CHAPITRE VI
ÉMAILLEURS DES XVIl'^ ET XVII V SIÈCLES.
La famille des Laudin , au xvii® siècle et au xviiL , continue de représenter dignement l’art limousin. L’inégale valeur de ses productions, la froideur d’un dessin trop léché, ont fait placer injustement ces artistes dans la décadence; nous allons essayer d’apprécier impartialement leur mérite.
Noël Laudin (1) a droit à la première place par son âge et par son habileté. M. Texier Olivier nous apprend qu’il avait travaillé sous les yeux de Philippe de France , duc d’Orléans (2). C’est sans doute ce qui aura donné occasion de dire qu’il avait été maître de dessin du régent ; ce fait est peu probable , car le professeur aurait été de beaucoup plus jeune que l’élève. Il fit, à la sollicitation du cardinal de la Rochefoucauld, le portrait, extrêmement ressemblant, du pape Renoît XIV. L’initiale du prénom de cet artiste est quelquefois inscrite au devant de son nom; le plus souvent elle se réunit à la première lettre , le dernier jambage de l’N se confondant avec le trait vertical de L , en cette manière : TSLAUDIN ; ce qui l’a fait nommer
(1) Son prénom est fixé par un livre de tailles que nous possédons.
(2) Statistique du département de ta Ilaute-Fienne ^ par M. Texier Olivier, préfet; Paris, 1808, p. 417.
Naudin par divers auteurs, et notamment par M. Pottier. Ü indique sa demeure près les Jésuites ou au faubourg de Boucherie.
Ses émaux les plus remarquables sont incontestablement les cartons d’autel conservés à l’église cathédrale de Limoges. Au-dessus des prières de la messe, tracées en or sur émail bleu, sont représentées des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, appropriées aux formules liturgiques qu’elles accompagnent. Le lavabo est couronné des Noces de Cana, où l’eau fut changée en vin. L évangile selon saint Jean, qui célèbre la naissance éternelle du Fils de Dieu, nous montre les Mages adorant son humanité sur la terre. La représentation du Sauveur en croix est accompagnée de la Mort d’Abel et du Sacrifice d Abraham y qui en furent la figure. Nous critiquerions les bras de son christ; ils se rapprochent trop de la ligne verticale, disposition peu agréable à l’œil, et qu’on retrouve sur toutes ses crucifixions. On sait qu’à tort ou à raison cette disposition a été regardée comme un symbole des doctrines jansénistes sur la rédemption. Du reste, ces petits tableaux, de vingt-trois centimètres sur seize de hauteur , sont aussi remarquables par la composition que par la couleur et le dessin. Sous ces trois rapports, le XVI" siècle n’a produit rien de supérieur à son Adoration des Mages. (V. la pl. IX (1).) On connaît de cet artiste des
(O Notre copie montre des défauts réels qui semblent disparaître dans l original sous la variété des teintes et l’éclat du coloris.
Qu’il nous soit permis de citer aussi comme très-remarquable un émail de Noël Laudin, possédé par Mme de la Sayette, de Poitiers. Ce tableau, de 25 centimètres sur 20, est une magnifique copie de la Sainte Famille, l’un des chefs-d’œuvre de Raphaël.
peintures sur vélin et u l’huile, sur lestjuelles se fuit remarquer la touche fine qui le caractérise.
I. Lauclin signe habituellement : Laudin, émailleur, au faubourg de Manigne. I. L. Sa pâte est moins brillante que celle de son frère; il a presque entièrement abandonné l’emploi du paillon; c’est d’ailleurs toujours le meme pinceau au dessin fondu , genre qui , pour le dire en passant, sied assez bien à la peinture en émail, destinée à être vue de près.
Le nombre des émaux exécutés par cet artiste et par son frère est vraiment prodigieux. Nous avons eu l’occasion d’examiner plus de quatre cent cinquante pièces signées de leurs noms ou de leurs initiales; et, sans invraisemblance, on peut élever le nombre total de leurs œuvres à un chiffre dix fois plus considérable. Depuis quinze ans, leurs productions, réunies à celles des Nouailher, alimentent les magasins de quatre marchands d’antiquités. Vases, baguiers, chandeliers, bénitiers , panonceaux, leur émail a tout envahi , tout décoré. Ces peintures, représentant les traits imaginaires des héros grecs et romains , et surtout des compositions religieuses, sont, par leur date et leurs sujets, dépourvues de tout intérêt historique; leur description serait donc fastidieuse. Nous mentionnerons seulement, comme trèsremarquables , un saint Pierre, une descente de croix de M. l’abbé Depéret. Cette dernière pièce se fait remarquer par la composition bien entendue , la beauté du dessin , et la douleur bien graduée et bien rendue de tous les personnages. Un très-grand crucifix-camaïeu de M. l’abbé Venassier, vicaire général, est aussi un tableau excellent.
