abjura , le 5 mai 1667 , la religion protestante entre les mains du sous-prieur de Saint- Wandrille, D. F. Constantin Mauger , ainsi que deux jeunes demoiselles ses filles ; les religieux , par suite de la haute considération qu'ils avaient pour lui , attachèrent beaucoup d'importance à cet événement; trois ans après, le père de Bojnety architecte et sculpteur , fixé depuis long-temps à Rouen , et alors extrêmement âgé, suivit dans les mêmes lieux l'exemple de son fils. Il est probable qu'une partie des maisons les plus remarquables de Rouen et de ses environs, datant de la dernière moitié du dix-septième siècle , furent construites ou décorées par ces deux ar^ tistes.

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de dix-sept grandes croisées; il est à deux étages et renferme un nombre infini de pièces^ qui tbutes avaient leur usage particulier. Les travaux de cet édifice durèrent depuis i658 jusquVn 1668.

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ni

tE BORTOIR.

£ dortoir, bâtiment dW goût austère et d^un style assez pur, est de deux cent quatre-vingt-six pieds de long, sur quarante de large, y compris Pepaisseur des murailles. Le peu de solidité du terrain occasiona des obstacles et des avaries sans nombre pendant Félévation de cet édifice; on en vint pourtant à bout en bâtissant souvent sur pilotis, et en donnant à quelques parties des fondations douze pieds de profondeur sur neuf de large.

Ce vaste bâtiment , offrant une double voûte dans toute sa longueur, renferme une pièce

extrêmement remarquable : c^est le grand promenoir^ long d^environ cent vingt pieds.

Dans son centre, une file de colonnes insupportant les arcs arrondis des voûtes, forme une espèce de double galerie éclairée de deux rangs de grandes fenêtres. en plein cintré, Pun à Torient et Fautre au couchant. Leurs vitraux blancs sont ornés de larges bordures où Von voit représentés toutes sortes d^oiseaux,. de poissons, de quadrupèdes, de vases chargés de fleurs et de fruits , de rinceaux , etc. Ces admirables listels, qui furent posés en 1688 , sont peints en apprêt et ne présentent presque aucune opacité de couleur , même [dans le rouge et le bleu, preuve de la haute perfection que cette partie de Tart avait acquise sous Louis XIV. Malheureusement ils ont déjà beaucoup souffert , le promenoir étant la principale pièce de Tatelier de filature de M. Lenoir fils.

On eût vainement, dès 1789, cherché dans le vaste pourpris de Saint-Wandrille plusieurs

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édifices importans représentés dans le plan da père Michel Germain ; quelqnes-ans n^exislaient pins dans leur entier, et dgà depuis long-^temps il ne restait rien du logis abbatial ni de Téglise de Saint-Pancrace. Quant à celle de Saint-Paul, les religieux Pavaient détruite postérieurement encore , il y a soixante-cinq ans environ, pour dégager la vue des deux gros paviUoijs qu% construisirent alors, et de Pénorme et lourde porte ronde qu^ils substituèrent en même temps aux bâtimens de Pancienne entrée gothique*

Le peu d^ordre , Pinsouciance et la dilapidation qui régnaient à Pépoque de Pexpulsion des moines et de la spoliation des abbajes , laisseront de longs regrets aux amis des sciences et des arts. La bibliothèque de Saint- Wan-* drille renfermait encore alors, malgré leslar* cins du sacristain de Gruchy , beaucoup de manuscrits précieux échappés à ses mains sacrilèges : il en était ainsi de quelques reliquaires curieux par Pantiquité de leur fabrique,

SUR SAINT-WÀNDRILLE. Iig

qu^on avait soustraits à la rapacité des calvinistes ; les premiers ont presque tous disparu au milieu dVn gaspillage imbécille, les seconds dans Timpitoyable creuset révolutionnaire. En 1733, Taccroissement considérable de la bibliothèque conventuelle avait nécessité son changement de local ; M. de Fourcy / abbé de Sàint-Wandrille , venait, par une rare générosité, d^en réparer les anciennes pertes, et de Fenrichir des dons les plus variés. Dans son enceinte , le numismate trouvait ^ en 1 789 , le plus beau choix de médailles antiques et de médaillons modernes, Partiste et Tamateur un recueil innombrable d^estampes les plus rares de toutes les écoles , le savant et le bibliophile une foule de livres choisis avec autant de goût que de discernement. Par combien de canaux et dans combien de mains se sont écoulés ces précieux et déplorables gages de la munificence de Tabbé de Fourcy ! Çest ce que nous ne savons pas , et ce que probablement nous ne saurons jamais. A Fépoque

de la révolution , le cardinal de Brienne ferma le long catalogue des abbés de Saint^Wandrille , montant à près de quatre-vingt. Il était également abbé de Saint-Ouen.

