CHAPITRE XXII
Régime de$ propriétés motuuHqueê. — Les Guise, abbés de Cluny. — Guerres religieuses, — Les Huguenots, maitres de Vabbaye et eu château de Lourdon, — Pillages. — Henri IF suspend Vabbé Claude, bâtard de Guise. — Les guerres de la Réforme et la prépondérance du pouvoir civil achèvent de dissoudre l'ordre de Cluny.
Tel est le sort commun de toutes les institutions de la vieille France, successiyement dévorées par la royauté triomphante , qu'elles vont se rétrécissant et s'amoindrissant sans cesse entre les mains de Thistorien, à mesure (ja'il avance vers les temps modernes. Il en fut ainsi de la noblesse, du clergé, des communes, des parlemens. Aussi , au lieu qu'ordinairement un sujet historique se développe et s*épanouit à proportion qu'il s'éloigne davantage de ses origines, les ordres monastiques s'efiacent et s'annnlient de plus en plus devant le pouvoir civil. Une décadence lente et morne les décompose insensiblement, et le narrateur, en marchant vers le dénouement, n'a pas même à raconter ces péripéties éclatantes, ces résistances glorieuses qui honorent et signalent quelquefois les ruines des établissemens humains.
C'était toutefois encore une belle et riche proie que
l'abbaye de Cluny, puisqu'elle tentait si fort FambitioD des grands de la terre ! Chaque page de cette histoire nous dispense de le dire \ et Ton n'attend pas un stérile dénombrement de propriétés privées. Les précautions de la loi civile et une fiscalité ingénieuse n'avaient pu empêcher les donations et les acquisitions accumulées pendant plusieurs siècles dans Tabbaye. Les biens monastiques n'avaient eu d'autres bornes, et subi d'autres retranchemens, que les charges imposées sur eux par la puissance abbatiale d'abord , puis par les chapitres, enfin par la souveraine autorité ecclésiastique, et plus tard par l'autorité royale et les autres pouvoirs nationaux , alors que , pour ftire ftœ aux besoins de l'État, les biens de l'Église, quelquefois malgré les résistances du clergé , contribuèrent aux nécessités communes. Ce fut même une des graves ocmtroverses entre le pouvoir spirituel et le pouvoir civil, que le pcnnt de savoir si le gouvernement terrestre avait le ditût de grever d'impôts ou d'autres charges les propriétés ecclésiastiques sans l'agrément du souverain pontife, La puissance civile avait un penchant fort naturel assurémenl à s'emparer, directement ou indirectement, de h fertnne du clergé, et les papes prêtèrent souvent un appui légitime à l'Église contre les déprédations de rautorité porelle , à dé&ut d'une oi^nisation plus parfidie des sistances légales aux volontés financières du prince» Sur ce point encore , la puissance royale l'empcurta presque lo»» jours, et le clergé, la noblesse et les communes virent tomber successivement, devant la personne du roi» les ooittûmes immémoriales qui mettaient le patrimoine de diacnn en dehors du patrimoine royal. Mais, sans parierdes vieillss maximes de notre droit public, sans tenir compte même de la prépondérance royale , il se trouvait de graves cir-
constances où les biens ecclésiastiques ne pouvaient point se soustraire à la force des choses , à d*inezorables besoins publics ; comme aussi les idées de justice , de bon sens national, opposèrent toujours d'insurmontables barrières à Tesprit de rapine ou de spoliation du chef de TÉtat. Ce serait un travail à part , immense et presque impossible à compléter, que de suivre le sort et les mille vicissitudes de la propriété monastique, comme de toutes les autres propriétés , à travers les différons siècles de la mcmarchie, et les transmutations graduelles par lesquelles passaient successivement, et quelquefois insensiblement, les diverses ressources du trésor français. Mais ou se tromperait étrangement si Ton croyait avec le vulgaire que les domaines ecclésiastiques ne contribuèrent nullement aux charges communes. Sans doute le clergé , formant un ordre à part, défendu par son immense autorité morale et par celle de la papauté, conservant ses assemblées ecclésiastiques alors même que les autres assemblées nationales étaient déjà tombées en désuétude , pouvait opposer une plus grande force de résistance aux entreprises du trésor royal sur les possessions cléricales. Et pourtant, sous mille formes, et en mille circonstances, tantât sous le nom de don gratuit, tantdt sous celui de décime, TÉglise venait au secours de la dépense générale. Et cela était bien juste, puisque ses propriétés immenses étaient placées sous la sauve*garde du pouvoir général. Seulement TÉglise, comme Tordre de la noblesse , ayant gardé plus long-temps une organisation compacte et un singulier esprit de corps, plus aisément avait pu se défendre contre la souveraineté du prince, et jadis contre les souverainetés féodales, que les communes , divisées en une multitude de petites fractions sans unité. Puis, lorsque la papauté décroissante devint plus
