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Essai historique sur cette question

Denys d'Halicarnasse (1) observe que, jusqu'au temps des Gracques, jamais le sang ne coula dans les discordes civiles des Romains. Leur histoire , depuis la retraite sur le Mont Sacré, jusqu'à la guerre contre Pjrrhus , est celle d'une série de transactions entre les patriciens et les plébéiens , et leur loi fondamentale n'a été elle-même qu'une de ces transactions. A Rome, deux peu{)les compris dans un seul Etat viennent transiger sur le même forum; là, pendant longtemps, la parole est l'arme unique dont ils se servent ; ou du moins , jamais l'un des ordres n'exile l'autre, jamais il ne complote son extermination. A Rome, nous voyons naître ainsi un contrat politique et juridique véritable, à cause de la coexistence, sous le même gouvernement, de deux peuples parfaitement distincts et constitués chacun à part. Les patriciens possèdent le pouvoir et les privilèges, mais sans les avoir usurpés, en vertu de leur ancieineté plus grande dans TEtat et de leur supériorité primitive et incontestable; les plébéiens admis plus tard , ou s'étant trouvés d'abord dans la dépendance des nobles , aspirent à l'égalité ; selon l'expression de Michelet, ils sont demandeurs au procès; mais, ayant la conscience des droits de l'aristocratie , ils ne veulent rien obtenir

(1) ^»L Rom., II, 10; étlit. Rciske. Cf. le passage cité comme épigraphe et l'ensemble du chapitre d'où il est tiré. Ce chapitre est un magnifique résumé de l'histoire de la république.

par violence; d'autre part, les patriciens ont besoin d'eux comme armée, et ils cèdent peu a peu. Ainsi, pour la première fois dans lantiquité, le contrat se noue, et comme il intervient entre deux êtres, qu'il n'est pas, comme la loi grecque, le règlement intérieur d'une seule nation, il admet sans peine de nouveaux peuples ; ainsi l'Etat se dégage de l'idée de race pour embrasser enfin tout le monde occidental.

Voici donc lés faits principaux que je voudrais mettre en lumière : Existence, dans la cité romaine, de deux peuples distincts, dont l'un domine, mais en vertu de droits acquis, et dont l'autre doit conquérir l'égalité par les moyens légaux ; formation de la loi fondamentale par transaction ; cette loi , œuvre d'une assemblée législative et non d'un individu ou d'une caste. — Ces faits expliquent, à mon avis, |)Ourquoi les Romains ont été le peuple juridique de l'ancien monde , s'il est vrai que le premier moment d'une évolution renferme tous les autres. Ils ex- pliquent pourquoi la ville .éternelle, contenant dès l'abord deux peuples , est devenue la commune patrie de l'Occident , tandis qu'en Orient les castes , fondées à l'origine sur les différences de capacité objective, en Grèce, les Etats fondés sur le principe de race , étaient restés également impénétrables. La division profonde des Romains en deux peuples, dont chacun était composé d'hommes complets et libres, a fait que leur attention s'est concentrée sur leurs relations réciproques, et qu'ils ont dépensé leurs forces dans les luttes politiques et juridiques; par suite ils n'ont pu, comme les Athéniens^ se développer au point de vue philosophique et au point de vue esthéticjue ; les âmes de ces hommes généreux ne sauraient s'élever à la contemplation de riiumanité et de l'univers; l'univers, pour elles, c'est le forum; dans ce petit espace où il s'est déployé tant de vie, les plébéiens veulent être égaux aux patriciens dont la curie le domine. Mais si d'autres peuples ont dépassé celui de Rome pour le développement religieux , philosophique ou artistique , ses peines n'opt pourtant pas été perdues: il a fondé le droit; il a fondé l'Etat

véritable, l'Elat ijiii enil nasse le monde. — Kl encore aujourd'hui, n'esl-il |»as un exemple pour nous, peuple cln-élien ? N'est-ce pas a lui qu'il faut demander le secret de la vie polilifpie vérilable? Je vois bien qu'on leuilleUc le recueil des ccrils de ses jurisconsultes et des constitutions de ses empereurs ; en vérité, il vaudrait mieux relire son histoire, afin d'y apprendre la modération, le patriotisme, le respect du droit; c'est là qu'il faut chercher l'âme iniissanle de cette grande nation , et le véritable esprit juridiqup. Aujourd'hui le droit s'étudie dans les écoles; les Romains dos prvMiiiers siècles de la Piépublique faisaient mieux : ils Ij pratiquaient. Plus tard seulement il est devenu une science ; muis alors la vie juridique avait disj>aru ; a l't'poque où Cicéron écrivait ses traités, on s'égorgeait dans le furnni ; au temps de Gains et d'i'lpien, il n'y avait plus même de liberté. Et tout ce riche développement scientifique a eu pour oriffine les luttes et les transactions entre les deux ordres de la Rome républicaine; c'est la qu'il faut chercher l'explication du phénomène ; c'est dans ces luttes que l'esprit romain s'est formé, i'esjtril dont m\ dernier souftie animait encore les jurisconsultes classiques.

Pour traiter dignement un pareil sujet, ii aurait fallu de longues années d'études, et une connaissance af»profondie de l'antiquité. Si donc j'ose l'aborder, c'est avec une défiance bien motivée; mais j'avoue (ju'il m'a séduit; et d'ailleurs, quand j'aurais voulu y renoncer, en voyant combien j'élcis loin d'avoir achevé les travaux nécessaires, je ne 1 aurais pu ; on ne change pas ainsi brusquement de sujet; j'étais trop avancé pour en choisir un autre. Le présent essai ne pourra donc être que très-incom|»lel, soit à cause des étroites limites où je dois me renfermer, soit surtout pour le motif (]ue je viens d'imlicpier. Mais j'espère reprendre ce sujet dans la suite et livrer alors un travail plus mûri.

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