VUE GÉNÉRALE DU SUJET
Les hommes sont égaux en droit; c'est-à-dire que tous peuvent prétendre, comme êtres de la même espèce, à un égal développement de leur nature ; ils ont tous droit à la même possibilité objective, et l'Etat a pour but de leur garantir cette possibilité. L'Etat , en prenant ce mot dans son acception la plus large, est un organisme indispensable aux êtres humains, à cause de leur liberté absolue et de la nécessité où ils sont de s'entr'aider pour ne pas être absorbés par les soins matériels et pouvoir s'élever à la vie spirituelle et morale. L'Etat est un moyen spécial à l'humanité, comme tant d'autres, parce qu'elle doit atteindre des buts plus nombreux qu'aucune espèce animale; c'est la condition de sa vie; mais, à la différence des autres organes ou instruments de cette vie , l'Etat est dans le domaine de la liberté; il n'est pas, comme eux, l'œuvre de la divinité, mais l'œuvre des hommes. Quoiqu'il soit essentiellement un moyen en vue de nos destinées, il est aussi pour nous un but, un idéal à réaliser. Et cette réalisation est incessamment poursuivie par les peuples , avec ardeur, avec passion , parce qu'elle est nécessaire aux développements ultérieurs. L'histoire des peuples est avant tout celle de leur graviialion vers l'Etat idéal ; quand, avec une forme d'Etat, ils sont parvenus a un certain degré de civilisation, cl qu'ils entrevoient des réalités plus hautes, cette forme est souvent insuffisante comme garantie de possibilité, et alors il s'en produit une meilleure. Les révolutions politiques sont inévitables , précisément parce que l'Etat est un moyen et que les hommes le respectent non en lui-même, mais comme moyen.
L'Etat, ai-je dit, garantit la possibilité objective, il assure la liberté d'action ; mais évidemment il ne peut répondre dès l'a-
Ijord à celle dériniliori/acaiise des inégalités t/c fait qui existek.i entre les individus cl qui sont d'autant plus prononcées que les sociélés sont plus jeunes, ou, en d'autres termes, que les moyens sont moins nombreux ; ensuite la mulliludo n'acquiert qu'à la lonffue la conscience d'elle-même et celte conscience est d'abord le privilège du petit nombre. Les inégalités sont subjedives dans leur princi|)0 : riutelligence , la force , le courage varient selon les individus ; en un mot , la possibilité subjective n'est pas la même pour tous ; et comme la distinction du fait cl du droit ne peut se dégager qu'à la longue, des rapports de subordination s'établissent inévitablement, outre ceux de la famille; d'ailleurs, l'inégalité de fait tend à s'accroître, parce que les in- «lividualités supérieures acquièrent des moyens, et en particulier des ricliesses toujours plus considérables. Puis, outre ces inégalités tenant à la vie de famille et de tribu, ou provenant des différences de capacité et de richesse, il faut tenir compte des migrations de races, des invasions. Voilà bien des causes de suljordination réciproque . et comme aux époques primitives la vie est encore rude et difficile , les inésfalités devrojit durer lon^temps. En verUi de la possession prolongée , elles deviennent des droits qui se transmellent par héritage, et ainsi la possibilité objective a cessé d'être la même pour tous, à lepoque où, par le progrès continuel des nations et le j)cri'ectionnenient des moyens, les individualités s'égalisent, el où la possibilité subjective tend à se l'aire plus uniforme. Il se produit alors un déchirement dans la société, et le résultat des révolutions successives, c'est la formaliou d'un Etat , d'un orsfanisme destiné à ijaranlir le droit, (ju'on a enlin distingué du fait. Les luttes pour l'égalité objective, voilà l'histoire des nations qui en ont une.
