‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 2 sur 64 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

LES ÉMAUX DANS l’ ANTIQUITÉ.

Les personnes qui s’occupent de l’étude des monuments et des arts de 1 antiquité savent quel large champ les textes ouvrent aux hypothèses et aux conjectures, lorsque leurs indications et leurs descriptions ne sont pas complétées par l’étude des monuments euxmêmes. Nous ne glanerons donc pas dans les vieux auteurs tous les passages obscurs qui semblent indiquer, dans des temps reculés , la connaissance des émaux et leur emploi dans les arts du dessin. Il nous a paru préférable de puiser dans les modernes la description de quelques objets empruntés aux diverses nations de l’antiquité et conservés jusqu’à nos jours. Cela suffit d’ailleurs à notre projet , car, dans cette courte introduction , nous avons voulu moins écrire 1 histoire des émaux anciens, sujet curieux qui dépasserait présentement nos forces , que constater leur présence dans les âges les plus éloignés du nôtre , et établir qu’en ce point comme en tant d’autres , les nations modernes ont hérité de l’antiquité , et que leur habileté n’a eu qu’à développer les procédés des civilisations primitives.

On a donné le nom d’émail à des verres diversement colorés en pâte par des oxydes métalliques , et rendus opaques par le mélange d’une petite quantité d’oxyde d’étain ou d’autres substances minérales. Les pâtes à couleurs variées recevaient ensuite une destination qui réunissait l’utile à l’agréable, en servant d’enduit ou de couverte intérieure et extérieure à des vases qu’elles rendaient imper^ méables. Les dessinateurs nuançaient leurs teintes , et , sous leurs pinceaux , elles remplaçaient, avec un éclat éternel, les couleurs à bases terreuses ou végétales. Par ce moven, les reliefs polychromes

des murs, et jusqu’au pavé des édifices, obtenaient tout l’éclat des mosaïques de marbre et de verre.

Tels sont , en substance , les procédés de l’art dont nous voulons étudier les produits en France et en Limousin. Comme nous le disions tout à l’heure , on en trouve la présence chez les nations auxquelles leurs prétentions ou leur histoire assurent une haute antiquité, par exemple, en Egypte , en Perse et en Chine.

Il y a peu de cabinets de curieux qui ne possèdent quelques figurines égyptiennes en terre cuite , amulettes, statuettes de divinités , scarabées , grains de colliers revêtus d’une couleur émaillée , le plus souvent verte ou bleue (1). Mais ce serait mal apprécier le parti que les Egyptiens tirèrent de cette substance que de le réduire à ces revêtements monochromes.

Le résumé suivant de M. Champollion-Figeac remplacera avantageusement nos propres observations :

« L’art de l’émailleur était certainement pratiqué par les anciens » habitants de Thèbes. On en trouve partout les produits et la por- » celaine blanche portée au plus haut degré de perfection. Bien « ii’est plus commun non plus dans les ruines égyptiennes que des » poteries émaillées de diverses couleurs , le verre et les pâtes de

>. verre colorées et non colorées Des caisses de momies sont

>> ornées de sujets exécutés en mosaïque de pierre ou d’émaux de « couleur. Les faïences et les porcelaines émaillées prouvent suffi- » samment d’ailleurs que les Egyptiens travaillèrent facilement

» l’étain et le cobalt L’illustre Davy en retrouva dans neuf

» échantillons de verre bleu transparent des fabriques égyptiennes. » Le bleu de cobalt est une couleur très-fréquente sur les sculp- » turcs égyptiennes , et la chimie moderne a constaté que , par » f effet d’un mordant d’une grande puissance, le cobalt et les « autres couleurs à base métallique qui couvrent les sculptures .. égyptiennes , ont pénétré le grès et le granit à plus d’une ligne » de profondeur.

(-1) Nous possédons plusieurs scarabées et quelques statuettes ainsi revêtues d’une couverte émaillée verte et bleue.