DB SADIT-SATIlBinil.

PRÈS avoir aussi long-temps fatigué mej lecteurs dans les nombreux détours de

/ntenelle , je ne les engagerai point à gravir

'îc moi la colline sur laquelle subsiste en-

^^^3 Jre entière , hormis de graves mutilations

\s ses frises ' , Tantique chapelle de Saint-

turnin. D^ailleurs notr.e planche offre le

^hors , le dedans , les détails et le plan de ce

' Voyez les bmemens qui s'y remarquent encore , itnclie XI y numéros 4 9 5 , 6 et ^ ; le numéro 8 offre le fil de ces frises et son échelle.

petit monument. Seulement je reviendrai, pour un instant) à ce que je rappelais plus haut, qu^en 862, les Normands, furieux de se voir frustrés dans Tespoir de recueillir encore de For dans Fontenelle , et de s'enrichir de ses dépouilles, avaient assouvi leur vengeance sur ces édifices restés déserts. Le monastère ayant été saccagé, réduit en cendres, ainsi que des chapelles voisines citées par les historiens, celle de Saint-Saturnin pouvait-elle échapper à des hommes chez lesquels Fhahitude de la destruction et du ravage était devenue une espèce de besoin ? Pour moi , je ne puis le croire, ni donner conséquemment à ce curieux sacellum Pantiquité qu'on est tenté de lui accorder au premier aspect. Je conçois seulement que sa reconstruction puisse, en raison de son peu d'importance , avoir précédé même de près de cent ans les grands travaux entrepris par saint Gérard, au commencement du onzième siècle ; mais je ne lui accorde pas un seul jour d'antériorité sur l'horrible dévas-

SUR SAINT-WàNDRILLE. 123

talion des Danois. Sous le règne de Charlemagne , un saint homme nomme Hardwin vé'cut long-temps en état de réclusion dans une cellule contiguë à cette chapelle ^ et s^ occupa dVcrîts ascétiques sur les livres saints. Aujourd'hui le peuple des environs conserve pour ce monument une vénération, qui dut en partie son origine à une vieille tradition de Fontenelle même, qui prétend que ce lieu renfermé la sépulture d'un saint, d'Hardwin peut-être, dont le corps s^y conserve sans la moindre corrup^ tion, ainsi que les vètemenfs dont il est couvert. Cette chapelle, long -temps avant la révolution , n'était plus qu'un simple oratoire ; un curé de Gueuteville qui se retira dans Fontenelle à l'âge de quatre-vingt-deux ans, en 1680, la fit clorre de murs ainsi que la colline

sur laquelle elle est située , qui domine le monastère du côté du nord. Ce bon prêtre donna six n^ille francs pour ce travail , au moyen duquel l'enclos de Saint-Wandrille acquit près de mille deux cents toises de circuit.

BSSAI HISTORIQUE

VOTRXS-DAIHB DE CAILLOUVILLB.

AURAIS été^ fâché de quitter Saint- Wandrille sans visiter la masure située a cinq cents pas à Test de Tabbaye^^ur laquelle s'élevait autrefois la célèbre église de Notre- Dame de Caillouville , dont je ne puis m^empécher de retracer succinctemeut Phistolre.

Ce monument, fondé , comme nous Pavons dit, dès les premiers temps de Fontenelle, fut détruit par les Normands en 86a. Rebâti dans des circonstances plus prospères, il était tombé de vétusté, lorsqu^en i33i il fut reconstruit

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par le sacristain de Pabbaye, aidé des oblations des fidèles. La voûte du chœur sMtant écroulée en i63i , on ne liii substitua qu'Hun simple plafond de charpente et de menuiserie. La nef était couverte de la même manière. Les dimensions de cet édifice , qui , avant le milieu du siècle passé , avait déjà fort souffert de Finjure des temps, étaient de cent quatre pieds de longueur en dedans , dont cinquante pour le chœur, qui était fort beau, et cinquante-»

quatre pour la nef, qui était dW ouvrage très-commun. Le chœur était éclairé de dix vitraux larges chacun de sept pieds et hauts de quinze. Une corniche de pierre qui régnait en dedans tout le long de Fédifice , à la hauteur de dix pieds ou environ , portait quantité de groupes qui représentaient toute Phistoire de Jésus -Christ. On y avait joint un si grand nombre d^images ou de statues , sans compter les peintures dont le lambris, de la nef avait été orné , que Ton disait communément parmi le peuple que tous les saints du paradis s^y

trouvaient *. « On y voit entre autres, dans le mauvais goût du temps ( disait «^ un »» écrivain du siècle passé ) , une image de la *y crèche ^ où la Sainte-Vierge étend un bras «» hors du lit et tient TEnfant-Jésus sous Pha^ ti leine du bœuf ou de Tâne pour le ré- >i chauffer.»