A l'époque où les nations apparaissent dans la lumière historique , elles sont donc toujours divisées en deux ou plusieurs classes subordonnées les unes aux autres, et dont 'es droits sonl différents, parce que les capacités relaient au débul cl que la di-<tiMcti(!ii est devenue hérérlilaire ; r'o^y là nii fait piie.iordial.
et c est le premier qui s'offre ; les phases antérieures de l'évolution nous échappent toujours. A ce moment, il n'y a pas proprement d'Etat , la subordination est encore trop forte et trop nécessaire; les classes dépendantes, pour participer aux réalités, sont encore obligées de se contenter d'une possibilité très-limitée , et nous avons vu que le but de l'Etat , c'est de la garantir complète. Le droit absolu n'existe donc pas ; il n'y a encore que des droits spécifiques^ des droits de classes. On pourrait dire que la société est déjà organisée, puisqu'elle fonctionne; mais cette organisation est pareille a celle des êtres dépourvus de liberté ; le fait et le droit y sont coufondus , et même on s'y appuie souvent sur les faits passés , sur la tradition et la longue possession , plutôt que sur les faits présents et la supériorité actuelle. — Qu'est-ce à dire , sinon que le droit privé est plus ancien que le droit public? En effet, le premier est absolument nécessaire à toute société, et il se produit dès l'abord ; mais les garanties politiques , les droits des gouvernés à l'égard des gouvernants, des classes inférieures envers les supérieures, ne naissent que plus lard. Il faut toujours que la multitude ait sa part des réalités et des possil)ilités, et pour cela il faut une organisation intérieure, un droit civil; mais ce droit sera souvent sans garantie ; de plus il sera purement relatif et spécial h chaque classe. Le droit absolu ne parait qu'avec les garanties politiques; alors ceuiement la possibilité devient complète; je dis la possiiiiiité, car la réalité n'est souvent pas meilleure dans un Etat véritable, pour les dernières classes, qu'elle ne l'est dans un pavs où la possibilité absolue appartient au petit nombre. Les liomnws se contentent pendant longtemps deréalités même inférieures; mais une éjioque arrive presque toujours où ils réclament la possibilité complète, et alors TEtal se constitue, la volonté des privilégiés cesse d'y régner seule, et le droit public vient (jaranlir le droit privé, quelquefois sans le modifier beaucoup. Il v apporte seulenienl lidée de la possibilité: il le rend absolu. Aussi rinipoihinl , pour lliisloire pnidique.
csl-ce avant tout le droit piiblio ; et en pailiciilier, la présence des garanties politiques distingue beaucoup plus l'Occident de l'Orient, dans l'anliquilé, que les dilïérences de leurs droits privés; ces din'érences elles-mêmes tiennent presque toutes à celles qui séparent les systèmes j)olitiques.
Il faut donc nettement distinguer Vorganisalion sociale et les réalités, qui partout appartiennent plus ou moins aux classes inférieures, du droit absolu et de h possibilité ohjeclive conqilète qui sont le Lut de l'évolution j)oliti(jue. Mais ce i)ul peut nVlre pas même atteint ou être dépassé ; en d'autres termes, les classes inférieures peuvent ne jamais parvenir à l'égalité, ou bien Aouloir non-seulement la possibilité absolue, mais encore les plus bautes réalités et surtout le pouvoir. Le développement ofliira le caractère juridique et légal tant que le but sera la possibilité et le droit ; il deviendra plus particulièrement politique, lorsque la lutte sera pour les réalités et le pouvoir. Les divers éléments de la nation peuvent , ou bien rester éternellement distincts et subordonnés les uns aux autres, ou bien arriver à l'égalité, ou bien se supplanter réciproquement. — Tout dépend de la constitution initiale, des relations primitives des classes entre elles, et aussi des rapports entre la nation et l'univers.