complaisante et plus faible devant le pouvoir du roi qui croissait sans cesse , et qui , appuyé d^abord sur les communes et les classes populaires contre les classes privilégiées y avait fini par devenir plus fort que le clergé et la noblesse , plus fort que tout le monde , on vit bien que le temps et Topinion avaient fait passer la toute-puissance dans les mains d'un seul , et qu'il fallait se résigner. Les communes , du sein desquelles avait sui^ la royauté nouvelle , étaient restées vaincues et humiliées sous le pied royal, après lui avoir servi de degré vers la monarchie presque illimitée. La noblesse, dont on commençait à pouvoir se passer dans la guerre, et dont les services militaires , autrefois complets et exclusifs , n'étaient déjà plus une explication suffisante et une excuse de son aflfranchissement d'impôts ,. avait été obligée de subir une part du fardeau public. L'Église elle-même avait laissé établir sur elle un impât permanent , sous le nom de décime, sans compter le droit que l'autorité civile était parvenue à s'attribuer sur la jouissance et la disposition des bénéfices vacans, sans compter même les cas extraordinaires où les ressources de l'Église entière venaient au secours d'une grande calamité nationale. Plus d'une fois, dans un malheur public , une peste , une famine , une guerre civile ou étrangère, on vit les trésors ecclésiastiques s'ouvrir, et jusqu'aux vases de l'autel nourrir les pauvres , ou servir à repousser l'ennemi commun. Cependant, au milieu de ces phases si variées, il régnait dans le patrimoine des églises eC des monastères un tel esprit d'immobilité et de conservation, que nul autre patrimoine ne pouvait se conserver et s'accroître autant que celui-là , en dépit de toutes les convoi* tises civiles , féodales ou royales.
Au point où nous en sommes , l'avarice était plutôt se-
duite par la renommée des richesses de Tabbaye de Cluny , que Tesprir attiré par le prosélytisme de sa religion. Étaitce selon des vues religieuses que Jean de Lorraine , cardinal de Saint-Onuphre , archevêque de Narbonne, évéque de Tulle et Verdun , administrateur de Téglise de Metz , abbé de Fécamp , sollicitait et obtenait le titre d'abbé de Cluny? Certes, tant d'emplois, d'honneurs, accumulés sur la même tête, annoncent assez que ces abbés commandataires viTaient plus à la cour que dans les églises et dans les cloîtres. Lorsqu'ils voulaient bien se mettre en route pour visiter par intervalles un monastère, c'était pour avoir l'occasion de déployer les fastes de leur cortège et de leur luze oriental , et pour recevoir, en entrait sur les terres de leurs abbayes , une réception royale, les clés des villes, le serment et les revenus de leurs sujets. Ils abandonnaient les soins religieux à un mandataire officiel : et , sous les quatre derniers abbés de Cluny que j'ai nommés , ce fut Jean de La Magdeleine , celuilà même qui fut forcé de renoncer aux droits de l'élection régulière , que l'on vit gouverner tout l'Ordre , avec le titre de viadre^général. Il n'en pouvait être aQ0*ement , puisque , indépendamment de leurs charges amonetlées, les hauts dignitaires avaient leur vie engagée dans les affaires de coar, d'intrigues et de politique. Aux moÎQes, on laissait strictement de quoi vivre et réparer leur église , leurs bâtimens , leurs étangs , leurs jardins : le reste entrait dans le coffre-fort du prince-abbé , diminué toutefois par les salaires et les prévarications des iattadans et des trésoriers. L'usage devint alors à peu près général de faire deux parts inégales des revenus d'un monastère; les deux tiers, sous le nom de Manse abbatiale, appartenaient à l'abbé; l'autre tiers était consacré
a la nourriture et à Fentretien des religieux. Avec un tel système, on prévoit ce que dut devenir la splendeur du culte, et même Télat matériel des couvens. Le nombre des frères, déjà si restreint par les guerres civiles, par une peste nouvelle, en 1520, et par Taffaiblissement de Tantique penchant à la vie cénobitique, alla toujours décroissant-, car Tabbé commandataire n'avait aucun intérêt à ce que les moines fussent nombreux. Ses calculs financiers l'auraient porté plutôt à une conclusion contraire. Les moines eux-mêmes, loin d'un maître absent en qui ils voyaient un usufruitier bien plus qu'un directeur spirituel, se trouvaient plus aisés dans leurs cloîtres, à proportion qu'ils étaient plus rares, et que le tiers des revenus se consommait au profit de moins de têtes. Ainsi réduite à des questions d'argent et de bien* être , la vie monastique perdait son élévation et sa grandeur; elle n'avait plus rien qui répondit aux instincts du cœur de l'homme ; c'était un métier , et non une vertu : et , si l'abbé se livrait sans retenue aux plaisirs du siècle et aux goûts de la richesse, sans partager en rien les austérités des cloîtres, il était difficile assurément que les moines conservassent intact le trésor des austérités monacales. Encore, pour rester juste, faut-il remarquer que la corruption se fit là, comme ailleurs , par en-haut, et que le plus souvent , tandis que les divertissemens mon* daius livraient les abbés et les prieurs à la malignité de Fopinion publique , les simples moines gardaient en général une conduite retenue, une vie simple et frugale. C'est le sort ordinaire des institutions humaines de périr d'abord par les fautes de ceux qui commandent. Et je parierais qu'il en fut de la cellule des moines ce qui arrive de toutes les autres corporations , oii les exceptions scan-
daleuses ont presque toujours jeté la flétrissure au corps entier.