» Il est doue hors de doute que l’art de faii'e et de traiter le verre, >• et l’émail fut porté en Egypte à un très-haut degré de perfection. . . » Les Egyptiens employaient le verre et l’émail à l’embellissement » des temples et des palais , qui étaient pavés de carreaux brillants

» du plus vif éclat Ils connurent aussi les oxydes des métaux,

>* notamment ceux du fer, du cuivre et de l’étain , sans lesquels ils » n’auraient pu réussir à faire les verres et les émaux colorés (I). »

Sauf les tableaux peints superficiellement en émail sur une couche d’émail appliquée sur cuivre, ce passage, sur lequel nous reviendrons, indique toutes les applications de cette substance faites par les modernes.

Après cela, il ne paraîtra surprenant à personne de trouver l’emploi des verres colorés dans tes pays dont la civilisation fut contemporaine de celle de l’Egypte. La pratique des arts , dès ces temps reculés, se communiquait de nation à nation par les trois grandes voies qui unissent les peuples : les voyages , le commerce et les armes.

Le passage suivant, emprunté à une analyse du cours de M. Raoul Rochette, nous révèle un emploi étendu de l’émail à Babylone :

« Les inscriptions ( des briques) n’excluaient pas la coutume de » peindre les murs des monuments de Babylone. Ce revêtement se » faisait en général au moyen de l’émail, mais il était employé de » deux manières différentes : tantôt il était posé à plat sur le mur, » de manière à faire corps avec lui et à confondre toutes les briques >• dans une teinte uniforme; tantôt il était appliqué en saillie, de » manière à présenter des bas-reliefs. Nous avons des exemples de « l’un et de l’autre de ces modes. On a transporté en Europe , et « notamment dans le cabinet de Paris, des morceaux de briques « vernies , soit à une seule couleur , soit à couleurs variées. Souvent

(1 ) Egypte , histoire et description ^ par M. Cliampollion-Figcac, p. 200. \oycz, dans le même ouvrage, p. 179 et siiiv., réiiumération de divers objets examinés par rauteiu’.

» même , par ce procédé , on traçait sur des pierres des dessins de » fleurs ou d’ornements ; et M. Mignan a reproduit dans son )> voyage une rosace peinte en émail sur une brique , rosace dont » 011 a retrouvé le dessin sur un de ces vases peints, improprement » appelés étrusques, et qui sortent en assez grand nombre des » fouilles entreprises en Italie. M. de Beauchamp rapporte que l’on » a découvert à Babylone une chambre sur les murs de laquelle >« était représentée une vache en tuiles vernies , avec les symboles » du soleil et de la lune (1). >•

Le P. Cibot a aussi rencontré en Chine des briques antiques, revêtues par la vitrification d’une couleur jaune, verte, violette, rouge ou bleue. Il signale même de vieux monuments dont tout le revêtement extérieur brille par ce moyen d’un éclat inaltérable ; mais ses indications ne sont pas assez précises pour que nous puissions décider que l’exécution de ces travaux est antérieure à la formation des sociétés modernes (2).

Quoi qu’il en soit , la connaissance des émaux et leur application dans les arts dès la plus haute antiquité sont des faits désormais acquis à la science , et il n’est pas permis d’être étonné d’en trouver l’emploi chez les peuples relativement modernes, les Grecs et les Romains.

Si nous faisions une histoire complète du sujet, nous aurions à dire comment l’art de colorer le verre et d'imiter par ce moyen les pierres précieuses, de prendre ainsi des empreintes de pierres gravées 5 de revêtir les poteries de peintures brillantes , et les métaux

(f) Annales de Philosophie chrétienne, t. ff , p. 200.

(2) Deuxième mémoire sur les Chinois , t. 21 , p. 569 et passim.