Va d'abord, les luîtes pour Tégalilé, pour roblenlion du droit absolu, ne s ouvriront que si les multitudes asservies peuvent arriver à la pleine conscience d'elles-mêmes, de leur valeur et de leur identité avec les classes privilégiées. Il faut qu'au milieu de ces foules les individualités se développent el les mettent peu a peu au niveau des castes supérieures, que les réalités dont elles sont en possession arrivent h ne plus leur suHire. Or, si le^ monde extérieur absorbe en lui les âmes par sa puissance, sa ricbesse , son immensité, ou si la nature du pavs réclame la division du travail et crée des occupations absorbantes, il est évî» dent que les distinctions de castes devront devenir toujours plus nettes et moins faciles à déiruire. En effet , les bommes qui cnmposeni les classes diverses s<M()nl modiltés profondémciif par
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les fonctions auxquelles la distribution primitive des capacités les a appliqués ; de plus, dans des conditions pareilles, l'univers sera Dieu , à cause de son influence souveraine sur les âmes ; la religion de ces peuples est le panthéisme; ils ne sont pas encore assez dégagés du monde extérieur pour arriver à la notion d'un Dieu personnel, type de l'homme et distinct des choses. Or, il y a ici action et réaction ; c'est le peuple qui se donne sa reliG^ion; mais une fois cette religion constituée, il se modèle à son image; en particulier le panthéisme étant la théorie de l'âme du monde , une nation panthéiste renferme inévitablement une caste sacerdotale qui est son âme et qui est seule en communion parfaite avec l'esprit universel. Le monde accablait la multitude de sa puissance , et les intelligences d'élite qui , sous la h matière et les manifestations finies, ont discerné l'àme et l'infini, se sont acquis par là un empire incontesté, et leur influence a été toujours en croissant, a mesure que les fonctions matérielles modifiaient davantage les classes inférieures. Ainsi la personnalité humaine tend h s'eflacer, et les activités diverses à devenir purement objectives ; il y a bientôt des castes au lieu d'hommes complets; chacun s'absorbe dans sa fonction, et s'unit de plus en plus, soit à l'àme universelle, soit au monde matériel. L'humanité se divise en espèces [>arfaitement tranchées ; la caste héroïque seule garde encore les droits de l'individualité, et souvent son Dieu se rapproche j)ius de la figure humaine que C'?lui du reste de la nation; mais, d'autre part, les prêtres ont toujours sur elle la supériorité de l'intelligence, et en outre elle est intéressée au maintien de l'ordre établi. — On voit dès lors, surtout si l'on tient compte des difl'érences de race provenant des invasions, que la réclamation du droit absolu , de la possibilité com})lète , sera bien difiicile dans de pareilles circonstances. L'influence puissante du monde extérieur et du panthéisme empêche la subjectivité humaine de se produire, et dès lors l'idée du droit absolu ne peut naître, car elle repose sur cette sui)jcctiviié et sur l'ideniité fundamenlaie des individus. L'honmie
doil t'ire vérilablenient lui-même pour désirer l'égalilé, et il ne peut avoir la conscience de sa personnalité que s'il adore un Dieu personnel ; le |)anlhéisme détruil » la fois la liberté divine el la liberté humaine. Aussi les peuples qui réalisent ces conditions n'onl-ils pas proprement d'histoire, et ce n'est évidemment pas chez eux qu'il faut chercher un développement juridique.
Mais ce développement n'est pas donné non plus à toutes les nations où règne l'anthropomorphisme et où les individualités se déploient librement. Il faut en outre que les classes inférieures n'y aspirent pas dès l'abord au pouvoir, aux réalitt's, mais seulement au droit et à la possibilité; el pour cela, au moins dans (les communautés restreintes (1), la présence de plusieurs conditions est nécessaire. Dabord , la classe dominante ne doil pas tenir ses privilèges de l'usurpation et de la conquête , car alors les vaincus aspirent à l'expulser ou du moins à la sup|)lanter au pouvoir; ils ont été privés des réalités qu'ils possédaient, el dès lors ils ne sauraient se contenter de simples possibilités ; quand ils le voudraient, d'ailleurs, les privilégiés se défient trop d'eux pour ne pas leur refuser même l'égalité des droits, et leur politique sera d'entretenir une différence profonde entre eux et les mnliitudcs asservies, en ne laissant à celles-ci que les occuj)ations matérielles; mais celte dominai ion ne sera pas si facile à maintenir que celle des castes supérieures dans les nations panthéistes; elle demandera une continuelle vigilance, parce qu'elle s'exerce sur des hommes complets , cl n'a pas son origine dans la nature même des choses. — Dans un pays ainsi constitué, il pourra y avoir des révoltes, des guerres, mais pas de développement juridique, au moins pour l'ensemble de la nation, car la race dominante étant formée d'hommes complets^
(1) Dans rar»iiqiiilé, c'esl-h-dire avant la venue du clirislianisnie , le système des dieux personnels est spécial aux pays uaiurellemeul divisés; ceux qui olTrenlde l'unilé favorisent inévilabloineiil le [ianlhr'it;uic t't les castes imtniiables.
devra se consllluer en Etal; mais nous verrons jilus bas le caractère peu juridique d'Etals semblables (1).
