CHAPITRE V
Âymard. — Saint Mdieul. — Ses liaisons avec Hugues Capet, les empereurs d^Àllemagne et (ierhert. — Il refuse la tiare.
 la Doble naissance , à la science élevée d'Odon dervait succéder la vertu modeste d'Aymard ; comme pour attester qu'en ces temps de ferveur religieuse et de liberté catholique les honneurs étaient accessibles à tous ! Âymard était , dit rhistorien de sa vie, lejils de ^innocence et de la simplicité. Il était, de plus, un très-bon administrateur ; et, bien qu'il fût d'humble condition , il n'en obtint pas moins plusieurs donations en faveur de Cluny, soit dans des villages voisins» Charnay, Solulré , Senecé , soit sur les églises de St. -Jean et St. -Martin de Màcon , soit à Toissey, Charlieu , Pouillysur-Loire , et jusque dans des villes sur le Cher. Le comte de Màcon, Léotald , et sa femme Richildc , Louis d'outremer, Lothairc , le pape Agapet , intervinrent dans les donations ou les privilèges concédés a Tabbaye ; et , pour tout dire en un mot , 278 chartes , énumérécs dans le cartulaire de Cluny , témoignent hautement qu'Aymard sut bien porter le fardeau de la dignité abbatiale.
G)inine contraste à cette opulence croissiinte , on peut citer , en témoignage de Thuinilité monastique et de la simplicité des mœurs , Télection même d'Âymard. Les frères délibéraient sur le choix du successeur d'Odon , au moment où Aymard revenait , avec des provisions , du village de Chamay, situé à plus de trois lieues de Tabbaye. Le cheval qu'il avait coutume de monter était chargé de poissons, tandis qu'Âymard , déjà revêtu de la dignité de prieur, conduisait à pied , devant lui , sa monture et ses provisions. On le voit , dans ce modeste équipage, arriver au chapitre ; on admire son humilité, et tout d'une voix les frères Télisent abbé.
Long-temps avant de mourir, Aymard , devenu aveugle, s'était choisi pour coadjuteur Maleul , issu d'une riche famille avignonnaise , dont les biens enrichirent Cluny. Les désastres causés par les Sarrazins jetèrent Maleul dans des pensées religieuses. Il étudia la philosophie à Lyon, sous Antoine, fameux abbé de TIIe-Barbe , et devint archidiacre de réglise de Màcon. La renommée de sa vertu et de son enseignement ecclésiastique était si grande que , Tarchcvcché de Besançon étant devenu vacant, le prince, le peuple, le clergé Ten proclamèrent archevêque. Maïeul refusa et se retira à Cluny, dont Tabbé titulaire le désigna bientôt comme son successeur.
Ce droit reconnu à Tabbé de nommer son héritier étonnerait peut-être, si Ton ne se reportait à Fesprit de la règle de St. Benoit qui accorde à Tabbé une si grande puissance , et qui recommande aux moines une obéissance si absolue. Il était naturel que , pour obéir encore , les moines acceptassent le choix de leurs chefs : et, du reste, presque toujours , dans cette grave circonstance , la volonté de Tabbé était confirmée par l'adhésion de la communauté. Il est même
étonnant que celte suprématie abbatiale n'ait pas dégénéré en une pure coutume , et détruit insensiblement la qualité élective des abbés de Tordre de saint Benoit.
Le monastère de Cluny a eu un bonheur bien rare dans les hommes qui ont d'abord présidé à ses destinées. Après avoir été savamment, pieusement et prudemment administré par ses premiers abbés , il va s'élever bientôt à une splendeur inouïe sous l'autorité longue et durable d'un très -petit nombre d'hommes tous très -remarqua* bles , et remplir le 11* et le 12* siècle du récit de sa p:randeur.
Maïeul lui seul le gouverna 40 ans, jusqu'en 994. Les titres divers que l'on peut avoir pour commander aux hommes, Maieul les réunissait tous. Doué d'une mémoire admirable , d'une incroyable ténacité de travail , en voyage , à cheval , il avait toujours un livre à la main ; et l'on montrait encore à Cluny, dans le siècle dernier, des manuscrits de St. Augustin copiés par ses ordres. Il était également versé dans les poètes et les philosophes profanes, dans les lois civiles et canoniques, et dans toute la science de l'église et des monastères. Il parlait avec facilité , onction et grâce , et les avantages de la beauté corporelle achevaient de le rendre maître de tous ceux qui le voyaient ou l'entendaient. Faut-il s'étonner qu'on lui confiât tant de monastères à réformer, et qu'il y fît éclore tant d'écoles nouvelles? Faut-il s'étonner qu'il fût en correspondance et en relations intimes avec les plus grands personnages de son siècle , notamment avec Gerbert, depuis Sylvestre II ; qu'il devînt l'objet de la vénération des papes , des rois et des évéques , qui l'appelaient leur seigneur et maître ^ et que , de son vivant , on lui donnât déjà le nom de prince de la religion monastique y de miracle, et d'arbitre des rois?
