L. OLIER
Je trouve un passage de Thistoire de Théodore de Bèze , qui raconte le sac de Tabbaye de Cluny, avec les ménageniens d'un enfant de Calvin, mais avec le blâme d*un homme lettré.
« Il ( le prince de Condé ) envoya une autre plus grande troupe à Cluny , espérant par même moyen rompre les Italiens qui approchaient pour se joindre à Tavanes ; ce qu'il ne put faire ainsi. Quant à Cluny, la ville fut prise sans résistance , dont les moines étaient partis auparavant , non toutefois sans y laisser quelques pièces d'argenterie et quelques chappes saisies par les premiers venus , contre Tespérance de Poncenac qui avait bien feit son compte d'en tirer bonne somme d'argent pour soudoyer son armée. La librairerie , où il restait encore grand nombre d'anciens livres écrits à la main, fut du tout détruite, et les livres partie
rompus y partie emportés en pièces , de sorte que tout le trésor en fut perdu par Finsolence et Tignorance des gens de guerre, disant que c étaient tous li%nres de messe. Le château de Lourdon , forte place appartenant à Tabbé , fut bien sommé , mais ne fut rendu. . . Tavanes , sachant en quel branle étaient les Suisses , et voyant les restes de Tarmée de Poncenac écartés de Mâcon destitué de gens de guerre , ne faillit à cette occasion. Après avoir entendu la pratique menée de quelques-uns de dedans la ville avec St.- Point ) il fit sortir de Châlons de huit à neuf cents hommes et quatre cornettes de gens à cheval , qui tirèrent droit à Lourdon. Poncenac, averti de cette sortie, envoya Verty et d'Entragues pour les reconnaître \ mais ils ne purent découvrir et ne rapportèrent autre chose , sinon qu'ils avaient entendu que ces compagnies allaient à Cluny, sans enseignes ni tambour. A quoi voulant pourvoir, il ne put rien obtenir du colonel des Suisses, ne s'accordant avec lui. Plusieurs jugeaient de ce qui était de cette entreprise de Tavanes ; mais on ne tenait compte des avertissemens qu*on en donnait , répondant toujours Poncenac, que Tavanes ni autre n'entreprendrait rien sur JMàcon, tandisque lui et son armée seraient entre deux. Ce nonobstant , ceux de Tournus prièrent un échcvin de jVIàcon , nommé François AUorny, y étant alors arrivé, de faire extrême diligence pour y descendre par eau, et d'avertir les habitans que soudain ils fissent couvrir la muraille de gens , dresser corps-de-garde , et surtout le lendemain les portes ne s'ouvrissent , quand même on demanderait à y faire entrer des charrettes chargées d'or et d'argent. Et baillèrent audit échevin des lettres portant ledit avertissement exprès. Ledit échevin, partant le 19 d'avril, k rheure de minuit, arriva tôt après à Mâcon. Là où, au lieu 'le faire son devoir, il se contenta seulement de faire une
ronde à deuii heures après miouit , avec un autre échevin , sans, lui rendre les lettres ; puis, s*étant retiré dans sa maison , compta les deniers qu'il avait reçus de Tournus pour les munitions. Finalement s'en alla coucher pour ne guère dormir. Au même instant , les ennemis , partis de Lourdon , passèrent à un quart de lieue de Cluny, où Talarme fut donc bien chaude : et ne tint à quelqu'un qu'on ne donnât avertissement à Maçon ; mais on ne voulut souffrir que personne sortit ...»
Ainsi, le château de Lourdon n'avait point succombé, et avait sauvé quelque chose du trésor moqastique. Ce fut même • on le voit , à Lourdon que Tavanes , pour réduire Màcon à l'autorité royale , rassembla ses troupes. Et de là , avec beaucoup de ruse et d'adresse , à défaut de forces nombreuses , il partit secrètement , après avoir animé les siens par le vin et la bonne chère , concertant sa marche et son attaque avec un avocat maçonnais , Duperron, plus fait pour les armes que pour le barreau. Tavanes parvint en effet à enlever Mâcon à l'ennemi. Les réformés y rentrèrent bientôt après.
Ce qu'on avait pu conserver des richesses de l'abbaye avait couru un grave danger, et les temps n'étaient point assez sûrs pour qu'il ne devint pas urgent de prendre des précautions pour l'avenir. Le cardinal de Lorraine, alors occupé au concile de Trente , donna ordre de transporter tout ce qu'il y avait de plus précieux au trésor monastique dans la ville d'Auxonne, qui n'avait rien à craindre d'un coup de main , et de renfermer le reste à Lourdon. Puis , la paix d'Orléans étant faite , le trésor revint à Cluny au mois d'août 1563.
