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cloches, et les malheurs qui avaient puni les démolisseurs de la belle Église. Nous comptions , plutôt que nous ne les admirions, les innombrables fenêtres du saint temple, les découpures de la rose qui surmontait le portail, ses gigantesques piliers à chapiteaux sculptés : et quand on nous permettait d aller dans le chœur tourner autour de chaque colonne de marbre, et Tentourer de nos petits bras, nos regards curieux s'arrêtaient de prédilection sur les grands yeux fixes de Timmense Père-Éternel peint au fond de l'abside, qui semblait nous regarder sans cesse du haut de sa mosaïque d'or. Nous dînions dans le réfectoire des moines ; nous parcourions librement les longs cloîtres du monastère , nous en visitions les corridors et les cellules , les cuisines et la bibliothèque : les noms des principaux appartemens et des plus remarquables choses s'étaient conservés. Mais voilà tout : nul souvenir moral, nulle histoire ne survivait. Personne sur le lieu même ne savait les aqnales de cette magnifique Église nue et déserte qui périssait ; personne ne s'intéressait à la vie passée, aux études, aux chants pieux de ces moines éteints. Il n'y avait pas vingt ans qu'ils avaient dis^ paru du sol, et, dans ce siècle d'oubli, l'oubli pesait déjà froidement sur leur mémoire, comme les pierres des sépulcres répandus dans l'enceinte sacrée et reipués par la main des révolutions. Seulement :nous apercevions de temps en temps quelques vieux prêtres circuler tristement dans les jardins de l'abbaye , passer et repasser au pied des vieilles tours ; et la syllabe dont qui précédait leur nom nous avertissait seule que c'é-
taieDt d'anciens moines. Mais ils étaient vêtus , les uns comme les hommes du siècle , les autres comme des ecclésiastiques ordinaires^ et nous passions presque sans les regarder. L'abbaye tout entière avait déjà péri dans le cœur et dans le souvenir de la génération nouvelle , comme ces Bourbons exilés ^ qui, revenus en France quelques années plus tard y ne devaient pas rencontrer un seul jeune homme qui sût qu'ils existaient et qu'ils allaient régner. 0 déplorable caducité des choses du monde !
Aussi y dés que j'entrepris d'étudier le monastère mort, l'illustre monastère de Cluny, plus j'avançais dans mon travail , plus je découvrais des choses inconnues qui me surprenaient moi-môme, et qui dépassaient de beaucoup les pressentimens secrets de mon imagination d'enfant. Mes premières impressions m*avaient laissé une profonde curiosité à satisfaire, et, contre la coutume de ceux qui avanceiit dans la vie , la réalité allait dépasser mon rêve.
U me semblait qu'un grand établissement religieux , qui avait ses racines au commencement du dixième siècle , au déclin de la dynastie carlovingienne , à l'aurore du monde féodal, et qui, après avoir traversé les phases diverses de notre civilisation politique et religieuse , était venu expirer défihitivement en 1 789 , avec l'ancienne société française, méritait de trouver l'historien qui lui manquait, et que j'allais raconter, dans le récit d'un seul couvent, les tristes destinées de tous les monastèi^s de France.
Cluny appartient à l'institut bénédictin, si célèbre dans
l^univers par ses prédications , ses missions étonnantes, sa science y sa haute destinée religieuse, agricole et littéraire , qui nous a laissé en France , avant de mou* rir, les trésors de son savoir et les prodigieux monumens de saine érudition et de patient labeur auxquels le dix-neuviéme siècle tout entier a peine à ajouter une seule pierre. Et quand on y regarde de prés , il se trouve que Cluny a été le grand réformateur, dans le monde chrétien, de TOrdre de saint Benoit. Il se trouve qu'une éminente place lui a été donnée au milieu des merveilles de la civilisation catholique. Il règne au moyen-âge d'abord par ses Saints , par ses pieuses légendes , par ses relations toute-puissantes avec le pontificat et les autorités royales. Il est la première corporation religieuse de la chrétienté , au moment même où la papauté conquiert son glorieux ascendant jusque sur les couronnes de la terre, et cette souveraineté universelle que le temps et les rivalités humaines ont bien pu changer et réduire, mais que les esprits graves ne se lasseront jamais d'admirer. C'est de Cluny même que sortent alors plusieurs des pontifes qui jouèrent un si prodigieux rôle à travers les empires : Grégoire VII , Urbain II, Pascal II. Les grandes luttes de TÉglise avecTempire Germanique, le mouvement colossal et providentiel des Croisades , touchent donc de près au premier monastère de la Bourgogne. On le voit aussi prendre sa noble part à la défaite des hérésies et des schismes du douzième siècle , et son nom se mêler avec celui de Pierre-le-Vénérable et de saint Bernard , avec tous les noms les plus éclatans et les plus importantes choses