Là même où il n'y a pas ainsi oppression d'une race j)ar l'autre, il ne faut pas que l'unité soit trop grande. Lorsque, dans un petit pays, où, par conséquent, la nature n'est pas envahissante, et où riîomme peut se développer librement, tous les habitants sont de la même race et d'une égale ancienneté, alors , avec le cours des siècles, les distinctions cessent d'y êlro importantes; les capacités s'égalisent au sein d'une activité commune, et il ne reste bientôt presque plus que les diflerencesde richesse. Jusque-là , le pouvoir a été exercé par les individualités supérieures; mais dès lors commencent les luttes, non pas entre deux peuples ou deux ordres pour le droit et régalilé, mais entre les partis pour la possession du pouvoir et des autres réalités. Si, dans les conirées où règne le panthéisme, les castes sont trop profondément séparées et trop nellemenl déterminées pour que les réclamations se orodaisenl et que le contrat se noue entre elles, ici il n'y a [;a3 assez de distance de ceux qui possèdent ;i ceux qui demandent, pour que ces derniers s'en tiennent au droit; ou plutôt ils ne réclament pas, il veulent avoir; la simple possibilité ne leur suftit pss; \e\\v droit ne pouvant être contesté, il serait oiseux de leur part de le réclamer; aussi leur esprit dépasse la sphère de la possibilité pour atteindre celle de la réalité, et surtout de la réalité poîiiiqiie, du pouroir.Xu lieu de luttes patientes pour l'obtention de l'égalité, il v aura donc dans une nation pareille des luttes acbaniées pour la prééminence; au lieu
(1) Dans li^s rriviiicls pavs Je ITui'opo moderne, l'invasion des^barbaros a prodnit, ce semble, un état de choses analogue, et pourtant les classes inférieures y ont réclamé et obtenu des droits, et ces pays onl eu un développement juridique. Mais, d'abord, les vainqueurs s'élant dispersés dans toute la contrée, se sont mêlés avo-; la^opulation indigène; ce fractionnement les a afTaiblis, et h l.i place de leur unité ]iriniitive, il s'est l'uruié une foule do centres. Puis le christianisme était lii, avec ses prini;i|ies d'éfzalilé et do fraternilt'.
de casles, d'ordres, de peuples, il n'y aura plus (|ue des parlis. Là encore, le dévelo[)peniciil juridique sera impossihlr", on n'v demande [)as des garanties; on n'y veut jtas la lornialion d'ui.» Etal véritable; mais cel Elal étant déjà constitué, au moins en ses parties essentielles , on veut y dominer. Au milieu de ces discordes, les idées poliliqucs , les systèmes se font jour; mais ces théories n'ont rien de commun avec le dévelo[)pement jundique^ ainsi que nous le verrons.
Il n'y a plus qu'une hypothèse possible , au moins dans les conditions auticpics . savoir la coexistence de plusieurs races dans le même Etat, leur agrégation successive au lieu de leur su[)erposition violente. Alors la supériorité , quant à la date de l'établissement, venant se joindre aux supériorités d'intelligence et de richesse et les comprenant en elle, se les subordonnant par l'influence de la possession , il se forme inévitablement deux peuples par la combinaison de ces diverses inégalités; en effet, là où l'homme n'est pas assujetti au monde extérieur ni déterminé par lui comme dans les pays de casles, toutes les différences qui séparent les individus se réduisent insensiblement à une dualité ; c'est une tendance inévitable qu il est facile d'observer dans nos républiques. Mais chez nous, il y a seulement des partis, comme dans l'hypothèse précédente ; au contraire, si les conditions que je viens dénumérer se réunissent, il devra se former des ordres distincts et pour ainsi dire des peuples au sein du peuple. Les partis sont bien toujours primitivement des classes; mais quand la séparation de ces classes n'est pas profonde, les idées ou systèmes politiques qu'elles représentent sont bientôt plus importants qu'elles; leur individualité n'est pas assez forte ni assez déterminée pour contrebalancer le poids des théories , et alors celles-ci devieruient les seuls combattants ; dès ce moment il n'y a plus que des partis, c'est-à-dire des catégories où l'opinion suUit pour faire admettre. Or, la grande différence entre un parti et un ordre ou classe, c'est que par lui-même un parti n'a aucun droit, car il n'est pas un être, mais un système.