Un saint Bruno de notre collection est, de l’avis de toutes les personnes qui l’ont vu, le chef-d’œuvre de
I. Laudiii. La draperie blanche du saint, pleine de mouvement malgré sa teinte éclatante, la ferveur brûlante qui anime cette tête rasée, la fraîcheur des chairs , la perfection de tous les détails, donnent un haut prix à ce bénitier. Il est bordé d’arabesques en relief, comme presque tous les émaux de I. Làudin. La même collection possède deux chandeliers-camaïeu du même auteur , représentant les quatre saisons. Tous les émaux de I. Laudin n’ont pas la couleur encore assez brillante qui est un des caractères de ses œuvres. On en rencontre assez souvent d’autres où la correction du dessin paraît avoir été obtenue aux dépens de l’éclat du coloris. Leur aspect terne et gris, leur pâte sans transparence, feraient croire, au premier abord, qu’ils sont l’œuvre d’un autre émailleur; mais la signature du revers ne permet pas d’hésiter. Nous croyons avoir surpris le secret de ces différences. Sur les émaux les' plus brillants, le mouvement de la pâte approche du bas-relief ; déprimée dans les ombres, elle fait saillie dans tous les clairs. N’est-il pas évident qu’il faut attribuer cette inégalité de surface à la pression exercée par le pinceau sur l’émail encore mou du fond? Les émaux ternes du même auteur laissent deviner un travail plus long du pinceau ; mais leur surface n’a pas ces creux et ces saillies dont nous parlions tout à l’heure. Nous croirions donc que les émaux les plus brillants, peints d’un seul jet ou à peu près, sur le fond encore pâteux d’émail incolore , étaient amenés à point j)ar un seul feu , tandis que les émaux pâles y avaient été exposés plusieurs fois ; la pâte du fond n’ayant pas cédé sous la pression du pinceau , prouve par là qu’elle était ferme, c’est-à-dire recuite, lorsqu’elle a reçu la plus grande partie de la couleur.
Valérie Laudin , fvlle de I. Laudin, n’a laissé qu’un petit nombre d’œuvres signées.
Disons maintenant un mot des ém ailleurs inconnus jusqu’à ce jour, et dont nous avons grossi notre liste.
M. Lydon se rapproche beaucoup des Laudin, dont il était contemporain, à en juger par son style et par la ressemblance de ses bordures d’arabesques en relief. Sa couleur est peut-être plus belle que celle de I. Laudin , mais son dessin a moins de fermeté. Sa signature se trouve sur un cœur à double face émaillée , appendu à la lampe de l’église de Saint-Pierre-du-Queyroix. Cet exvoto, en très-mauvais état, représente l’Assomption et saint Pierre recevant les clefs. Nous connaissons plusieurs tableaux à l’huile peints sur cuivre et signés par lui. Ils se font remarquer par une touche arrêtée et un dessin plein de précision, tout au rebours de ses émaux.
Un petit émail représentant saint Marc est signé Waillet. Le dessin en est correct. La couleur mate, sans transparence, et la surface hérissée d’empâtements, feraient croire qu’on a sous les yeux un tableau à l’huile.
Les autres noms nous ont été fournis par des manuscrits.
Le 26 décembre 1602, le chapitre de Saint -Martial traita avec Sylvestre Pontut, peintre verrier de Grandmont, pour la réparation de la grande vitre en couleur étant audessus du maître-autel.
« Donné à Poirier, peintre-émailleur, pour un grifïo- » nement envoyé à Paris, pour servir de modèle à la » confection de la châsse du glorieux saint Martial , » 18 sols. »
(Livre de comptes de l’abbaye de Saint-Martial, en 1645.)
Enfin , pour n’omettre aucun des noms d’émailleurs limousins appartenant au xvif siècle , nous citerons Chouzy eiPoillevet. Nous n’avons vu aucun émail du premier; on les dit fort mauvais. Poillevet, dont M. Ardant possède un crucifix en grisaille, avec la date de 1694, n’était guère habile, à en juger par cet échantillon.
Les rôles de taille nous ont fourni les noms de Bonin, Bernard, Antoine Lemasson, Antoine Tarason (sic), rue Lansecot. Un livre de taille de la môme époque , appartenant à M. Muret de Pagnac, nous avait montré déjà le nom (V Antoine Tharasin, émailleur; nous pensons donc que, sans faire double emploi, il faut ainsi rectifier sa signature.