‹ Essai historique et descriptif sur les émailleurs et les argentiers de LimogesChapitre 41 sur 64 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

ÉMAILLEURS DES XVll“ ET XVllU SIECLES. LES

NOUAILIIER.

M. Tripon a publié dans V Historique monumental le dessin d’une vierge tenant l’enfant Jésus , appartenant à M. Muret de Pagnac. Cet émail, dont une brisure récente nous a permis d’étudier l’exécution intime, est formé d’une pâte d’émail blanc, modelée en relief sur cuivre. La draperie est peinte en couleurs vitrifiables , et la carnation est animée au moyen d’un pointillé de couleur violacée. Au revers f émail est un vert magnifique.

On connaît d’autres émaux reliefs sur cuivre; mais les saillies de la surface sont plus ou moins motivées par l’estampage du métal qui sert d’excipient. Ce sont, si l’on veut, des reliefs de cuivre glacés d’émail. L’œuvre singulière que nous décrivons paraissait donc unique jusqu’à présent, et le produit du caprice d’un auteur inconnu.

L'iie acquisition que nous avons faite récemment nous permet de restituer à ce maître toute la gloire que mérite son habileté ignorée jusqu’à ce jour. Nous voulons parler de deux chandeliers décorés de masques feuillagés , d’arabesques, et d’enfants qui se jouent entre des guirlandes de fruits, grenades, pommes, melons, poires, raisins, le tout modelé en relief sur fond d’émail bleu , avec une exquise délicatesse. Les couleurs variées et brillantes, les arabesques rehaussées d’or , font de ces chandeliers un chefd’œuvre unique par la beauté de l’exécution et le genre du travail. Il n’y a pas à s’y tromper d’ailleurs : ces émaux , quoiqu’ils soient d’une exécution bien supérieure, sortent bien de la meme main que la vierge de M. Muret; comme sur cette dernière , les chairs sont rehaussées d’un pointillé violacé, et le revers est de couleur verte. Un de nos chandeliers porte cette inscription : Faict à Limoges par Jacques Noalher (1), rue Magninie. Le style, qui place l’exécution de cet émail dans la première moitié du règne de Louis VIII, montre de quel point est partie cette famille des Nouailher, dont la fin a été si terne. Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à l’esquisse dessinée sur la planche IX; mieux que nos descriptions, elle leur donnera une idée Lien insuffisante encore de cette composition magnifique.

Pierre Nouailher, son successeur, se tient un peu à la hauteur de la réputation do son prédécesseur. Dans son Histoire de l’Art, d’Agincourt en fait^un^pompeux éloge :

(1 ) Cette différence dans l’orthographe du nom ne doit pas faire supposer que Jacques Noalher fût étranger à la dynastie des Nouailher. Baptiste Nouailher hii-méme signe souvent Noalher ; par exemple , snr un Ecce homo de la collection de M. l’ahhé Depérct.

U Un des plus anciens (émaux), et en môme temps des plus beaux qu’on puisse citer, est un saint Jean-Baptiste. La peinture repose sur la partie convexe d’une plaque de cuivre j elle représente en email saint Jean -Baptiste assis près d’une table, tenant d’une main un roseau terminé par une croix, et de l’autre caressant un agneau qui s’appuie sur ses genoux. Le fond du tableau est d’un noir luisant. Une tunique blanche qui laisse à découvert le sein et l’un des bras, un manteau bleu foncé dont les plis sont rehaussés de lignes d’or très-fines, forment les vêtements du saint. Les carnations, d’un blanc assez moelleux dans les clairs , sont animées par des ombres violettes , rosées sur les extrémités. La partie concave de la plaque, qui paraît avoir été fixée sur quelque grande boîte, est couverte d’un émail transparent. On y lit cette inscription :

» P. NOUALLIER, ÉMAILLIEUR A LIMOGES (l). »

Nous avons cité ce long éloge pour montrer combien d’Àgincourt, si exact lorsqu’il s’agit de l’Italie, connaissait peu l’histoire de l’art français. Les émaux de Pierre, Nouailher, en effet, malgré leur dessin correct, appartiennent déjà à la décadence. Sa pâte est terne; il ne se risque jamais dans de grandes compositions.

Ses successeurs de la même famille, Jean-Baptiste, Bernard, Jean et Joseph, descendent une pente qui aboutit à l’extinction totale de l’art. On reconnaît , au trait incertain et toujours fortement accusé du plus grand nombre de leurs compositions , qu’ils ont calqué des gravures au

‘ I) Histoire de VArt ^ t. ii, p. Ct2.

moyen d’un carton perce à l’aiguille, sur lequel ils ont promené un oxyde de fer. Un coloriage grossier montre, chez Joseph surtout, une ignorance complète des lois du dessin. Leur littérature est à la hauteur de leur peinture; à peine savent-ils leur nom : ils signent indistinctement Noalher, Noualher, Nouailher, Nouailliher Nouaillier, Nouallier, Noualhier etNoaillé. Bernard se dira léné; Baptiste vous fera connaître la. nontiations de la Ste Yierge.

Peut-être, au reste, ce dessin négligé n’accuse-t-il qu’une précipitation excessive, et le désir de suppléer par la quantité de leurs produits à la qualité des grandes pièces mal payées et peu recherchées. Le portrait de Turgot n’est pas sans mérite , et pourtant le célèbre économiste ne fut intendant de Limoges que quelques années avant la révolution. Lorsqu’ils le voulaient, les derniers Nouailher savaient donc peindre correctement. Oublions d’ailleurs leur inhabileté; ils étaient avant tout des peintres populaires, et les panonceaux nombreux sortis de leurs mains établissent qu’ils se consacrèrent les derniers au service des confréries, à l’exemple de leurs glorieux prédécesseurs du xvL siècle. Il fallait que l’art des émailleurs conservât encore une bien grande faveur à Limoges, puisque le peuple seul suffisait à entretenir un peu de feu dans leurs fourneaux dédaignés.

Disons tristement comment cet art a péri dans cette ville; ces détails sont généralement ignorés.

En 1 765, les Ephémérides de la généralité de Limoges , rédigées par Desmarets et Turgot, annonçaient en ces termes la publication d’un travail sur la matière : « Nous ne traiterons pas cette année d’un art particulier qui avait autrefois beaucoup de célébrité à Limoges, et qui supposait dans ceux qui l’exerçaient une certaine connais-

sance de dessin, et même de l’entente dans la distribution des couleurs : je veux parler des émaux peints sur cuivre. Nous nous proposons de donner, l’année prochaine, la suite de toutes les manipulations de cet art, avec l’histoire de ses progrès et de ses révolutions; nous y joindrons une notice des monuments qui nous en restent. Nous nous contenterons de citer aujourd’hui M. Noaillé (sic) comme le seul artiste qui possède et qui exerce encore avec succès cet art, et qui nous en a montré tous les procédés d’une manière suivie et raisonnée. »

L’année suivante, M. Desmarets ayant quitté Limoges, ce travail ne fut pas publié. En 1 806, le dernier émailleur du nom de Nouailher, fds de celui dont parlent les Ephémérides, réduit par la révolution à vivre du produit de ses leçons de dessin, mourut dans la maison qu’il habitait à Limoges, près de la fontaine des Barres. Il ne laissait que deux enfants en bas âge, auxquels il n’avait pu communiquer la pratique de son art. En lui s’éteint la gloire artistique de son antique patrie. Malgré l’obscurité de cet homme , n’est-ce pas un assez grand éloge qu’on puisse dire de lui que l’art des émailleurs limousins le suivait dans la tombe? Vaine gloire qui ne consola pas ses derniers jours !

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