de l'époque. Suger, HéloisCy Abeilardy apparaissent dans l'histoire de Cluny à côté d'Innocent II, de Louis* le-Jeune, des rois d'Espagne , des empereurs d'Âlk* magne y de Jérusalem et de Constantinople ; de même que y dans les temps antérieurs^ saint Odon, saint Odilon, saint Maîeulet saint Hugues, étaient en communications intimes et fortes avec les puissances européennes, dès avant Hugues Capet, tous les Othon et Guillaume-le-Conquérant. Et , comme si TOrdre de Cluny devait être , comme à lui seul , le brillant résumé des plus glorieux attributs de cet institut bénédictin qu'il réforma sur toute la terre, on voit à Cluny s'élever l'un des plus immenses édifices que la religion ait élevés parmi les hommes ; une ville et la civilisation de toute une contrée sortir d'un cloître ; l'un des meilleurs chroniqueurs du onzième siècle , Radulphus Glaber, moine de Cluny, écrire et dédier à saint Odilon, son maître, l'histoire de ces temps obscurs ; Ordéric Vital, au douzième siècle, devenir aussi, lui Cluniste, Tundes principaux historiens de son époque ; et au-dessus d'eux tous, la belle figure de Pierre-le-Vénérable , souvent cité, mais trop peu connu , répandre un éclat tellement uni* versel , que bien peu de renommées peuvent lui être comparées, et qu'il faut le grand nom de saint Bernard, son ami et son contemporain , pour l'égaler ou le surpasser peut-être. On s'arrête avec complaisance à cette tète active et calme , que les controverses les plus ardentes n'empêchaient pas d'aimer les lettres antiques , et dont plus d'une page mélancolique et tendre rappelle involontairement à Tesprit les Méditations de
Lamartine. Certes , de si belles choses avaient bescHn d'être créées et expliquées par une noble législation monastique. Aussi , toujours et admirablement fidèles à la régie de saint Benoit ^ les statuts de Cluny^ fameux dans les annales religieuses, consacrent-ils à chaque article les droits de la vertu et du mérite, la libre admissibilité aux emplois , Télectivité du chef de TOrdre , l'égalité la plus absolue , sans distinction de naissance ou de richesses, en un mot, tous ces principes de liberté religieuse et populaire que FÉglise a apportés dans le monde, et que le dix-huitième siècle, destructeur du Christianisme, imitait, saiïs le savoir, dans son ignorant plagiat , en les souillant et en les pervertissant. Et ce n'est pas sans étonnement qu'on remarque, dans la simple législation d'un cloître , la révélation de presque tous les insolubles problèmes de la science politique et de tous les mystères des institutions sociales.
Après avoir été le sommet de la rénovation monastique, après avoir exercé une incalculable influence sur le monde religieux et politique morcelé, fractionné, du moyen-âge, Cluny ne pouvait manquer de descendre^ à mesure que s'élèveraient de nouvelles puissances, à mesure que la papauté et la royauté se monarchiseraient en Europe et voudraient abaisser et gêner les corporations trop puissantes, dans leurs acquisitions territoriales comme dans leur «crédit moral; à mesure que les communes et les parlemens naîtraient et se ligueraient avec le pouvoir monarchique centralisateur. Car ce fut le sort commun , et regrettable sans
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doute y des plus illustres fondations religieuses. Nulle chose, ici-bas y ne prospère et ne grandit que par l'indépendance y et toutes les vertus elles-mêmes deviennent stériles, lorsque leur force d'expansion est comprimée par un maître étranger.
Aussi Cluny, qui se relève sous saint Louis, se débat en vain et long-temps, au quatorzième et au quinzième siècle , contre la menaçante prépondérance du pouvoir civil. Sa résistance honorable ne Tempéchera point de tomber enfin , à travers les désastres des guerres de religion , entre les mains de François !•' et de Richelieu. Et Ton aura un jour le lamentable spectacle de Tune des plus grandes choses qui vécurent parmi les hommes, devenant la proie d'un commissaire royal, d'un simple maître des requêtes, du confesseur de Louis XIV, et, plus tard et ignominieusement, des maîtresses de Louis XV. Puis arrivera le vent du dixhuitième siècle, qui soufflera sur le vieil édifice religieux, et balayera, comme tant d'autres poussières, dans son aveuglement impie, la poussière inféconde d'un établissement déjà vermoulu. Les hommes prendront d'abord cette ruine totale pour une ruine subite; mais, quand ils y regarderont de plus prés > ils y verront clairement la main de Dieu , et l'œuvre lente et funeste de la corruption des âges.