Le cardinal Jean de Lorraine n eut garde de ne pas assurer sa grasse abbaye , de son vivant , à quelqu*un de sa famille. Il avait peut-être déjà entendu parler, ne fût-ce qu'en demandant ses comptes à son trésorier, du proverbe bourguignon, grossièrement rimé par la malice populaire :
En tous pays où le vent vente , Uabbaye de Cluny a rente.
Il se donna pour coadjuteur un de ses neveux , qui lui succéda en 1548.
Ce neveu fut le cardinal Charles de Lorraine , archevêque de Rheims , cet oncle de Marie Sluart , qui joua un si grand rôle au colloque de Poissy, au concile de Trente , et dans toutes les tourmentes de la Réforme et de la guerre civile.
Mais la vie d'un tel personnage , de quelque façon qu'on la qualiGe, appartient à l'histoire générale de France, et non à l'histoire d'un monastère. On lui dut probablement le maintien des privilèges de l'abbé de Cluny, littéralement réservés par le concile de Trente. Il annonça même , dans un chapitre , la volonté de réformer l'Ordre, selon les intentions du concile ; mais les événemens emportèrent ses projets. Il n'oublia point pourtant de transmettre l'abbaye à l'un de ses neveux, devenu son coadjuteur, Claude de Guise , bâtard du fameux François de Guise, qui l'eut, dit-on, de la fille d'un président à la chambre des comptes de Dijon, pendant que François gouvernait la Bourgogne.
L'abbaye de Cluny, entré les mains des Lorrains , n'est
guère plus qu'une grande propriété qu'on eiploite , et que les huguenots disputèrent à ses maîtres catholiques. Plus d*une fois les réformés, dans leurs courses armées , s^adressèrent aux églises , et surtout aux monastères dans lesquels ils espéraient en même temps satisfaire leur haine religieuse et rétablir leurs finances. L*abbaye de Cluny fut le théâtre de leurs expéditions effrayantes,
Personne n'ignore que les guerres de la Réforme ne furent qu'une suite de combats et de trêves, de coups de mains imprévus , de ruptures, de pillages , de surprises, sur tous les points du territoire, et de la part de chaque parti. Tel est le triste destin des guerres civiles , que ceux-là mêmes qui se rendent agresseurs et se livrent aux fureurs les plus grandes, ont toujours une excuse possible dans la mauvaise foi , les menaces , les projets supposés de leurs adversaires. On dévaste et on massacre souvent par crainte et par pré* voyance , sans que la critique impartiale doive faire autre chose que gémir, impuissante qu'elle est à condamner ou à excuser sans réserve les calamités nationales. Les insurrections de cette époque lamentable , se mélangeant à la fois d'intolérance religieuse, de questions politiques, d'indépendance parlementaire et féodale , d'émeute populaire, mirent en mouvement toutes les passions de la ruse , de rambition, de la croyance , et sillonnèrent le pays et chaque localité de tant de marches et de contre-marches armées , de tant d'entreprises commencées , menées à fin ou avortées , qu*on a peide à en saisir les traits principaux , même dans un espace limité.
