‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 1 sur 64 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Un usage qui a force de loi veut que chaque écrivain mette une préface à son livre. C’est le salut poli et prévenant que tout homme bien né doit à l’ahord et à la rencontre d’autrui. Ce petit mémoire n’en valait pas les frais , mais l’auteur a des raisons personnelles de dire pourquoi il l’a écrit.

La ville de Limoges, qui , depuis saint Éloi jusqu’à nos jours , a alimenté la France et l’Europe de ces peintures éternelles , connues sous le nom d’émaux, n’a pas de musée départemental. Avertis par l’étude de plus en plus fervente du moyen-âge, et par le goût des collections , les marchands d’antiquités l’exploitent à l’envi. Il y a

(1 ) Ce mémoire , mis en lecture à la Société des Antiquaires de l’Ouest, était terminé depuis plusieurs mois lorsque M. M. Ardant a publié son intéressante notice sur les émailleurs ; tout en nous félicitant de l’appui que sa vieille expérience prête à nos réclamations , nous ne nous croyons pas dispensé de les rendre plus efficaces par la publication de notre travail.

trente ans , les émaux y affluaient par centaines de milliers. L’auteur de ce mémoire les a littéralement vus tapisser les murs des plus humbles demeures ; il se rappelle qu’agrégé , tout enfant , à la confrérie des pénitents rouges , il jouait avec les médaillons à double face émaillée qui ornaient par douzaines les chapelets de ses cinquante confrères ; et cependant la destruction nous avait déjà ravi bien des trésors : en 1791 , un fondeur , le sieur Coutaud , put revendre quarante-six quintaux de vieux cuivre , dont il avait violemment arraché les incrustations d’émail à grands coups de marteau (1)!

Aujourd’hui on ne détruit plus; mais, comme nous l’avons dit déjà (2) , on se laisse séduire par les offres de plus en plus élevées des marchands ; et , œuvres rares ou modestes , tout prend la route de ce tombeau des arts qu’on appelle l’Angleterre. Avertir ses compatriotes de la valeur d’affection qui s’attache à ces peintures , c’est donc faire une œuvre patriotique et nationale.

Le sujet , d’ailleurs , est assez intéressant par lui-même. N’est-il pas curieux de trouver l’origine et de suivre les progrès d’une

(1 ) Ce fait nous est révélé par une note de l’abbé Legros , dont on connaît l’exactitude minutieuse. L’énormité de ce chiffre étonnera moins quand on saura que le gigantesque autel de Grandmont, en cuivre doré et émaillé , fut cédé au sieur Coutaud. Il s’agit là, d'ailleurs , d’émaux incrustés dont l’excipient de métal avait toujours une grande épaisseur et partant un grand poids. Un honorable magistrat, conseiller à la cour royale de Limoges , nous a fait connaître un fait bien plus étonnant encore : un collègue et émule du sieur Coutaud avait pu jeter à la fonte quatre quintaux de cuivre , après en avoir séparé les doubles revêtements d’émail. Or, dans les émaux peints, que cette expression semble désigner, le cuivre employé n’avait qu’une épaisseur minime !

(2) Rullet. monum., t. 3, p. 36.

école orientale au centre de la France , de donner l’histoire de la peinture et de la ciselure par des monuments matériellement immortels? Questions immenses que nous ébauchons dans ce mémoire ; si Dieu le permet, il pourra devenir un ouvrage étendu.

Il y avait opportunité à le faire. Les souvenirs s’effacent, les dernières traditions se perdent -, encore quelque temps , et les éléments de rhistoire des artistes limousins eussent été en grande partie dispersés ou anéantis avec leurs œuvres. L’auteur doit dire aussi qu’il a été entraîné cà ce travail par une position exceptionnelle. Peu de personnes en France , même parmi les collecteurs millionnaires, ont vu autant d’émaux que lui. Longtemps préoccupé d’un travail historique sur le Limousin , il a étudié l’histoire des abbayes de cette province dans les sources originales ; celle de St-Martial , par exemple , dansitier , Geoffroi du Vigeois , Adhémar de Chabannes ; celle de Grandmont, dans le P. de Lissac , le Centuriateur, les continuateurs du Spéculum grandimontense , et le F. de Lagarde. Mais , outre ces historiens publiés en entier ou analysés par Martenne, Labbe et Mabillon , il a pu compulser les documents historiques de la bibliothèque du séminaire , et les nombreuses pièces historiques dont il est possesseur, telles que les procèsverbaux autographes des visiteurs des abbayes et commanderies du diocèse de Limoges , les livres de compte de l’ abbaye de St-Martial, les inventaires de Grandmont, le voyage du F. Guillaume , et les procès-verbaux de distribution et de saisie des trésors. Il a dû regretter cependant que l’abbé Nadaud, qui a réuni des renseignements si nombreux pour l’histoire du diocèse de Limoges , ait négligé les émailleurs. Cet écrit ne remplacera pas les recherches que ce modeste érudit eût faites avec tant de succès !