Une vive alerte fut encore donnée à Cluny au mois de novembre 1565, à la seconde guerre civile. Ln aipi-
taiae huguenot , Poocenac , le même Poncenac sans i dont parle Théodore de Bèze , ayant levé des troupes le Bourbonnais , à la réqubilion du prince de Condé devant Cluny avec une armée de 5 à 6,000 homme ville assiégée ne pouvait tenir long-temps , mais Poqi lui-même n'avait pas de temps à perdre devaot la ] ville : une capitulation fut faite qui sauva Cluny, t imposant une taxe de 6,000 livres en argent, l provisions de vin , de pain et de viande pour les geans. Poncenac , courant vers Cbâions, prit et sao sur sa route Saint-Gengoux-le-Royat , qui paya pour C Après une trêve de six mois, qui eu garda le ne petite paix , les hostilités recommencèrent. Le pria Condé et M. l'amiral , ayant les armes au poing, e la volonté du roi, poussèrent leur avant-garde de ! Étîenne-en-Forez sur Cluny, par La Qayettt, ui manche, 18 juin 1570. Les ennemis étaient bien mille hommes, commandés par te capitaine Braqum Vers onze heures du matin , la ville fut trois fois soi de se rendre. E^le était sous les ordres alors de Ml Givry et de Villauneuf qu'on y avait envoyés, el l'autorité du sieur Deshoteb , juge-mage. Il n'y avai outre les habiians, plus de 25 hommes de compagniet i gères , amenés par le gouverneur. Pourtant , on n'I pas de répondre au trompette qui élait venu fiiire les mations, que, si MM. les princes ne montraient leur mission royale, ils n'entreraient pas dans la ville;! garnison et les babîtans répandraient plutdt jusqu'à h nière goutte de leur sang. Quelque temps après , vert ou quatre heures du soir, accourut dans Cluny K Vanloux , gouverneur de Bourgc^ne pour le roi en sence de M. d'Aumalc et de M. de Tavaoes. A
fut-il entré y qu'une quatrième sommation fut faite par l'ennemi. Cela piqua M. de Van toux, qui, pour montrer son assurance j tenta de suite une sortie , avec sa troupe réunie aux citoyens armés : il y eut , de part et d'autre , beaucoup de blessés et plusieurs prisonniers, mais surtout du côté des assiégeans.
Le lendemain , il y eut encore une escarmouche entre la garnison et Tennemi. Les princes et Famiral étaient logés à Ifezille. Leurs troupes voulurent s'approcher trop près de Chiny ; elles y furent mal reçues, et laissèrent sur la place un de leurs capitaines. M. de Vantoux ne perdit aucun des siens, et fit même des prisonniers dont quelquesans furent tués par le peuple. Cela découragea MM. les princes d*étre accueillb de la sorte ; et, n'ayant pas de temps h perdre devant une ville si peu importante , ib délogèrent le lendemain matin et portèrent leur camp à Salomay-sur- Guye ; mais ils ne partirent pas sans avoir ravagé les campagnes environnantes, brûlé Jalogny, Mazille, Vitry, Besemay, Massy et plusieurs autres villages, ruiné un grand nombre de propriétés de l'abbaye , et massacré des paysans et des prêtres.
On doit s'étonner bien moins que s'affliger des dévastations de la guerre civile dans cette partie de la France. U y avait long-temps que la réforme avait fait des pR>gràs dans la Bourgogne méridionale; plus d'une fois à MAoon , à Cluny , les réformés avaient été attirés par des intelligences secrètes; des prêches avaient été établis à Mftoon. Dès 1551, Calvin y avait envoyé dogmatiser l'un de ses plus ardens prosélytes , Jean Raymond. Les châteaux de quelques seigneurs mécontens servaient surtout d'asile à la Réforme. Le seigneur de Loyse, entre tous, s'était fiiitle centre des rassemblemens et des prédications.