On ne sait si le P. Duplessis, auquel jVmprunte ces premiers détails sur Caillouville, entend par mauvais goût, en parlant de ce groupe, bizarrerie de composition, ou médiocrité de travail : c^est à cette dernière pensée que je m^arrète , ayant eu lieu, dans plusieurs autres passages du même auteur, de m^apercevoir, ou qu^il parlait diaprés Icss autres, ou qu'il jugeait peu sainement de certains objets d^art. On nVn doutera pas lorsqu^on lira

^ On peut évaluer , d'après Textréme rapprochement des groupes et les dimensions de l'édifice y le nombre des figures sculptées, à cinq ou six cents. On dit encore aujourd'hui proverbialement en Normandie , tusses comme les saints de Caillouville,

son opinion insérée p. i64 9 sur un tombeavi publié dans cet ouvrage. JTai découvert le buste de la Vierge du groupe en question : il est d'un travail gothique , il est vrai , mais dVne grâce et d'une naïveté charmantes ( Voy. PU XI, n. 9 \) Ce que dans les arts on appelait grâce du temps de Duplessis , nVtait rien autre chose qu^une prétentieuse et théâtrale afiëterie : donc le charme de la naïveté nMtait plus senti , n^était- plus estimé , quand , par un singulier contraste , on était tombé dans les formes flasques et vulgaires, en croyant se rapprocher de la nature. En rendant justice au très-petit nombre de peintres et de statuaires qui, guidés par un goût plus sûr^ ne dédaignèrent point de respecter, sous Louis XV, les grandes traditions de Fart, je ne crains

* Je dois à Textrèini^ cotnplaisance de M. Lesage atné, de Caudebec ^ l'envoi et la possession de cette pièce de conviction , dont nous n^avions eu le temps de prendre , sur le lieu , qu'un croquis assez vague.

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128 £SSAI HISTORIQUE

point de dire qu^ane foule de sculptures exécutées dans le moyen âge, spécialement depuis saint Louis jusqu^à la renaissance , se rapprochaient de l'antique par de bien plus frappantes analogie», que la plupart des productions qui attestèrent, depuis la régence de Philippe d'^Orléans jusqu^au professorat dé Vien, la dégénération de Fécole firançaise. Devons-nous maintenant nous étonner du jugement peu fondé du P.Duplessis, quand les artistes, ses contemporains, sVgaraient eux-mêmes et dans leur système et dans remploi de leur talent ?

Sur le sol où s^élevait Notre-Dame de Caillouville gissent encore quelques figures éparses, horriblement mutilées. Elles m^ont paru de proportions fort difiPérentes et d^un mérite dVxécution assez inégal. Elles devaient être, pour la plupart , de demi-bosse et appliquées contre le mur comme une espèce de parement. Jadis une statue haute au moins de douze pieds s^o£Prait aux regards du spectateur, à gauche et la première en entrant dans la

SUR SAmT^WAïS'DBlLLE. 1^9

nef : c^élait celle du puissant préservateur de la mort subite, de saint Christophe \ Plusieurs autres figures, moins élevées de moitié que ce colosse, se trouvaient disposées çà et là; mais tout le reste, d^une dimension moindre encore, ceignait, entassé par groupes, tout Tin-

* Ce saint que les légendaires font naître Cananéen , . et mourir confesseur et martyr sous l'empire de Dèce, le 25 juillet a 54 9 n'est connu que par des actes qui depuis près de deux siècles sont regardés comme au moins extrêmement suspects. Il n'en fut pas moins extraordinairement honoré dans toute l'église latine j et surtout en Espagne et en France. Il était le plus souvent représenté dans des dimensions énormes^ et la cathédrale de Paris n'était pas la seule basilique qui renfermât un semblable colosse. Au reste on ne peut être surpris du rôle excessivement important et presque unique que ce saint géant remplissait dans le culte des images , quand on songe qu'on était alors persuadé qu'il suffisait d'envisager la sienne j avec quelque dévotion , pour être garanti y au moins pendant la journée ^ des plus graves accidens physiques ; mais la confiance de nos bons aïeux en lui ne se bornait pas là ; outre le soin de leur, santé ils lui commettaient encore la garde de leur réputation et celle de leur tranquillité domestique i aussi son effigie grossièrement gravée en bois, format in-folio , dès §423 ,