Ainsi , tout a fini , tout a été dévoré chez nous ! Ainsi, la monarchie a été follement flattée, et investie successivement , par des passions imprévoyantes et coalisées, d'une toute-puissance sujette à se dépraver et à périr ! Ainsi , le pouvoir monarchique
a , sans mesure , absorbé tout ce qui vivait autour de lui y comme s'il n'eût fait que reconquérir ses invariables attributs contre des usurpateurs ; et à la fin il a été nommé usurpateur lui-même par le pouvoir démocratique; et il s'est incliné devant Forage populaire ^ sans trouver nulle part à s'appuyer sur les autres puissances affaissées sous lui et par lui !
Je me suis bien gardé d'aborder un sujet grave et religieux avec les préventions communes de notre âge. Je me suis laissé naturellement aller aux couleurs des siècles; j'ai cherché à en teindre ma narration. Seulement, j'ai voulu me préserver de tout engouement systématique. J'ai écrit sans fausse philosophie^ comme sans crédulité maniérée , évitant également de tout nier avec scepticisme ^ ou de tout croire avec affectation. Quand j'ai trouvé des événemens dignes d*étre retenus, je m'y suis livré avec amour et simplicité. C'est un bien détestable et bien faux esprit que de prendre toujours les choses par leur mauvais côté. Oh ! qu'il m'eut été facile de répéter contre les vices des moines et les institutions monastiques tous les lieu^ communs , toutes les déclamations fades qui abondent dans notre littérature depuis tantôt un siècle et demi ! Je n'aurais pas eu besoin même , en me réduisant à un pareil rôle , de demander mes argumens aux livres contemporains; je les aurais aisément trouvés dans les écrivains du moyen-age, remplis, les hommes instruits le savent, des invectives les plus fortes contre la corruption claustrale et cléricale, invectives que l'intolérance contemporaine n'a eu besoin que de copier. Sans sortir des
auteurs que j ai étudiés , croit-on que les célèbres fondateurs ou réformateurs des monastères ne connaissaient pas les faiblesses de la nature humaine , sa dégénération rapide , et ne s'appliquaient pas précisément à combattre et à réprimer ces penchans funestes ? Cé^ tait là précisément le but de leurs écrits et de leur œuvre.
Où trouvera-t-on , par exemple, rien de plus véhément que les reproches adressés par saint Bernard , dans son ^/7o/og7>, aux Clunistes eux-mêmes, dont il raillait avec amertume les jours légers et oisifs, dîes fabulando otîosoSy et le trop long sommeil, matuiinos somnos? Avec quelle verve il éclatait contre ces moines jeunes et valides, qui feignaient d'être malades, pour manger la viande et boire le vin de Tinfirmerie, et se donnaient Tair, pour mieux mentir, de s'appuyer péniblement sur un bâton ! t< Faut-il rire ou pleurer de telles misères , s'écriait Tabbé de Glairvaux ? Estce ainsi que vivait Macaire? est-ce renseignement que nous a légué Basile? est-ce là ce qu'a établi Antoine? est-ce ainsi que vécurent en Egypte les Pères du désert? est-ce ainsi enfin que le pratiquèrent saint Odon, saint Maieul, saint Hugues, que Cluny s'enorgueillit d'avoir eus pour chefs et pour maîtres? »
La fougue de Bernard ne s'arrête pas. Il parcourt, il poursuit à outrance tous les relàchemens qu'il accuse dans le monastère Bourguignon.