Ce fut même lui qui, au mois de novemlNre 1563, se rendit maître , avec sa bande, de Maçon , où sans doute il s^étaic ménagé des partisans, précisément une année après que rapproche de Tarmée du duc de Nemours en avait délogé le vicomte de Polignac et délivré Cluny. Aussi le seigneur de Loyse est sévèrement traité par les traditions catiioliques. A les croire , de Loyse s'était mis à la tête de gens mécontens de TEtat et d'eux-mêmes , tristes jouets de leurs passions, qui n'étaient pas hommes de bien autant qu'ils voulaient le paraître. Ils ne changeaient de religion que pour faire fortune et meilleure chère. Qu'étaitce d'ailleurs que ce seigneur de Loyse? « Un petit homme grasset et rousseauy criard et malingre, ayant le nez aigu et les yeux enfoncés , coureur de tavernes , fait comme le Juif- Errant, l'espion et le janissaire d'un parti qu'il trompait par grimaces, enfin un chanoine travesti en capitaine, et un apostat plein d'ambition , qui , espérant plus d'essor dans sa nouvelle carrière que dans l'ancienne , se déshonora dans l'une et dans l'autre par d'horribles emporteraens. »
Les dures épreuves subies par le monastère bourguignon n'étaient point à leur terme. Lorsque, après l'affreuse journée de la Saint-Barthélémy , les réformés parent reprendre courage, et qu'ils eurent, en 1574, négocié avec François de Valois , duc d' Alençon , le bruit se répandit dans la France catholique de l'arrivée , à grandes marches, d'une puissante armée d'hérétiques, recrutée eu Allemagne et dans d'autres pays étrangers. Dans la frayeur commune, les religieux de Cluny se hâtèrent de transporter et de renfermer encore ce qu'ils avaient jusqu'ici sauvé de plus précieux au château de Lourdon, sous la garda d«^ dom Gabriel de Saint-Blain , l'un des moines, gouver»
neur du château. Les choses ne paraissaient nullement menaçantes pour Cluny; mais des intrigues s^y tramaient entre plusieurs habitans et le sieur de Puisaye , écuyer de monseigneur le duc d'Alençon. A la tête des partisans du duc, figurait alors le procureur fiscal Gabriel Filloux , le même qui , dans un pillage antérieur de Tabbaye, avait aidé h livrer dom Olivier aux réformés. Filloux, avec dix-sept autres citoyens de Cluny, résolut de s'emparer de Lourdon par surprise. Un jour, le 30 décembre 1575, ils se dirigent du côté du château. Pour ne pas éveiller de soupçons, ils parlent d'emprunter quelque somme du gouverneur. Les conjurés se distribuent en plusieurs bandes, afin de ne pas être remarqués. Ils avaient laissé à Cluny vingt-trois autres complices principaux, qui devaient, en cas de malheur, venir à leur aide , ou empêcher le reste des habitans de remuer contre eux. Quelques subalternes de Lourdon leur étaient sans doute aussi vendus. Filloux garde avec lui cinq hommes seulement , parmi lesquels surtout deux compagnons fort résolus , Gamier et Fournier, qui se chargent des principaux rôles. Ils pénètrent aisément dans la première cour qui précède le pont-levis , sous le prétexte de parler à M. de Saint-Blain, à qui ils veulent, disent-ils, demander un service d'argent.
Le gouverneur se trouvait en ce moment même dans la cour avec deux frères, messire Jérôme et messire Claude. Aux premières paroles d'emprunt , le gouverneur se hâta de leur répoudre qu'il n'assoit point (forgent y qu'il était vieux, qu'il lui fallait plusieurs sénateurs, quil dépensait bien son revenu, dont les décimes lui mangeaient la plus clause partie. Ils le prièrent alors d'accepter deux perdreaux dont ils s'étaient exprès pourvus au marché.