Eq 1839 , une courte notice donnait le résultat de nos études sur les émaux peints des xvf , xvii® et xviii® siècles ; nous avons ajouté à ce travail , entièrement refait et considérablement agrandi , nos recherches sur les émaux incrustés , recherches qui ont rempli trois années de notre vie solitaire. La lecture des texteSj pour cette partie, a été complétée par l’examen de plus de quatre cents reliquaires , en grande partie émaillés.

Une autre pensée , et nous le dirons naïvement , la plus importante à nos yeux, nous conviait à ce travail. L’art du moyen-âge , le seul art original de la France , n’avait pas pour but de faire briller d’humaines vanités. Il était avant tout populaire, et, comme tel, destiné à agir sur l’intelligence et sur l’imagination du peuple. L’iconographie était la traduction de l’enseignement dogmatique ; par son élancement et par son mystère, l’architecture élevait les yeux et le cœur vers les joies de l’éternité ; toute la vie de la terre était subordonnée à l’immortalité céleste !

La littérature, vraiment digne de ce nom, continuait et favorisait cet apostolat ; aussi , arrivé à la fin de ses trois énormes infolio , si précieux pour l’histoire malgré leurs défauts , le P. de St- Amable, dont l’esprit venait de traverser ces siècles, n’avait pas mauvaise grâce à tracer ces lignes d’une touchante simplicité ;

« Messieurs de Limoges , et vous tous originaires du pays et pro- >' vinciaux qui prendrez la peine de lire ces livres , qui sont prin- .. cipalement pour vous , je vous prie de les lire avec piété et dévo- « tion, et avec désir d’en profiter , non pas par esprit de curiosité » et de vanité.... Je vous supplie donc, par l’affection qui m’a fait » tant travailler pour votre consolation , instruction et avancement ^ » (quoique je fusse presque toujours malade et affligé de grandes

« douleurs), de vouloir accepter le présent que je vous en fais, et de » vous imaginer que ce u’est pas moi qui vous parle en tous ces » livres. » Nous nous sommes approprié ces paroles d’une ardente foi ; il nous semblait , dans ces heures délicieuses d’étude , vivre au milieu de ce passé , si puissant malgré ses misères. Que ce mémoire porte un peu l’empreinte de cette impression d’un travail silencieux; j’ai voulu faire aimer cette époque si féconde !

Et puis l’homme passe peu de jours ici-bas , et ces jours sont remplis d’espérances et de désirs infinis. En dehors de toute considération de gloire humaine , qui n’a pas désiré se survivre dans la reconnaissance et l’affection des générations futures .î’ Pour moi , je l’avoue, je n’ai jamais vu sans attendrissement ces naïves inscriptions où les aïeux nous invitent à nous unir à eux par la prière. Volontiers, en lisant, au-dessous de l’image du donateur d’une verrière, dans l’ancienne collégiale d’Eymoutiers , ces simples mots : Pries Dieu pour Vâme de li , volontiers j’ai prié Dieu pour son àme. J’ai dit avec émotion le Pater, auquel m’invitait l’épitaphe de G. de Beaulieu , vicaire de St-Etienne de Limoges, appelé Vor- (janisle, parce qu'il excella dans le chant des orgues.

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Par un facile retour , je songeais au temps peu éloigné où il ne restera de moi que ces quelques pages fugitives , et il m’était doux

— iode penser que j’avais pu y déposer un vœu d’union et de fraternité. Ce vœu tombera un jour sous les yeux d’une âme pieuse et tendre. Lecteur , si c’est là votre avis , priez Dieu pour celui qui écrivit ces pages !

TEXTER.

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