une opinion ; je dis qu'il n'a aucun droit, au moins aux yeux de l'aulre parti, et c'est l'essenliel pour la question qui nous occupe; en effet, un parti croit nécessairement posséder la vérité, autrement il n'existerait pas en tant que tel , et par suite il est persuadé que la théorie opposée est une erreur ; donc il est exclusif, car !a vérité ne peut laisser subsister l'erreur à côté d'elle. Au contraire, dès qu'il s'agit de peuples ou de classes, l'exclusion devient impossible , parce qu'un être a droit à l'existence. Il y a ici la même différence qu'entre une opinion et une faculté dans l'esprit humain ; deux opinions opposées sur le même sujet ne peuvent y coexister; il faut que l'une expulse l'autre; les facultés, au contraire, doivent y coexister, pour qu'il continue à être identique à lui-même, pour que le moi subsiste. Comme une opinion peut très-bien prétendre à l'exclusive domination de l'esprit, puisqu'elle n'y détruit rien de vital, ainsi un parti peut prétendre occuper seul l'Etal, j'entends comme parti et non comme classe ; car une classe ne saurait avoir de telles prétentions, parce que l'entrée d'une pareille catégorie n'est pas libre comme celle d'un parti. Mais celte distinction ne se fait pas toujours, et il vaut mieux, dans l'intérêt des droits divers, que la nation soit divisée en ordres profondément distincts, ayant quelque chose de substantiel, formant pour ainsi dire des monades, qu'en partis; pourvu toutefois que les forces des classes ne soient pas trop inégales et qu'elles aient besoin les unes des autres ; or, c'est le cas dans l'Iiypothèse indiquée, surtout si nous supposons une communauté restreinte.
Tant que les ordres seront ainsi distincts et en mesure de faire respecter leurs droits, il leur faudra des représentants; on Ta bien vu dans l'Europe moderne, et je montrerai que l'origine du système représentatif doit se chercher dans le pays de l'antiquité où notre quatrième hypothèse s'est réalisée. Un parti ne peut prétendre aussi raisonnablement à une représentation légale, et en fait, jamais les partis n'y aspirent en tant que tels; ou, du moins, jamais ils ne peuvent réclamer une organisation
légale comme les ordres ou classes , cl par conséquent ils ne concourent pas à l'élahlissement primitif de la représentation nationale, car cet établissement est toujours dû à la distinction des classes.
Nous voici ariivés à l'idée de la transaction , du contrat politique, et par conséquent à celle du peuple juridique que nous cherchons. — En effet, dans la première hypolhèse, la différence spécifique ciMrc les castes est trop profonde , leurs activités diverses trop objectives et trop bien déterminées pour que les inférieures puissent demander l'égalité , la demander , ce serait vouloir la destruction du système, et une destruction ne peut jamais être que violente ; les castes supérieures ne pouvaient cont^entir à l'émancipation universelle. Dans un pays ainsi constitué, où aucune individualité n'est complète, il n'y a pas proprement d'Etat, de vie politique; on n'y trouve pas ce terrain neutre et banal où tous les individus se réunissent dans une activité commune , j)ar eux-mêmes on par leurs délégués. L'Elat véritable , c'est-à-dire un organisme constitué librement et par lequel tous garantissent les droits de tous, est incompatible avec le système des castes, car il suppose des hommes dans le sens propre du mot, ou du moins il suppose que les individus de toutes les classes ont en commun la sphère politique, et cette condition détruit aussitôt la caste qui repose sur la distinction absolue des activités. Dès que tous les membres de la nation peuvent participer au jeu des garanties politiques, il n'y a plus de castes, mais seulement des classes. Aussi, dans les pays où se réalise la première hypolhèse , les fonctions politiques ne sont que des fonctions de caste, comme les autres; et f)ar conséquent tous n'y peuvent pas prétendre sans vouloir en même temps anéantir le système ; nous en verrons les preuves. Demander une part dans la vie politique, c'est en demander une dans l'organisme qui conditionne lensemble de la nation, c'est demander la possibilité absolue , par conséquent ; et le système des castes consiste précisément a borner la possibilité , à y introduire des degrés ;