Saint-Blain ne ^Foolat pas recevoir le préaettt; mais il commanda poliment qu'on les fit boire, et donna ordre aux deux moines de les introduire dans le château, c Faites apporter le vin ici, répondit en riant Filloux, et nooa en goûterons. » Le gouverneur insistant , Filbux et quatre de ses compagnons suivirent les frères Jérôme et Claude, et entrèrent dans la forteresse. Au même instant , Garnie se jette sur les clés du pont-levis , en clôt ks portes, et s'enferme avec le gouverneur dans la cour exiérîeuffe. Cdui-ci de sonner de toutes ses forces pour se &ire ouvrir : messire Jérâme de sortir pour aller voir qui c'étant ; mesnre Claude de se mettre à la fenêtre pour crier. Foumier alors* une épée d'une main et un pistolet de l'autre : « Ne bougez pas , dit-il, ou vous êtes morts. » Les gens du cfaàleaa menacés se défendent d'abord, et renversent l'un des con» jurés, mab finissent par s'épouvanter. Le gouverm^ir lui-même luttait dans la basse-cour avec Ganûer, et lui avait enlevé son arquebuse. Le moment était critique. Foumier descend rapidement, et s'adressant à SointfBtaîn: <( Toute défense est inutile , c'est pour un grand perMnnage que nous sommes ici. -— Est-ce pour le roi? répliqua le gouverneur. — Oui, dit Foumier, nous vont moi^ trerons des lettres dont l'une est du roi Ini-même : il fint obéir. »
En même temps arrivaient du dehors les antres compagnons de Filloux , qui prirent le gouvemenr et l'emm»* nèrent dans sa chambre. Des exprès furent aussitôt en vayés aux seigneurs voisins pour les avertir de la prise de Loiv<* don ; puis on dépécha un courrier à Monsieur, et un antre à Genève, pour demander de la poudre et des soldats. De tous câtés arrivaient des gens armés an château, et l'on organisa le plus industrieux pillage. Chacan eut m
part, du Puisaye, Fiiloux et tous les complices. On fouilla tous les apparteroens, les souterrains, les endroits les plus cachés. On s^attacha surtout à la plus grosse tour, parce que c'était là qu'on avait conduit, comme en lieu plus sûr, les choses de grande valeur. Il n'y resta que les lits et quelques tapisseries ; encore n'y demeurèrent-ils pas intacts. Il s^agissait de faire promptcment de l'argent. La vaisselle d'or et d'argent fut vendue de suite. Une part du prix fut envoyée à Monsieur, l'autre fut partagée entre les complices , ou demeura entre les mains de du Puisaye et de Fiiloux. Le peu de meubles et d'ornemens dont on ne put tirer parti sur-le-champ fut entassé dans la chambre du gouverneur.
On dirigea sur Genève une foule d'objets. Les orfèvres y fondirent For et l'argent des vases sacrés, des croix, des reliques -, et les lingots , pesés par ordre de l'écuver, furent portés au duc d'Âlençon. Des marchands genevois achetèrent aussi pour plus de 300,000 livres de pierreries. Des chappes et autres ornemens d'église furent livrés aux soldats pour les habiller. S'il y avait de l'argent ou de l'or aux vètemens sacerdotaux , les orfèvres les brûlaient pour en recueillir les métaux précieux , et ces nouveaux lingots grossissaient les finances de l'écuyer et de Fiiloux, s'ils n'étaient pas frauduleusement soustraits par d'autres pillards.
Que dirai-je enfin ? tout ce qui avait quelque valeur, et surtout quelque valeur transportable et réalisable, rien n'échappa à cette spoliation concertée et réglée. On évalua la perte causée à l'abbaye à plus de 2,000,000 livres : somme énorme pour l'époque. Les papiers et les titres de l'abbaye prirent aussi pour la plupart la route de Genève^ et plusieurs années après , l'abbé, Claude de Guise ,
envoyait des serviteurs dans cette capitale calviniste, pour chercher à racheter les débris de cette immense dilapidation. On put retrouver quelques-uns des titres de Tabbaye. Après les troubles, Tabbé de Cluny fit emprisonner Filloux et plusieurs de ses complices : une enquête fut rédigée sur le pillage de Lourdon. Les accusés avouèrent fout et demandèrent miséricorde. Les procès-verbaux de ces aveux et les dépositions des témoins, entendus en 1610, nous ont fourni les détails que nous venons d'écrire. Ce fut pitié d'entendre Tancien procureur fiscal invoquer la mort, gémir de son crime , et indiquer , pièce par pièce , la distribution que les complices s'étaient faite entre eux. La chapelle de Tabbé et son argenterie leur avaient surtout convenu : on avait eu le soin de ne pas fondre , et de ne point diriger vers Monsieur , les croix d'or , les bassins d'argent , les calices en vermeil , les livres ornés de pierres précieuses , les coupes, les aiguières, et toutes les pièces de vaisselle : car on se préférait au trésor du frère du roi , qui d^aiUeors devait payer ses pourvoyeurs. Filloux désignait aussi les lieux voisins de Genève, Saint-Claude et autres petites villes, oii les convois du pillage avaient porté les richesses de l'abbaye : et ce fut sur ces désignations mêmes qu'on pat recouvrer ou racheter quelques-unes des propriétés molit- Hères du couvent , surtout les titres et papiers , et quelques objets ecclésiastiques peu précieux, dont plusieurs n'avaient pas même quitté les environs de Cluny où les pillards les avaient enfouis.
