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nemeiis et de traits naturels qui peignent au vif cette époque à demi civilisée. Dans une de ces nuits qu'il passait si fréquemment en prières au tombeau de saint Martin, Odon fut attaqué par une multitude de renards qui le couvraient de morsures. Il ne savait guère comment se débarrasser y lorsqu'un énorme loup survint , mit en fuite les renards , et devint désormais Tassidu compagnon et le gardien du saint homme en prières.
C'est à ce tombeau de saint Martin que la renommée iaî arriva d'abord. Toute la population était avide de i'enten* dre , de recevoir ses conseils , ses réprimandes , ses prédi* cations. Il s'attacha par des liens cléricaux à la cathédrale de Tours ^ il y dirigeait les chants religieux ; il en composa quelques-uns que TÉglise chante encore, et mérita la repu* tation de premier musicien de son siècle. Il avait trente ans lorsqu'il vint se placer à Cluny sous les ordres de Bernon.
Odon ne se contentait pas d'abord de la lecture de saint Augustin, des autres Pères et de l'Écriture sainte. Son éducation l'avait habitué au charme des livres profanes \ mais, un jour qu'il lisait Virgile , il s'endormit , et vit en songe un admirable vase antique, rempli de serpens. Le saint comprit l'avertissement céleste, et ne lut plus de livres païens. Cette circonstance , qui se retrouve sans cesse dans la vie des auteuj^s chrétiens des vieux siècles, explique assez pourquoi les ouvrages d'Odon qui nous restent n'em<» pruntent rien , ne se permettent même aucune allusion à la littérature antique.
Cependant il écrivait sur Jérémic , par les ordres de l'ar* chevéque de Besançon qui le fit prêtre. Il était encore à Tours lorsqu'on le pressa aussi de travailler sur un ouvrage (le saint Grégoire-le-Grand (Alondia). Odon résistait humblement : mais sa résistance fut vaincue par une apparition
miraculeuse. Un soir qu'il priait à Téglise , il s'y endormit, les portes se fermèrent , la nuit vint. Dans cette nocturne solitude , il vit descendre du ciel un grand nombre d'anges, qui tous s'allèrent lentement et solennellement placer dans les stalles du chœur. Après eux vint saint Grégoire luimême , qui ne descendit point jusqu'au pavé du chœur, mais qui s'assit sur le trône de l'évéque. Un des aoges s'avança vers Grégoire , et lui dit : Saint père , que désirez-vous?— Prenez cette plume d'or, répondit Grégoire, en tirant une plume cachée dans ses cheveux, portez-la à Odon , et qu'il écrive sur mon livre.
Sous un tel homme, environné de tant de sainteté, la maison de Cluny devait prospérer et grandir. Quand il en devint abbé , à l'âge de 45 ans , sa réputation seule y attira une foule de moines. Il y aA'ait bien déjà à Cluny un oratoire dédié à la Vierge Marie ; mais il ne suffisait plus. Odon fit construire une nouvelle église vouée à saint Pierre , et connue depuis sous le nom de Saint-Pierre-'le' Vieux. Cette congrégation, qui avait commencé avec douze moines, selon le commandement de saint Benoit, et quinze métairies ( quindecim coloniœ ) , n'avait plus assez de bàtimens pour se loger : Odon fit bâtir de nouvelles demeures , monachorum officinas. La simplicité de ces origines monastiques éclate dans la cérémonie même de la dédicace de l'église nouvelle. Odon y avait invité tous les évêques d'alentour, et d'autres personnages importans. Mais , n'ayant pas de provisions , il était fort inquiet sur la manière de traiter convenablement ses hâtes , lorsqu'un sanglier vint s'offrir de lui-même aux gens de la maison , et servit à festoyer la compagnie de l'abbé. Ces imaginations naïves y crurent voir une protection céleste.
Les vertus d'Odon ne se démentirent point dans le cours
(le son gouvernement monastique. Il donnait tout aux pauvres , sans s^inquiéter du lendemain : De crastino non cogi^ tabat. Les enfans étaient surtout Tobjet de sa prédilection particulière. En ce temps-là , les écoles s'étaient réfugiées dans les cathédrales et dans les monastères. L'abbé de Cluny veillait avec un soin paternel, une douceur de mère, aux mœurs , aux études , au sommeil de ces chers enfans. Les fils des rois , dans le palais de leurs pères , dit la chronique , n'auraient pu être élevés avec plus de soins , de tendresse et de pudeur. Odon lui-même dirigeait les études, instruisait les enfans et les moines. La règle de saint Benoît était suivie avec zèle. Les jeûnes , les abstinences , les chants pieux , les offices multipliés , le silence presque absolu , le travail , remplissaient les journées des frères. Les restes du pain et du vin distribués au réfectoire étaient donnés aux pauvres pèlerins. On nourrissait de plus dix-huit pauvres par jour, et la charité y était si abondante , surtout dans le carême , qu'à Tune de ces époques de Tannée on fit des distributions de vivres à plus de 7,000 indigens.
Le silence était si religieusement observé dans le monastère , que les frères s'étaient accoutumés à parler par signes , et que deux moines , Archimbald et Adalise , faits prisonniers par les Normands qui ravageaient Poitiers et Tours , gardant la sévérité de la règle au milieu des coups et des blessures , aimaient mieux se taire , et risquer d'irriter encore le cruel vainqueur par l'opiniâtreté de leur silence. Les rigueurs mêmes de la vie érémitique ne leur étaient pas inconnues-, et dans des cellules séparées, disséminées de loin en loin dans les bois qui entouraient Cluny , vivait un grand nombre d'anachorètes attirés par le voisinage et la sainteté d'Odon. Ils imitaient , en Occident , les Siviites , et toutes les austérités des solitaires orientaux.