La première guerre civile de 1562 , occasionnée par le massacre de Vassy, ne tarda point à devenir fatale à Tabbaye de Cluny, qui n'était pas trop éloignée du foyer insurrec- '■^nnel. Les reformés s'étaient jetés sur la Bourgogne, et
venaient de s'emparer de la ville de Màoon, sous la conduite du vicomte de Polignac , Tun des lieutenans du prince de Condé. Quelques fragmens de Tarmée du vicomte se détachèrent ^ commandés par deux hommes dont les traditions locales ont gardé les noms et le souvenir, Tun , le cfuel Misery, l'autre , le capitaine Jean- Jacques. Ils n'eurent pas de peine à s'emparer de la ville de Cluny y qui n'avait rien préparé pour sa défense , et coururent d'abord à la grande église de l'abbaye , où leur avidité fanatique se promettait une riche proie. Les portes de la maison de Dieu furent enfoncées à coups de haches et de pièces de bois lancées en gui% de béliers. Leur fureur se porta avant tout sur les images saintes. Ils commirent tant d'horreurs dans le sanctuaire de Dieu , dit un témoin oculaire , que des démons eux-mêmes en auraient frémi et n'auraient osé les faire. Ils perçaient de grands coups de bâton la figure du Christ, dans les tableaux du crucifiement , et n'épargnaient que celle des deux larrons. Un soldat alla jusqu'à tirer une arme à feu sur un tableau de la Vierge , et atteignit le visage et le vêtement de Marie. Mais , rapporte la tradition , la bienheureuse vierge ne pouvant souffrir une si grande impiété, Dieu permit que le plomb vint rejaillir sur le malheureux, qui en fut blessé à mort. Après ces premiers mouvemens de colère , la troupe armée s'inquiéta du trésor ; et , comme ils ne le découvraient pas, malgré leurs perquisitions violentes, ils continuèrent leurs effroyables dégâts. Les autels furent renversés ; le reste des tableaux mis en pièces ; les crucifix, les châsses , les reliquaires , les étoffes précieuses , toutes les choses d'or et d'argent , le linge d'église , les meubles et les omemens dévastés ; la bibliothèque ruinée ; les livres , papiers , titres, bulles , chartes , terriers, dispersés ou brûlés ', les vitraux brisés. On mit le feu aux statues de
bois peint on doré , le marteau aux statues de marbre et de pierre : Tabbaye présenta le plus déplorable spectacle de pillage et de désolation. Le peuple , selon la coutume » avait pris sa part à ces scènes de tumulte et de désordre. Dans le trésor des chartes , tout était pêle-mêle et confusion ; les habitans curieux et les enfans accouraient librement dans les salles abandonnées, et qui en voulait en prenait, dit, dans sa naïve énergie , le témoin que j'ai cité (1).
Les envahisseurs avaient parcouru librement toute Tabbaye , sans rencontrer aucun obstacle. C^est qu'elle était vide , et que les religieux épouvantés l'avaient abandonnée à la hâte ; les uns se sauvant dans le Charollais, et jusqu'à Paray-lc-Monial ; les autres se réfugiant précipitamment à Lourdon , emportant avec eux toutes les choses les plus précieuses que les terreurs et les embarras de la fuite leur permettaient d'emporter. Les frères , qui n'avaient pas eu le temps d'aller jusqu'à Lourdon , s'étaient cachés dans les maisons de la ville , ou dans d'autres châteaux voisins , la
(1) Ces désordres avaient déjà commencé, lorsqu'un pauvre gardenotes méconnais, nommé Deviile, pour éviter la mort à laquelle rayaient dévoué les protestans , maîtres de Mâcon , se fit descendre pardessus les murs de cette ville avec une échelle, moyennant la somme de soixante écus , et arriva tout effaré à Cluny où il espérait se mettre en sûreté. En fuyant les abominations et les vengeances qui se pratiquaient à Mâcon , il §'était sauvé à travers la campagne et les bois; et , passant à Berzé-le-Châtel, il avait vu brûler vif le curé de cette église , revêtu encore de ses habits sacerdotaux. Ce meurtre atroce était peut-être une vengeance de Fhcureuse résistance opposée aux protestans par le château-fort seigneurial de Berzé. Peu rassuré, comme on pense, par un tel spectacle, le tremblant notaire n'eut que le temps de se jeter à Cluny , au moment où les huguenots , déjà possesseurs , sans qu'il le sût, de la petite ville, s'étaient portés en masse dans l'abbaye et dans les églises , et ouvraient jusqu'aux tombeaux où ils comptaient trouver des choses de prix.
plupart dépouillés de la robe monastique , a6n , s'ils étaient découverts, de moins irriter Tennemi. Dès la veille, il n'était plus resté à Tabbaye qu'un seul moine , dom Claude Olier, homme intrépide et calme , qui , averti , comme les autres , de l'approche de l'ennemi , eut la force de dire encore une grande messe au maître-autel de l'église , assbté de deux frères convers qu'il fit revêtir d'aubes ] puis , le saint sacrifice terminé , ferma soigneusement toutes les portes de l'église , et se retira dans une maison privée.