Plus de quatorze mois , Lourdon resta au pouvoirde M. le duc d' Alençon et de ses adhérens. On ne put surprendre ou acheter Cluny, bien que des soldats et des gentilshommes , parmi lesquels un fils de du Puisaye, cherchassent, par leurs prcsens , à séduire et à faire des traiires. Françob de
Vabis remplit le château et le pays d^une multitude de reitres et de gens de guerre , presque tous huguenots , qui tourmentaient la Bourgogne , et surtout le Maçonnais , le Forez , le Beaujolais et le Lyonnais. Ils faisaient des prisonniers pour les rançonner , ils accablaient les habitans de mille avanies, levaient publiquement des contributions, brûlaient la plupart des châteaux voisins et les maisons dépendantes de Tabbaye ; enfin ils avaient établi à Lourdon même , converti en prêche , Texercice public de la religion réformée (1). Jusqu'après la nouvelle paix de 1576, la garnison de Lourdon ne voulut pas rendre la place , attendant les ordres formels de M. le duc d'Alençon , au nom duquel elle Toccupait. Enfin , un commandement exprès du roi remit Lourdon aux mains des religieux. Je le crois bien , les Guise régnaient , et le fils naturel du plus grand d'entre eux gouvernait Tabbaye.
Ce que nous venons de raconter a porté à Tabbaye un coup mortel dont elle ne se relèvera pas. Jamais rien ne pourra réparer les pertes immenses qu'elle a faites. Qui lui rendra ses richesses dissipées , son trésor mis à nu ? qui repeuplera ses cloîtres déserts et ses cellules abandonnées ? Les temps de la ligue , de la ligue elle-même , ne furent pas aussi terribles au monastère. D'abord, il était devenu pauvre en choses qu'on put prendre, et la cupidité n'était plus ten-
(i) C'est de là qu'ils partirent un jour pour essayer de mettre à contribution Tabbaye de Saint-Philibert à Toumus. Le grand-prieur en écrivit à M. de Chamy, gouverneur de la Bourgogne , qui , par une lettre]datëe de Pagny , le i«' mars 4576, lui défendit de leur envoyer au livrer aucuns deniers, desquels il se servirait pour se fortifier de plus en plus dans sa retraite. Il vaut beaucoup mieux, ajoule-l-il , les réserver pour les employer à les chasser et den nettoyer et purger le pays ; comme f espère faire , si nous avons la pair bientôt.
rée de le ravager. Et puis, Claude de Guise, qui le gouvernait depuis 1575 , malgré les inimitiés qui rassaiilirenf , et les pamphlets imprimés que nous avons encore, communiquait à son couvent quelque part de la haute puissance dont les princes de sa famille étaient alors investis.
Les états de Blois , où la royauté se trouvait enchaînée par reffervescence catholique , eurent un article pour maintenir les droits d'élection de Cluny et les privilèges de Tabbé. Claude de Guise fit confirmer encore, en 1585, par un arrêt du conseil d'Etat, les privilèges de la justice abbatiale, et déclarer de nouveau qu'elle ressortissait directement du parlement de Paris. Mais, quand l'indépendance d'une justice autrefois souveraine, et déjà soumise par la puissance royale à l'autorité de son parlement, a besoin , même pour relever immédiatement de la haute cour parlementaire, et ne point dépendre du simple bailliage de IVIâcon, de solliciter un arrêt du grand-conseil, on peut juger à la fois et de la décadence de l'abbaye , et des pas immenses que le pouvoir royal a faits , puisqu'il se place , par là même , et dans son conseil privé, au-dessus de ce tribunal parlementaire, dont il s'est servi pour abaisser tout le reste autour de lui.
Claude de Guise dut naturellement irriter ceux que les opinions religieuses ou politiques et l'immense fortune de la maison de Lorraine importunaient. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il ait été attaqué de toutes parts , accusé de mille crimes invraisemblables, et chargé de plus d'assassinats, d'empoisonnemens , d'adultères, de concussions, que le plus méchant homme n'en a jamais commis. Sa mémoire ne put demeurer intacte au milieu des temps orageux qu'il traversa -, mais , si ce n'était plus Tàgc de l'austérité antique , s'il s'abandonna trop peut-être à la vie brillante et relâchée des princes de sa maison , toujours est-il que rien n'est
resté prouvé de tous les graves reproches que les partis et leurs passions dirigèrent contre lui.