Aux soins incessans de son monastère , Odon joignit de nombreux voyages. Trois fois il visita Rome, oii rappelèrent les papes Léon VII et Etienne VUI. II fut un arbitre de paix entre Hugues , roi d'Italie , et Albéric , patrice de Rome. Il réforma dans cette capitale le monastère de St.-Paul-horsdes-murs , plus tard celui de St.-Âugustin de Psivie , et plusieurs autres. Il soumit également à la discipline de Cluny les couvens de Tulle en Limousin, d^Aurillac en Auvergne, de Bourg-Dieu et de Massay en Berry, de Fleury (St. -Benoit-sur-Loire ) dans rOrléanais , de Sl.-Pierre-le-Vif à Sens , de St.-Allire de Clermont , de St.-Julien de Tours , de Sarlat en Périgord , de Roman-Moûtier dans le pays de Vaud.
De cette première période de prosélytisme et de progrès date une innovation fondamentale et qui fait époque dans rhistoire des ordres monastiques. Odon , comme on Ta re- marqué avant nous , conçut et réalisa le premier la pensée v d'adjoindre à son abbaye , sous son autorité abbatiale et ^ * n^^L^^^$é9^ comme autant de dépendances , les communautés nouvelles ^ /a ^^^aZ-iL^I^ qu'il érigeait et celles dont il parvenait à réformer Tobser ' ^
vance. Point d'abbés particuliers , mais des prieurs seulement pour tous ces monastères ; l'abbé de Cluny seul les gouvernait : unité de régime , de statuts, de réglemens , de discipline. C'était une aggrégation de monastères autour d'un seul , qui en devenait ainsi la métropole et la tête. Ce système fut bientôt compris et adopté par d'autres , et no* tamment par Citeaux , fondé vers la un du siècle suivant. Conservant la règle de saint Benoit, ces aggrégations ne différaient entre elles que par le centre d'autorité monastique, par les divers moyens imaginés pour maintenir l'esprit bénédictin , et par une plus ou moins grande austérité dans la discipline commune. Nulle ne se proposait , à vrai dire ,
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d'autre fin que celle de ses compagnes. Ce n'étaient point là proprement des différences d'ordre , mais seulement de congrégations. Partout la règle de St. Benoit demeurait sauve , et par-là l'unité de Tordre demeurait intacte , mal* gré des rivalités qui éclateront plus tard.
Cette introduction de la hiéraix^hie dans le vaste développement que prenait alors la vie monastique était un fait immense. Mieux qu'aucun autre , il fait apprécier la haute capacité d'Odon , l'éminence de sa position dans l'Eglise, et les merveilles opérées par son influence. Entraînés par son exemple y son père et sa mère embrassent la vie religieuse. Une jeune fiancée, couverte déjà de ses habits de noces, se jette aux pieds de l'abbé de Cluny et se voue au cloître sur l'heure. Les voyages du saint homme ( les voyages si rares alors, si difficiles , si remplis d'aventures et de périls ! ) devenaient encore des occasions de bonnes œuvres. Il descendait de son cheval pour faire monter à sa place les indigens et les vieillards. Dans les Alpes Cottiennes , on le vit porter lui-même le sac d'une pauvre femme. Et pourtant, malgré tant de fatigues, lorsque, à son dernier voyage à Rome, il se promenait avec ses jeunes disciples , Odon les lassait tous par la rapidité de sa marche , étonnés qu'ils étaient qu'après tant d'austérités et de travaux, il eût encore, à soixante-sept ans, conservé tant de force et d'agilité.
Tant d'occupations , tant de distractions nécessaires ne l'empêchèrent point de laisser après lui des sermons , des conférences , des hymnes rimées , des vies de saints , un abrégé des Morcdia de St. Grégoire sur le livre de Job , un dialogue sur la musique, divers traités sur des matières religieuses , et , sous le titre à' Occupaiiones , de curieux vers latins sur la création du monde , sur la chute de Thomme et sur les Pères de l'ancien Testament jusqu'à J.-C.
Bien qu*on Tait nommé elegans ingcnium, on doit s'attendre qu'au 10* siècle , la prose et les vers d'Odon n'ont rien de cicéronien ni de virgilien. Nul souvenir de la littérature païenne ne se mêle à rausicrité de ses écrits ecclésiastiques. On se souvient que Virgile était devenu pour lui un beau vase rempli de serpens.
Enfin, après avoir obtenu et fait recueillir 188 chartes , une entre autres de l'empereur Conrad (947), en faveur de l'abbaye de Cluny, il voulut aller mourir à St.-Martin de Tours , dans le sanctuaire où il avait sanctifié sa jeunesse. Mais il avait élevé bien haut ce monastère qui , avant lui , obéissait humblement à l'abbaye de Baume et de Gigny. Il avait mérité le nom de Réparateur de la discipline monastique. c( De Bénévent à l'Océan atlantique , les plus importans monastères de l'Italie et des Gaules se félicitaient d'être soumis à son commandement , » et lorsqu'à l'heure suprême on le pressait de se désigner à lui-même un successeur, il pouvait déjà refuser et répondre : Dieu seul s*est réservé de disposer du gouvernement de Vabbitye de Cluny.
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