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i30 ESSAI HISTORIQUB

teneur de ce précieux panagion. Ces groupes représentaient un grand nombre de sujets des deux testamens, et cette curieuse décoration nVtait pas , à coup sûr , d^un médiocre intérêt

aux yeux de nos pères^ qui se complaisaient à retrouver dans les embellissemens des temples,

dut-elle être aussi abondamment répandue qu'universellement et avidement accaparée. On ne connaît aujourd'hui cependant , de cette rarissime et gothique production ^ qu'une ou deux épreuves au plus. Outre k date précitée, on j lit , au pied du sujet, les vers suivans :

€n0t0|)l)on iadtvx îrk quamoinupte tumei* 3Ua xvtwft ixt morte mak mn wmtm.

Dans la plus grande partie des Heures manuscrites ou imprimées dans les quinzième et seizième siècles, l'image de saint Christophe est suivie de prières latines ou françaises ,- dans lesquelles on attribue à ce martyr le pouvoir de prévoir tout ce qui peut arriver de fâcheux à rhomme , tant par la fragilité de son être que par la perfidie ou la malice de ses semblables ; ajoutons à cela que, dans beaucoup de pays, il était invoqué par les femmes enceintes , pour obtenir, par son intercession, une heureuse délivrance et un fruit vigoureux.

SUR SAINT-WANDRILLE. l3i

ce quMls couraient avec empressement admirer dans les représentations scénîques des mystères. Dans Tirréparable perte de ces antiques productions de Part , ce qu^on doit regfetter le plus ce sont les effigies des personnages appartenant à notre histoire. On ne peut, je crois , voir autre chose qu'Hun déplorable débris de ces derniers dans un fragment offirant , assise sur une espèce de trône, une figure tronquée, derrière laquelle est debout un sergent-*d'^armes armé de sa masse , également mutilé {yojr. pL XI, n. 10, p. i2i). Là, suivant un usage assez commun alors, on n^avait point oublié de mettre en opposition la béatitude des.âus avec les tourmens des réprouvés. J^ai trouvé sous rherbe, et recueilli une relique des images de ces derniers. Ce sont deux torses, nus et de sexe différent, accolés de la plus étrange manière , et dont les bras sont singulièrement renversés. Des serpens qui traversent leurs chairs, les enlacent de leurs hideux replis ; les uns leur mordent les mamelles , les autres les

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déchirent plus étrangement encore, mais d^une façon fort propre à donner au peuple une leçon de continence (vo/. pi. XI, n. 1 1, p. i2i).La

fameuse tour de Montmorillon oflPre plusieurs statues dans une situation de même genre, et Tabbaye de Moissac renfermait aussi, je crois ^ des bas-reliefs à peu près semblables.

Cest à tort, je présume, qu'on a cherché dans ces derniers sujets un sens différent et bien plus éloigné que celui quMl faut absolument donner au fragment de Caillouville. Les Grecs eux-mêmes avaient introduit aux enfers les serpens que la férocité humaine employa quelquefois comme instrumens de supplice.

Les prédicateurs , les artistes , les poètes , les y ont maintenus pendant la durée du moyen âge. Jusque dans la religion musulmane on retrouve cette croyance , ou , si Ton veut ^ cette parabole '. Michel-Ange tourmente un de ses

' « Le souverain juge , au dernier jour, attachera, » autour de celui qui n'aura point fait Tauntône , un

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damnés comme ceux de notre sculpture; et cent ans après ce grand peintre 9 Jérémie Drexelius, dans son livre DejEternitate Con^ sideraiiones , produit une estampe où les réprouvés sont dévorés par des reptiles, horribles agens de la vengeance céleste. J^a vouerai cependant que ce jésuite parait donner à cette image un sens purement allégorique, en ne parlant dans son texte que de vermés cùn-scienticB*

La chapelle de Caillouville , à en juger par ses vestiges , notait point en forme de .croix. Ce monument devait avoir environ quinze pas de large de dedans en dedans. Sur son emplacement s'élève aujourd'hui une espèce de petit calvaire , au pied duquel on a amoncelé quelques têtes de saints , et placé la partie supérîeul^p d'un groupe, représentant Joachim et

» etfrojable serpent y dont le dard piquera sans cesse j» sa main avare , qui ne s'ouvrit point pour les mal- » heureux. • (^Religion de Mahomet ^ etc., Réland, dixième leçon.)