il divise l'homme ; il en donne une part à la caste sacerdotale, une part a la caste héroïque, etc. ; il divise de même les fonctions politiques selon cette première distinction. Vouloir l'égalité politique, ce serait vouloir le rétablissement de la personnalité humaine, puisqu'on réclamerait une activité commune ; ou plutôt, pour faire une telle demande, il faudrait posséder soi-même cette personnalité complète, c'est-à-dire n'être pas né au sein du panthéisme. Le développement libre des individualités, telle est la condition indispensable d'une évolution politique et juridique, parce que des hommes complets peuvent seuls aspirer a l'égalité; il faut que, dans la classe dominante et dans la classe inférieure, les individus ne soient pas (jéterminés objectivement et réduits pour ainsi dire à une portion d'eux-mêmes ; car alors ces éléments séparés ne pourraient demander l'égalité, ce serait absurde ; ils ne pourraient que réclamer leur union , c'est-a-dire une constitution de l'ensemble radicalement nouvelle. Deux êtres complets et identiques au fond sont seuls en position de réclamer l'égalité, et il n'y a rien de moins complet et de moins identique qu'un prêtre et un soldat , par exemple , dans le système des castes. — Ici donc, le contrat est impossible, puisqu'il aurait pour premier résultat de détruire les parties contractantes elles-mêmes ; il ne peut se nouer qu'entre des êtres identifjues et complets.
Mais d'autre part , le contrat entre des individus de l'espèce humaine est une utopie; j'entends le contrat véritable, celui qui maintient l'égalité et fixe seulement des garanties réciproques; il faut, pour qu'il ait lieu, que les individus soient déjà unis, de manière à ce que la multitude confuse soit remplacée par une dualité. Dans l'état actuel des choses, une société se forme souvent entre plus de deux individus, mais c'est que le conlract sera garanti par les pouvoirs constitués ; d'ailleurs, supposez une violation des clauses convenues, aussitôt la dualité se produit; et ce moment est celui qu'il faut surtout considérer, parce qu'il €Sl l'épreuve de la solidité du droit et de l'esprit juridique des
contraclanls. J ai dit qu'il l'origine des nations , il se fait tonjours une élection , un départ des individualités ; ce dépari devient bientôt héréditaire dans les grands peuples panthéistes; mais la où il s'opère une simple division du travail , en même temps que des associations et une subordination réciproque, et où l'homme reste vraiment lui-même, il ne saurait y avoir, à l'époque du développement et de la réalisation , deux classes ou ordres bien distincts et ayant des droits à faire valoir ; au fond il n'y a plus que des individus, et l'évolution d'une pareille société ne saurait être juridique , parce qu'il y manque ces deux êtres entre lesquels interviennent les transactions , qui ne peuvent se détruire et doivent, au contraire, respecter leurs droits h chacun. L'égalisation des individualités a produit une multitude, entre les membres de laquelle le contrat est impossible. Les idées, les systèmes poliliijues et aussi les intérêts et les passions v produisent seuls une dualité; mais qui ne voit que les deux termes de cette dualité, n'étant pas des êtres, des monades, tendront incessamment a s'exclure ? Il y aura donc là une vie politique ardente et féconde en péripéties, mais non une évolution juridique; l'exemple de sociétés semblables est la meilleure réfutation de l'idée du contrat entre les individus. — Un parti ne fait jamais respecter le droit du parti contraire, sans se nier lui-même; <lonc nous aurons ici , au lieu de transactions , des guerres ci- •viles et des lois de parti, à moins qu'une individualité supérieure ne réussisse, pour un tem})s , a unir tous les citoyens dans le même organisme; mais cette intervention même, ce compromis arbitral montre que le peuple n'a pas l'esprit juridique ; il' ne peut pas l'avoir, car il est seul vis-à-vis de lui-même; c'est comme un esprit au sein duquel des opinions, des intérêts, des passions se combattraient avec des chances diverses; le contrat ne saurait se nouer entre des idées, entre des systèmes; on sail ce que vaut récleclisme en philosophie, et soit dit en passant, il ne s'est produit, dans l'anliquil»'. (jue chez le peuple juridique par excellence.