Aussi la piété des peuples assurait-elle que, le jour où il devint abbé de Cluny , on vit un ange lui apporter le livre de la règle monastique, et l'engager à ne point refuser réiection \ et lorsque , dans un de ses voyages , il devint captif des Sarrazins , il leur inspira le respect le plus vif, et tous les monastères et les princes s'empressèrent de concourir à sa rançon (1).
Il devint Tami et le confident de Tempereur Othon-le- Grand , qui lui voulait donner à réformer tous les monastères de TAllemagne. Sa faveur ne diminua pas auprès de rimpératrice sainte Adélaïde , et de son fils Tempereur Othon II. Ce fut Maleul qui réconcilia Tempereur et sa mère. Dans leur reconnaissance, ils lui offrirent et le pressèrent d'accepter la tiare ^ et comme les évéques et les seigneurs s'unissaient aux désirs d'Othon : Je sais , répondit humblement l'abbé de Cluny, que je manque des qualités nécessaires à une si haute dignité ; d'ailleurs , les Romains et moi, nous sommes aussi différens de mœurs que de pays.
Parmi les monastères qui , sous Maleul , furent soumis à la direction de l'abbaye de Cluny, .on cite surtout ceux de Payeme , dans le diocèse de Lausanne ; de Classe , près de Ravenne -, de St. Jean-l'Évangéliste, à Parme ; de St.-Pierreau-ciel-d'or, à Pavie. L'illustre et antique monastère de Lérins , que nous avons nommé l'un des premiers de la Gaule méridionale , subit enfin , dans sa décadence , la réforme de Cluny. Les évéques et les princes rivalisaient de zèle pour abandonner les couvens a la discipline de IVIaîeul.
(1) Du temps de Maleul , le pays fut aflligé d'une maladie terrible, ignii occuHuê , qui faisait mourir en une seule nuit. C'était déjà peutêtre le choléra asiatique.
St.'Pierre en Auvergne lui fut donné par rai*chevéque de Lyon. Il devint abbé de Marmou tiers; il réforma Tabbaye de St.-Maur-les-Fossés et de St.-Germain d'Auxerre ; puis, sollicité par le duc de Bourgogne et Tévéque de Langres , Bruno, il vint à Dijon réformer aussi Tabbaye de St.-Béaigne, dans laquelle il fit entrer douze moines de Cluny, et à leur tête Tun de ses disciples chéris y noble italien, auquel il s'était attaché dans Tun de ses voyages à Rome , qu'il avait amené à Cluny très-jeune encore , et qui devait devenir si illustre : Tabbé Guillaume de St.-Bénigne de Dijon. Déjà auparavant , en 960 , par une charte datée de Dijon , le roi Lothaire avait donné à Cluny le monastère de St.-Amand ; et Théobald , comte de Chàlons , confirmé la donation de St.-Marcel-lès-Châlons.
C'est dans Thistoire de Maleul qu'on trouve le récit vraiment épique de deux moines de Cluny, s'échappant la nuit du monastère de St.-Paul-hors-des-murs , à Rome, pour se mettre à Tabri des dévastations de la campagne romaine , si fréquentes en ce siècle ; mais emportant dans leurs bras l'urne qui renfermait les cendres des apôtres Pierre et Paul ; n'abandonnant jamais ce précieux fardeau , au milieu même de tous les dangers , de toutes les nécessités d'une longue fuite ; traversant ainsi toute l'Italie , les Alpes et les Gaules, et arrivant enfin à Cluny, après mille obstacles sans cesse renouvelés , fiers d'avoir sauvé du pillage et de la guerre les cendres des saints apôtres , et d'en faire hommage à l'abbaye dont ils étaient les immédiats protec*» leurs.
Se sentant vieillir, Maïeul se donna pour coadjuteur un autre de ses plus célèbres disciples , Odilon. L'empereur Henri III et le roi Hugues Capot étaient empressés d'honorer le vénérable abbc. Ce dernier le supplia de venir a
Paris réformer l'abbaye de St.-Denis , ce chef-lieu religieux des rois de la 3* race , qui devait recevoir roriflamme et leurs tombeaux. Maieul y âgé de plus de 80 ans , hésitait à entreprendre ce voyage. Il ne pouvait se décider à venuen France, disent les historiens du temps. Enfin il partit ; mais la maladie et la mort le surprirent en route , dans Tabbaye de Souvigny, diocèse de Clermont. Cette abbaye avait été donnée à Cluny, sous Tabbé Bernon , par un comte du Bourbonnais y Âdhémar, auquel plusieurs font remonter les origines de la maison de Bourbon.