Il voulut, sans doute, fortifier, en des conjonctures équivoques et périlleuses, les liens de Tobéissance que lui avaient jurée les habitans de Cluny, en leur cédant , par une transaction généreuse , des droits étendus dans les forets voisines , antique domaine de Tabbaye. Cette cession ne sera pas un jour sans importance pour la fortune patrimoniale de la ville de Cluny.
Il est inutile, au reste, d'ajouter que, sous le règne de Tabbé Claude de Guise , le monastère et les habitans prêtèrent serment , en 1 589 , à la ligue triomphante.
Pendant que la ligue régnait à Paris, et que le duc de Mayenne , assez embarrassé au milieu des Seize et des fougues populaires , et n'osant poser la couronne sur sa tête , laissait proposer aux Etats du royaume , par l'ambassadeur espagnol , d'accepter pour reine une fille de Philippe II , l'armée du roi de Navarre, déjà victorieuse en plusieurs combats , ne restait pas immobile. Henri IV avait bien des partisans en Bourgogne , et plusieurs châteaux du Maçonnais étaient occupés par ses garnisons.
Quelques détachemens de ces garnisons essayèrent , le 24 juin 1593, de surprendre le château de Lourdon. Ils vinrent à petit bruit , vers minuit , et réussirent sans peine à 8*emparer de la première cour , et même de la seconde cour et du pont-levis. Comme ils voulaient pénétrer plus avant , un valet de table donna l'alerte , le château s'éveilla, chacun courut à son poste; et les assaillans ne purent enfoncer les écuries et le jeu de paume qui étaient gardés. L'abbé de Guise en personne commandait la défense , et faisait de bonnes salt^es de son canon et de force mousquetades. Le lendemain , les bourgeois de Cluny, avertis par le bruit
du canon , arrivèrent sans tarder, au nombre de cent-ving^ arquebusiers, conduits par un enfant de Cluny, Claude Ducret , qui en conserva le nom de Capitaine-Baron. Cette petite troupe fit subir, du côté du jeu de paume, on rude siège aux assiégeans eux-mêmes qui étaient toujours mattres des deux cours et de quelques ouvrages intérieurs. Claude de Guise parvint à faire entrer près de lui et dans le doDJOD une partie des Clunisois, et leurs efforts redoublés et réunis finirent par forcer les partisans du roi de Navarre de fair et de s'échapper en désordre par une fenêtre où ik avaient fait jouer des pétards. Ils se sauvèrent si précipitammeîit et pêle-mêle , qu'ils laissèrent des cuirasses , des épées , des pistolets , des chapeaux , sans compter les morts et les blessés qui demeurèrent sur la place. On remarqua sur un des pistolets abandonnés les armes du sieur de La Guiche, en&nt d'une des premières familles du CharoUais. Les Clunisois ne perdirent que deux hommes. La relation prétend qu*î/i eurent du courage plus que des Césars. Les enfans de dix , douze et quinze ans combattaient avec les autres. Ils donnaicnt des pierres aux leurs , et en faisaient une provisioD dans leurs mains et dans leur sein , pour s'en servir eoxmêmes contre les soldats du Navarrais , tant l'esprit de la ligue électrisait ces jeunes têtes ! Henri lY se sonvint de Cluny.
En 1595, au mois d'avril, l'armée du roi de Navarre, sous les ordres du maréchal de Biron , passa devant Cluny. C^te fois on ne pouvait lui résister : car elle était forte de quatorze mille hommes, et avait du canon. La plus grande pa^ tie se composait d'arquebusiers français ou suisses , mais principalement de Gascons , Poitevins , Bretons et Normands ; le reste était de la noblesse. Autour de Cluny, il y eut bien quelque mal , et toute cette troupe , qui demeura
là pendant trois semaines , n'y put rester sans commettre bien du dégât , sans tourmenter les gens de la campagne , sans épouvanter les femmes et les enfans, et se livrer à quelques confiscations de bétail , à quelques outrages envers les femmes et les filles , à quelques incendies et à quelques pillages. Mais enfin ce n'était plus une armée ennemie : c'était Tannée d'Henri IV, reconnu roi , entré à Paris , et qui allait vaincre à Fontaine-Française. Personne n'osait sortir de la ville et des cbâteaux forts : la ville avait offert deux mille cinq cents écus , pour que les troupes ne logeassent pas à Cluny; et les soldats n'y entraient que pour faire leurs provisions. Pourtant les habitans se plaignaient beaucoup : Claude de Guise les avait rendus ligueurs ; et l'armée du roi de France leur semblait une armée de barbares qu'ils accusaient avec clameurs des plus grandes atrocités.