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Anne , tous deux debout et se tenant chastement embrassés (voy.pl. XI, n. 12, p. lai). Telle était autrefois la manière, en même temps expressive et modeste , de présenter aux sens Timmaculée conception de Marie \ Nous remarquâmes aussi parmi plusieurs autres débris plus ou moins déformés ^ une espèce de terme d^un aspect fort bizarre ; c^est la figure classée sous le n"" i3 , dans notre quinzième planche.

A dix pas de ce lieu se trouve la fontaine miraculeuse , dont la renommée n'a , depuis plusieurs siècles, rien perdu de son crédit.

Autrefois le retour du Vendredi-^Saint appe-

Joachim s'est trouvé A la porte dorée , .

En la bouche a baisé Son ancienne épousée De qui vient la lignée De ce précieux fruit.

( 4* couplet du vieux noël : NobU fleur de la vigne* )

SUR SAIMT-WANDRILLE. l35

lait à Notre-Dame de Caillouville un concours prodigieux de peuple ^ qui venait pour y entendre un sermon et pour y faire ses dévotions ; on nY prêche plus aujourd'hui y mais tous les premiers vendredis de mai » on voit la même affluence accourir sur ce sol dévaste. Là , dans ce même jour, plus de deux mille évangiles sont récités par le curé de Saint- Wandrille et les ecclésiastiques des environs , qui rassistent dans cette circonstance. Qui né bénirait avec moi la foi de ces bons pèlerins qui^ les consolant du malheur de la vie , apporte; en même temps dans cette agreste contrée des moyens d'existence annuels j dont elle res^ sentit vivement la privation pendant le détestable règne de la terreur ! En effet , jusqu'à l'arrivée de l'arrière-saison , les baigneurs abondent à Caillouville ; d'autres y viennent simplement , .soit pour y prier , soit pour s'y acquitter d'un vœu. Pendant tout ce temps , par un petit calcul assez' bien entendu , mais quelque peu teinté de simonie , on ne laisse

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plus, dît-on, emporter de Peau.de la fontaine , devenue Ja propriété d^un particulier, à moins de cinq à six sous la pinte.

. Cettç fontaine , entourée de haies, est située à la source du ruisseau, dont Tabbaye naissante emprunta son premier nom; elle.est.de.

figure carrée , et Ton descend jusqu-au fond par des degrés de maçonnerie 9 occupant son pourtour, au-dessous de la surface de Feau ; tels étaient disposés, hormis leur forme ronde, les premiers baptistères y lorsque le sacrement régénérateur s^âdministrait par immersion '.

Lé fond de la fontaine est' revêtu de dalles de pierre^ sur Tune desquelles est gravée en creux une figure que Ton dit être celle de la sainte reine Radegonde. Cette image , que , malgré toutes mes tentatives , je nVi pu distinguer, à cause de répaîs limon dont elle était couverte, devient apparente lorsque Ton cure la fon-T taine , ce qui se pratique ordinairement aux

* Anastas. in Sylvest,^ Greg. Tur. ,lib, 2.

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premiers jours de mai. Enfin, contre la clôture de cetle source révérée , sVlève , à Tintérieur, un petit hangar couvert en chaume ; il abrite deux statuelles hideuses , censées représenter/ Tune encore sainte Radegonde , Tautre saint Clair ; elles sont aux deux côtés d^une figure assise beaucoup plus grande et revêtue d'une robe verte. Cette dernière qui, par son horrible difformité , ressemble à certaines pagodes indiennes , n'^a point d'enfant dans les bras ; mais un écriteau cloué à contre-sens , présente , en gros caractères*, ces mots renversés : Notre- Dame-Niege , orthographe barbare , malgré laquelle il faut lire Notre - Dame - des - Neiges.

J'ai trouvé Fontenelle renversée sous ses ruines, quand le pouvoir du temps et les révolutions de l'esprit humain n'ont pu détruire ni altérer seulement des croyances plus antiques que ces religieux débris. Puissent ces mêmes croyance^ , préservatrices des angoisses du

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doute', compagnes innocentes et naïves de la plus solennelle des espérances, toujours contribuer, transmises d^àge en âge , au bonheur des habitans de ces paisibles vallons.

SDR SAINT-WANORIIXE. iSg

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