« Lorsque la religion monastique a commencé, continue éloquemment le saint homme , qui aurait jamais pu croire que le^ moines arrivassent jamais à ce
point de défaillance? Oh ! que nous sommes loin de ces moines qui vécurent du temps de saint Antoine I • • . Personne y parmi nous, qui demande ou qui donne la nourriture céleste. Il ne s'agit point d'Écriture- Sainte ou du salut des âmes, mais de plaisanteries , de bagatelles et de paroles jetées au vent. Dans les repas, les oreilles ne sont pas assourdies de moins de bruit que la bouche n'est remplie de nourriture.. Cependant les mets succèdent aux mets : et, pour remplacer les seules viandes dont on s'abstienne , on double la ration des grands poissons. Si les premiers vous ont déjà rassasié, vous croirez, en arrivant aux seconds, n'a-»» voir encore point goûté les précédens. Car les cuisiniers les apprêtent tous avec tant de soin et tant d'art que , après avoir dévoré quatre ou cinq plats , les premiers ne nuisent point aux derniers, et la. satiété ne diminue point l'appétit. Le palais, séduit par de nouveaux assaisonnemens , se déshabitue peu à peu des choses qu'il connaît, et se jette avidement, avec un désir toujours nouveau , sur les sucs étrangers. L'estomac se charge sans le savoir : mais la variété empêche le dégoût. Nous dédaignons la simplicité des alimens tels que la nature les a faits : nous les mélangeons les uns avec les autres de mille façons; et, méprisant les saveurs naturelles que Dieu a mises dans les choses, nous excitons notre gourmandise par une espèce de saveurs adultères. Nous dépassons les bornes du nécessaire , sans jamais arriver aux limites de la jouissance. Et, pour passer le reste sous silence, de combien de manières ne tourmentons-nous pas , ne
)K)uleversons-nous pas les œufs seuls? Avec quel soin on les tourne et on les retourne , on les bouillit ^ on ks durcit, on les réduit! Tantôt on4es frit, tantôt on ks rôtit y tantôt on les farcit ; tantôt on les sert à part , et tantôt on les mélange avec d'autres substances. Et pourquoi tout cela, sinon pour prévenir k dégoût? On porte même ses soins sur l'apparence extérieure des alimens, afin que la vue n'en soit pas moins charmée que le goût n'en est flatté. Et quand déjà l'estomac, par ses fréquens hoquets, annonce qu'il est plein, la curiosité n'est point encore satisfaite. Mais, tandis qu'on caresse les yeux par les couleurs, le palais par les assaisonnemens , le malheureux estomac, pour qui les couleurs ne brillent pas et que les saveurs ne flattent point, est obligé de tout recevoir, bien moins restauré qu'accablé de tant de mets qui le surchargent.
(( Que dirai-je maintenant de l'eau qui se boit dans les couvens, lorsque même on n'y connaît absolument pas le vin trempé d'eau? Tous tant que nous sommes , depuis que nous sommes moines , nous avons l'estomac malade : aussi, suivons-nous bien exactement le conseil de l'Apôtre, de boire du vin; seulement, je ne sais pourquoi nous oublions toujours une partie de ce conseil : Buvez un peu de vin. Et plût à Dieu que nous nous contentassions d'une seule espèce de vin, quand même nous le boirions pur! J'ai honte de le dire, mais il est bien plus honteux de le pratiquer; et si l'on rougit de l'entendre , qu'on ne rougisse pas de s'en corriger. Vous pouvez voir , dans le même repas , apporter trois ou quatre fois une coupe demi-
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pleine , jusqu'à ce que , après avoir senti plutôt que bu, et tâté plutôt que goûté ces vins divers , on puisse choisir enfin, entre tous, avec une épreuve aussi rapide que délicate , la plus généreuse liqueur. Et qu'est-ce encore que cette habitude qu'on attribue à plusieurs monastères, de boire, dans les jours de fêtes, des vins chargés de miel ou d'épices ? Dira-t-on encore que cet usage s'est introduit à cause de la débilité des estomacs? Pour moi, je n'y vois qu'un moyen de boire davantage et avec plus de volupté. Mais, quand les veines du buveur sont gorgées de vin et battent avec force dans sa tète brûlante , que peut-il avoir de plus agréable à faire, en sortant de table, si ce n'est daller dormir? Et si vous le forcez de se lever pour chanter matines, avant qu'il n'ait achevé sa digestion, vous lui arrachez moins un chant que des cris inarticulés •