A la fin des troubles , Henri IV garda quelque rancune à l'abbé de Guise ; et cette disgrâce était bien un peu méritée, puisque Claude de Guise avait dirigé lui-même le canon de sa forteresse sur les soldats du roi. C'était plus encore que d'être ligueur au fond de l'ame , et parent de la maison de Lorraine si hostile à la royauté navarraise. Un arrêt du grand-conseil destitua sans façon l'abbé de Cluny, pour cause de rébellion , pendant plusieurs années. Mais enfin Henri avait pardonné sincèrement même au duc de Mayenne, n avait à ménager encore la sourde opposition catholique. Il rendit donc ses bonnes grâces à Claude avec son abbaye. L'abbé tint, en 1600 , un chapitre général au château de Lourdon qu'il fit réparer avec soin ; des statuts nouveaux y furent proposés , que le parlement de Paris enregistra , et que le roi voulut bien sanctionner, en 1601, par des lettrespatentes qui confirmaient les privilèges du monastère.
Quelques années plus tard , en 1605, Henri IV donna de nouvelles lettres qui dispensaient Tabbaye de produire en justice , dans ses contestations territoriales, ses titres originaux de propriété , parce qu'ils avaient été détruits dans les guerres religieuses : le roi ordonnait aussi que foi fut ajoutée aux simples copies.
Enfin Tabbé de Guise , qui vécut et gouverna dans un temps si agité , passa tranquilles les dernières années de sa vie ] il augmenta le palais abbatial, fit disparaître , autant que possible , les traces des révolutions et des malheurs des guerres, et mourut , après Henri IV, en 1612 , laissant le trône abbatial, trône un peu chancelant et ruiné, à Louis de Jx>rraine, cardinal de Guise, archevêque. de Rheims, son coadjuteur. Ainsi le crédit des Lorrains n'était pas tout-àfait mort avec la ligue ; et Paul V et le grand-conseil s'empressèrent de reconnaître le nouvel abbé.
On avait dressé , en 1610 , au nom de Louis XIII, enfant, comme on dressa en 1643 , au nom de Louis XIV, de cinq ans , des lettres-patentes confirmatives des anciens droits du monastère de Cluny. En 1661 , en 1666 même, Louis XIV, devenu le grand roi , donnera encore ses lettres royales sur les privilèges de Tabbaye.
Mais la réforme et les guerres de la réforme avaientachevé de détruire moralement les existences monastiques , et surtout Tabbaye de Cluny. Des haines religieuses , des croyances nouvelles , détruisaient par leur base ces grands monumens catholiques. Autrefois on médisait des moines , de leurs mœurs , de leurs richesses : c'est l'éternelle satyre des écrivains du moyen-âge ; mais on ne les voulait pas reoverser -, même en les attaquant , on respectait encore leur institution : car on avait les mêmes idées religieuses qu'eux. Aujourd'hui , le doute a ébranlé le sanctuaire ; le christia-
nisme s'est divisé , non plus dans un pape , d&ns un schisme d'homme , mais dans un schisme de doctrines. Il y a une plaie profonde au cœur de la société religieuse et catholique, et cette plaie ne pourra que s'agrandir dans les siècles suivans. Le catholicisme , qui a civilisé et gouverné l'Europe depuis tant de siècles , se retire et descend d'une manière décisive devant le pouvoir civil ; et les esprits ne tarderont pas à suivre l'invincible pente du pouvoir temporel. La vie monastique , qui n'est elle-même que l'exaltation exclusive de la pensée religieuse , ne peut être florissante qu'aux temps de ferveur chrétienne. Hors de là , il peut y avoir encore des monastères debout, des moines vivant, mangeant, psalmodiant dans leurs propriétés et dans leurs églises \ il n'y a plus de vraie religion monastique.