Ce n'était pas le compte des réformés. Ils se saisirent du juge-mage et du procureur fiscal , et les voulurent rendre complices de leurs impiétés calvinistiques , n'épargnant ni menaces ni violences pour qu'on leur indiquât le lieu secret du trésor. Pour se tirer d'aOaire , le juge et le procureur livrèrent le pauvre moine Olier. Ce qui fut exercé sur lui de mauvais traitemens, de menaces , de violences, on l'imagine aisément. On le promena , dit-on , sur un âne par toute la ville ; on lui parla de mort , de supplices , s'il ne découvrait pas les reliques et les choses précieuses de l'église. Toutes les dérisions , tous les outrages , toutes les impiétés , tous les coups n'y firent rien. En vain le ramena-t-on plusieurs fois à l'église , en vain fut-il question de le précipiter du haut des tours où on l'avait forcé de monter : le moine ne s'ébranla point , et les pillards n'obtinrent rien de son obstiné courage. La troupe désappointée passa plusieurs jours à contenter ailleurs son avarice, à délibérer si elle ne détruirait pas de fond en comble l'église de l'abbaye. Les chefs ne furent pas d'accord , et cette division semblait aboutir à changer l'immense église en prêche , lorsque des nouvelles alarmantes commandèrent aux vainqueurs une retraite prudente. Le duc de Nemours , arrivé en Bourgogne avec un renfort de troupes royales , surprenait Màcon,
et les ravageurs de Cluny n'avaient plus qu'à rejoindre au plus vite le gros de leur armée.
Le brave Olier, débarrassé des huguenots , vécut fort vieux jusque dans le siècle suivant. Il fit bâtir, sur le cbe» min qui mène de Cluny au château de Lourdon , une sainte chapelle , comme pour remercier Dieu et consacrer le souvenir de son heureuse délivrance. Il écrivit lui-même, sur la couverture d'un livre de piété , une sorte de prooès-veilMd de sa périlleuse aventure , et je ne puis résister au désir de livrer textuellement à la curiosité du lecteur cette pièce naïve et curieuse , dont l'original n'a point péri.
Van mil cinq cent soixante deus et le dixiesme daoust, s* estant desia , pour euiter la furie et menaces des hugue^ naulx, nos ennemis, la plus grand part des religieulx du sacré monastère et abbaye de Cluny retirés les ungs àPerçjr en Charroloys , les aultres sa et la ; ainsi comme ie donp Claude Olier, secrestaire de F'illeneujiie , religieulx de la dicte abbaye de Cluny, celebroyes la messe au grand hosiel de la dicte église, assisté des frères conuers frère Jean Rebourgeon de Thézé et frère Benoist Ducret dé Jalonguy, tous deux reuestus des aubesfesant les chandeliers : nomteUes certaines furant apportes des approches des dichuguenaulx^ dont de faict le lendemain qui fut Vonziesme du dict moys daoust, les capitaines Payen, correur geneuoys, et Misery, bouchier de Mascon, entrarent auec leurs trouppes dans Cluny, par la porte des prés, et le treiziesme après dudid moys, moy, estant auec troys aultres religieulx , retiré en la maison du sire Jehan Penet , fusmes saisys dUceulx Auguenaulx et amenés en tabbaye, pour nous contraindre de desceler les trésors et reliques de l'église. Mais eux esiani lustres de leur attente , le seiziesme d'aoust ils nous rame^
nmrcnt de rechiefen ladicîe ^baye, et après nous avoir par un espace de temps bien à leur plaisir promené , jusmes à la parjin par le capitaine Misery et ung nommé le grand Jas^ quesy aussi de Mascon, menés et reduict au plus hault de la tour de Barraban auec intention et propou% délibéré de nous faire descendre sans eschelier. Toutes foys Dieu ayant pitié de nous moyennant les secours et faueurs de queUfues ungs de nous amis, ioinct aussy nostre innocence éuidente ^ ils nous laiscerant aller sainct et saulues, et peu de iours après, ayant antendu les dict nos ennemis la soudaine et non attendue surprise de Mascon que fut le dixneufidesme du dict mojrs d*aoust, le lendemain vingtiesme, ils pattireni du dict Cluny, laiscant leur butin, dont Dieu soit loué , qui par ce moyen nous a déUuré de leurs mains et malheuretue entreprinse.