Il faut donc , |ioiii' rendre possible le contrat politique et par suite révolution jinidique, des causes nouvelles qui amènent une distinction durable et profonde entre les termes de la dualité sociale, qui en fassent des êtres , mais des êtres complets et non des fractions d'être comme les castes. Ces causes sont l'établissement successif de plusieurs races dans le même pays et la paisible coexistence de ces races , a moins que la possession des envabisseurs ne soit très-prolongée et comme immémoriale ; car alors on oublie l'usurpation, et les classes opprimées peuvent se contenter de l'égalité de droits ; c'est surtout le cas pour les grands pays où l'unité de la race conquérante se brise bientôt, et où la question change d'aspect par la substitution d'une classe à une race; l'Europe moderne en a offert un exemple; les barbares n'ont pas tous fait partie de la caste souveraine , et les vaincus n'ont pas formé seuls la caste inférieure. Dès lors il y avait réellement deux peuples à droits inégaux, mais dont l'un lie représentait pas directement les envahisseurs; et par suite le contrat a pu se nouer. Mais dans les pays de l'antiquité où les castes proprement dites n'existaient pas, et où il y a eu superposition violente de races, elles sont restées distinctes, et entre deux êtres pareils le contrat était impossible; il ne pouvait y avoir que guerre. Il fallait, pour produire l'évolution juridique, que les possesseurs du pouvoir fussent les plus anciens dans le pays, et qu'en outre les races ne fussent pas directement et immédiatement opposées l'une a l'autre , mais seulement , comme dans les grands pays de l'Europe moderne , deux classes résultant à la fois des différences de race et des distinctions de noblesse, de capacité, de richesse, qu'en un mot il se formât quelque part une aristocratie d'ancienneté et de mérite. Car, moyennant des conditions pareilles, les transactions devaient intervenir, et une évolution juridique se produire par la concentration des âmes sur les idées d'égalité et de droit; d'égalité, car des deux parts, il y a ici des individus identiques et complets , et les fonctions politiques ne sont plus des fonctions de caste ; de droit et non
de pouvoir ; car la classe inférieure a été admise ici dans l'Elal, au lieu d'en être exclue, el par conséquent elle ne peut réclamer dès l'abord des réalités qu'on ne lui a point enlevées; d'un autre côté, prenant sa part des charges communes, elle acquiert ainsi des droits à un système de garanties et a la possibilité absolue. Voilà enfin cette dualité nécessaire a la formation du contrat; ici il doit y avoir réclamation et transaction, mais il ne peut y avoir guerre, à cause de la solidarité des deux ordres; ils sont plus unis que des partis, précisément parce qu'ils ne sont pas des idées, mais des êtres ayant une vie commune; d'autre part ils sont moins profondément séparés que des castes, quand même chacun d'eux a la vie complète, [)arce qu'ils sont tous deux indépendants du monde extérieur et non bornés a telle ou telle fonction. Ils ne peuvent songer à se détruire , comme les partis ou comme les races dont l'union est le résultai de la violence, et, à la différence des castes, ils doivent finir par être égaux politiquement, au moins quanta la possibilité, puisqu'ils sont au fond identiques. Sans doute, une fois le contrat solidement établi , la dualité s'effacera , mais assez lard , el pendant longtemps encore les deux ordres se contrôleront et feront respecter les droits établis, l'ordre inférieur surtout. Ainsi l'esprit national se formera dans le sens juridique , et a l'époque où la fusion sera opérée el les ordres remplacés par des partis, la science du droit succédera à la vie juridique disparue.
Mais j'ai hâte de quitter les généralités pour les faits et le« assertions pour les preuves.