La Bible , en divers endroits , semble parler des émaux ; mais le texte le plus clair et le pins précis se trouve selon nous au livre d’Esther ( cap. I , V. 6) : Lbciuli quoque argentei super pavimenium smaragdino et pario stratum lapide dispositi erant^ quod mira varietate pictur a décor abat. Cette peinture , qui décorait le pavé avec un art admirable , nous semble avoir eu recours beaucoup ])lus à Fart do Fémailleur qu’à celui du mosaïste.

d incrusttitions ciiiaillces , fut cultivé en Grèce avec une ferveur variable. Il nous faudrait citer Pline (l. xxxvi, c. 26; l. xxxvii, c. 2, 1 2) et glaner danscetauteur les indications qu’il nous donne sur la fabrication des émaux. Ces émeraudes artificielles qui, suivant ce naturaliste , servaient à la fabrication des vases murrhins , étaientelles autre chose que des pâtes vitrifiées et colorées en vert , c’esta-dire des émaux Ces recherches, auxquelles nous ne renonçons pas , nous amèneront sans doute à conclure que la Grèce avait emprunté cet art à 1 Egypte, comme Borne le lui emprunta plus tard.

Est-ce Borne qui le communiqua à la Gaule , ou bien la Grèce par ses colonies de la Méditerranée ? Nous l’ignorons ; mais la Gaule connut et pratiqua certainement cet art. Dans les sépultures gauloises de 1 époque la plus reculée , on rencontre souvent des colliers de globules de verre opaque ou translucide , teints en bleu , en jaune, en vert, en gris ou en blanc. Dans le pays même qui a été 1 objet de nos explorations particulières , nous avons à signaler plusieurs découvertes de ce genre. La pierre levée d’ Aillé , fouillée par M. 1 abbé Gibanlt, a offert plusieurs grains de collier en verroterie et en terre cuite , ornés de stries , de filets et de globules en émail. Ces objets sont déposés aujourd’hui au musée de la ville de Poitiers (1). Au musée de la Société des Antiquaires de la meme ville ,

1 art des émailleurs de l’époque gallo-romaine est représenté par une petite plaque de cuivre doré et décoré d’incrustations d’émaux bleus et peut-être verts (2). Des saillies ménagées dans le cuivre dessinent divers ornements. Cette plaque a été trouvée au parc de Blossac (.3).

(1) M. Lecointre-Diipont les a décrits dans les Mémoires delà Société des Antiquaires de l’Ouest , 1 838 , p. 120 et 121 .

(2) La couleur verte d’une partie de la pâte d’émail paraît devoir être attribuée à l’oxyde de cuivre.

(3) Voyez les Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1.7,

A cette découverte nous sommes heureux d’en réunir une autre non moins intéressante. Des débris de murs , de tuiles et de briques antiques couvrent un kilomètre carré au sommet du Mont-de-Jouer, près de St-Goussaud (Creuse ). A diverses époques on y a trouvé des sépultures , des poteries et des médailles romaines. Tout porte à croire que c’est l’ancienne Prœtorium de Peutinger. Les habitations ont fui ce lieu, où plusieurs voies romaines assez bien conservées ont leur point de départ. Il y a quelques mois , les fouilles d’un écobuage ont mis à nu un débris de cuivre ciselé et conservant encore des traces d’incrustations d’un émail bleu. La petite dimension de ce fragment ne nous permet pas de deviner à quel objet il a appartenu , mais le dessin en est antique aussi bien que le gisement. La même fouille a fait découvrir plusieurs médailles oxydées : une d’entre elles , mieux conservée , permet de lire l’exergue Philippus Augustus. Le revers porte la figure d’un lion , ce qui indiquerait que ce dépôt se place après l’an 244 de J. -C.

Nous nous estimons heureux d’avoir trouvé la trace la plus lointaine de cet art sur la terre qui fut au moyen-àge le centre le plus actif et le plus célèbre de la fabrication des émaux.

Désormais nos recherches seront mieux remplies , et nous pourrons faire l’histoire d’un art régulier dans sa marche et dans son style.

OQ

- CQ ^

^ ri J

Page 1