« On recherche pour se vêtir, non pas ce qu'il y a de plus utile , mais ce qu'on trouve de plus fin ; non ce qui est propre à préserver du froid, mais ce qui excite Torgueil ; non pas enfin , selon la règle bénédictine , ce qu'on peut acheter au meilleur marché, mais ce qu'on peut montrer avec le plus de grâce , que dis-je ? avec le plus de vanité. Hélas! voilà donc le moine! Pourquoi ai-je assez vécu pour voir à quel point d'abaissement est descendu notre Ordre , cet Ordre qui fut le premier dans l'Église, ou, pour mieux parler, par qui a commencé l'Église elle-même; cet Ordre qui se rapprocha le plus, sur la terre, des phalanges angéliques, et, soit pour l'ardeur de sa charité, soit pour sa chasteté admi-
rable, ressemblait plus que tout autre à notre sainte Mère la Jérusalem céleste; cet Ordre enfui, dont les Apôtres furent les fondateurs j et que commencèrent ces hommes auxquels tant de fois Paul donne le nom de Saints? Et certes, entre ces premiers chrétiens, comme chacun ne possédait rien en propre, on distribuait tout à cha" cun selon ses besoins j comme il est écrit, et non pas pour la satisfaction d'une vanité puérile. On n'admettait rien d'oiseux , là où l'on ne recevait que le simple nécessaire : à plus forte raison , rien pour la curiosité, encore moins pour V orgueil, yi chacun selon ses besoins! entendez- vous ; c'est-à-dire, en ce qui concerne les vélemens, ce qui était indispensable pour couvrir la nudité du corps et garantir du froid. Croyez-vous qu'alors chaque chrétien recherchât, pour se vêtir, des étoffes soyeuses et colorées , et qu'à chacun d'eux , pour voyager, fut préparée une mule de deux cents sous d'or ? Croyez-vous que là, où tout se divisait selon les besoins stricts, chacun eût pour lit et pour couvertures des fourrures de j)rix et des étoffes peintes? Je ne crois pas qu'alors on eût beaucoup de souci du prix , de la cou*^ leur et du soin des vétemens , quand on s'appliquait avec un si infatigable zèle à conserver les mœurs, à unir les âmes, à féconder les vertus. Cette multitude de croyanSy dit l'Apôtre, n'aidait qu'un seul cœur et une seule ame.
«Qu'est devenue cette unanimité de pratique? nous nous sommes répandus au-dehors : nous avons abandonné les vrais et impérissables biens du royaume de Dieu qui est au-dedans de nous-mêmes , et nous de-
mandons de stériles consolations à des vanités extérieures et à des jouissances fausses et insensées ; et déjà nous avons perdu non-seulement les vertus de la religion antique, mais nous n'en gardons pas même les apparences. Et voilà que notre habit même , je le dis avec douleur, qui avait coutume d'être une marque d'humilité , s'est changé , chez les moines de notre temps , en insigne d'orgueil. A peine trouvons-nous déjà dans nos provinces des étoffes dont nous daignions nous habiller. Le chevalier et le moine se partagent la même étoffe, l'un pour son manteau de guerre, l'autre pour sa cucuUe. Tout homme du siècle , si honoré qu'il puisse être , fût-il même Roi ou Empereur , n'aurait plus d'éloignement pour nos vêtemens, pour peu qu'ils fussent arrangés et disposés pour sa commodité et ses occupations.
« Vous direz peut-être : la religion n'est pas dans l'habit, mais dans le cœur. Mais lorsque, pour acheter une cucuUe, on vous voit parcourir la ville, tourner dans les marchés , traverser les places publiques , fouiller la maison des marchands, bouleverser les marchandises de tout le monde , développer d'immenses monceaux d'étoffes , les toucher de la main , les approcher de vos yeux , les regarder au soleil, rejeter tout ce qui vous semble grossier et terni , et vous empresser au contraire d'acheter, à quelque prix que ce soit , ce qui vous parait brillant et bien tissu ; je vous le demande , est-ce avec intention que vous agissez ainsi ou par simplicité 7 Lorsqu'enfîn , contre la Règle , vous recherchez avec zèle , non pas ce qui s'achète au meilleur marché, mais ce qui se vend le plus cher, par sa rareté même, faites-
vous cela à dessein ou par ignorance? Ah! sans aucun doute, tous ces vices que vous laissez percer au-dehors partent du fond de vos cœurs. Un cœur vain communique au corps toutes ses vanités , et les superfluités extérieures sont une marque infaillible des vanités du dedans. On ne se donnerait pas tant de peine à orner son corps, si Ton n'avait d'abord négligé la pratique des vertus. »
La vie luxueuse des chefs des monastères n'échappe point à la vive censure de saint Bernard et à ses ardentes apostrophes :