Aussi , qu'est devenu l'ordre de Cluny ? Et je ne parle pas de ses trésors perdus , de ses richesses dissipées : ce sont des choses qui se remplacent. Mais qui lui rendra ses couvens répandus jadis dans tout l'univers catholique? Il a déjà perdu à jamais les monastères orientaux, après les croisades. Qui lui rendra ses monastères de Suisse , d'Allemagne , d'Ecosse , d'Angleterre ? Ces états sont devenus protestans , et presque tous les monastères y ont été emportés par le torrent des idées nouvelles. En France , en Italie , en Espagne, dans les pays même où la réforme n'a point pénétré , ou n'a triomphé qu'accidentellement , la crise sociale du seizième siècle a été si forte , que l'Europe s'est , pour ainsi dire , recomposée ; les états se sont comme concentrés et retirés en eux-mêmes. Au lieu qu'auparavant l'Europe ressemblait à une vaste association catholique dont le sommet était à Rome, de grandes et décisives souverainetés isolées ont surgi , qui , jalouses de leur pouvoir national , n'ont plus fiimé à marcher avec confiance sous la bannière commune
du catholicisme. Chaque royaume , même en restant catholique , s'est fait comme sa religion à part , complettant, exagérant peut-être le mouvement naturel qui déjà portait les gouvernemens temporels à s'afTranchir de la tutelle ecclésiastique. La religion éclaire encore, instruit, enseigne; mais elle ne gouverne plus la terre : chaque royaume a son code tout fait de précautions , de prévoyances , contre la suprématie catholique. Les rois les plus orthodoxes ne laissent plus à la papauté le soin de remplir les sièges épiscopanx ; et, à vrai dire, malgré Tinstitution pontificale, c*estde la main du pouvoir civil que Tépiscopat tient son bâton pastoral. La cour de Rome n'a plus de relations directes avec les populations catholiques ; le trésor pontifical ne s*y recrute presque plus : c'est par la permission , et en quelque Sorte par la voix des gouvernemens temporels , que la parole pontificale arrive aux populations chrétiennes. Grand et immense changement, qui n'est point particulier à la France, et qui se remarque dans toutes les législations européennes, même chez le roi très-catholique ! Pourrait-il se (aire , après cela, qu'un simple moine, un chef de monastère, eût le droit qu'il avait autrefois de parcourir, de visiter, de régler souverainement les maisons, les populations religieuses, appartenant à vingt souverainetés différentes; de leur imposer des lois , des règles ; de leur demander de Targent , de disposer de leurs propriétés territoriales , de les convoquer à des chapitres généraux , vers un centre commun et reconnu de tous*, de former enfin une société monastique distincte , libre , indépendante , dans ses mœurs , dans ses lois , dans ses biens , au milieu de toutes les autres sociétés
')olitiques? Comment cela serait-il encore possible, quand le ?hef du monastère principal n'est plus libre dans son pftys
«eme, lorsc|ue, après avoir d'abord limité son pou voir par les
chapitres* les souverains pontifes et les rois se sont emparés de réiection y et Font réduit à Tétroite dépendance d'une condition privée, ne regardant presque plus une abbaye que comme un objet de trafic et d'ambition terrestre? li est même remarquable que la dissolution de Tordre de Cluny , entendue dans toute la généralité de l'expression , n'avait pas attendu , pour se manifester, la crise de la Réformé. Les jalousies nationales suffisaient. C'est ainsi , par exemple , que les monastères bénédictins du comté de Bourgogne furent soustraits^ Tobéissance de Cluny, lorsque la Franche- Comté passa à la couronne d'Espagne.
Que cet exemple suffise , et qu'on ne s'étonne pas de la destinée de Cluny. Il y a long-temps que l'abbaye du Mont- Cassin elle-même , cette métropole antique de toutes les congrégations bénédictines , cette favorite de Charlemagne et des papes, avait subi toutes les vicissitudes les plus étranges de la décrépitude et de l'élévation. Placée en Italie, au milieu»des irruptions des Lombards, des Sarrazins, des princes normands *, mêlée à toutes les querelles dévastatrices des seigneurs féodaux de l'Italie du moyen-àge ; dévorée de schismes intérieurs ; compromise dans tous les schismes des papes, dans toutes les guerres dont la péninsule italique fut le théâtre , elle a parcouru rapidement tous les degrés possibles de l'abaissement et de la fortune. Elle fut ruinée plusieurs fois de fond en comble , dépeuplée et inhabitée ; elle devint un simple évéché , puis redevint une abbaye en commande , et finit , dès le commencement du 16* siècle, par perdre son nom , qui alla s'absorber dans celui d'une congrégation récente et vulgaire. Et pourtant cet abbé du Mout-Cassin , devant lequel saint Odilon n'osait s'asseoir et porter les insignes abbatiaux , s'intitulait fasfueusemcnt , dit-on , patriarche de la religion sacrée , abbé
du sacré monastère du Mont-Cassin , duc et prince de tous les abbés et religieux , vice-chancelier du saint Empire , chancelier des royaumes de Tune et Tautre Sicile , de Jérusalem, de Hongrie , comte et recteur de la Campanie, de la terre de Labour et de la province maritime , viceempereur et prince de la paix !
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