u Comment la lumière du monde s'est-elle obscurcie ? comment le sel de la terre s'est-il perdu ? ceux dont la vie devait être pour nous la voie de notre vie , ne nous donnent plus dans leurs œuvres que des exemples d'orgueil. Ils sont devenus aveugles eux-mêmes, ceux qui devaient servir de guide aux aveugles ; car quel modèle d'humilité est-ce offrir y pour ne rien dire du reste, que de marcher avec tant de pompe et de chevaux , entouré des services empressés de tant d'hommes chevelus , que la suite d'un seul abbé pourrait sufQre à deux évéques ? grand Dieu ! n'ai-je pas vu un abbé avoir dans son cortège plus de soixante chevaux ? On dirait , à les voir passer, que ce sont des seigneurs de châteaux , et non les pères des monastères ; des chefs de provinces , et non des directeurs d âmes. Puis ils font porter à leur suite leur linge de table, leurs coupes , leurs aiguières , leurs candélabres , leurs valises chargées, non point de leurs simples couches, mais des ornemens de leurs lits. Ils s'éloignent à peine de
quatre lieues de leur résidence , qu'ils emportent avec eux tout leur mobilier, comme s'ils allaient à la guerre, ou qu'ils se préparassent à traverser un désert où Ton ne peut rien trouver de ce qui est nécessaire à la vie. Ne pourraient-ils se servir du même vase pour boire et pour leurs ablutions ? Ne pourraient-ils s'éclairer d'ardens flambeaux , sans les faire briller dans des candélabres , et dans des candélabres d'or ou d'argent ? Ne pourraient-ils dormir , si ce n'est sur des tapis variés et sous des couvertures exotiques ? Un seul et même domestique ne pourrait-il soigner leur monture, les servir à table et préparer leur lit Pet pourquoi du moins , avec une telle multitude de serviteurs et de bétes de somme, ne portons-nous pas avec nous tout ce dont nous avons besoin pour ne pas surcharger les hôtes qui nous Reçoivent ? »
L'opulence des églises, les merveilles monumentales , les chefs-d'œuvre des arts, ne trouvent pas même grâce devant le grand puritain du catholicisme : « Ceci n'est rien encore : voici qui est bien plus grave, et qui le paraît moins pourtant , parce qu'un usage plus fréquent Ta consacré. Je ne parle pas de l'immense hauteur de nos églises, de leur longueur immodérée, de leur inutile largeur , de leur somptueuse recherche , de leurs peintures curieuses , qui attirent sur elles les regards de ceux qui prient, empêchent l'attention du cœur, et me rappellent à moi l'antique culte judaïque. Que tout cela se fasse en l'honneur de Dieu, je le veux. Mais , moine moi-même, j'adresserai aux moines la question qu'un Gentil adressait aux Gentils : Dites-moi , ô Pon-
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tifes ! leur criait le poète , à quoi bon Tor dans les choses saintes ? Et moi je répète, en gardant le sens et non la mesure du vers : dites-moi , simples et pauvres moines y si tant est que vous soyiez pauvres , à quoi bon Tor dans les choses saintes ? et prenez garde , la situation des évéques n'est pas la même que celle des religieux. Nous savons , en eflet, qu'ils ont des devoirs à remplir envers les fous comme envers les sages , et qu'ils excitent la dévotion charnelle du peuple par des ornemens corporels , parce qu'ils ne peuvent l'émouvoir par les choses spirituelles; mais nous qui nous sommes séparés du peuple, nous qui avons quitté pour le Christ tout ce qui a du prix et de la beauté dans le monde ; nous qui , pour gagner le Christ, avons regardé comme un vil fumier tout ce qui brille, tout ce qui flatte les yeux , tout ce qui est doux à voir, à goûter , à sentir, à toucher , en un mot, tout ce qui caresse le corps et les sens, de qui avons-nous à exciter la piété par de telles choses ? et quel fruit espérons-nous en retirer ? est-ce l'admiration des sots , ou le plaisir des simples ? pour avoir été mêlés jadis aux nations, avons-nous par hasard appris leurs œuvres, et sommes-nous encore les serviteurs de leurs arts et de leur luxe ?
n Et, pour parler ouvertement , tout cela n'est-il pas œuvre d'avarice et d'idolâtrie , et ne cherchons-nous pas plutôt à recevoir qu'à produire? en quoi donc, direz-vous? en vérité, d'une façon merveilleuse. On dépense ses richesses avec tant d'art quelles se multiplient. On les dissipe pour les augmenter; et la prodigalité amène Tabondance. A la vue de ces vanités somptueu-
ses y mais^admirables , les hommes s*enflamment à la libéralité plus qu'à la prière. Ainsi les richesses épuisent les richesses , l'argent attire Targent : car, je ne sais pourquoi, on donne plus volontiers là où l'on aperçoit déjà plus de splendeur. Les yeux sont éblouis de reliques couvertes d'or, et les bourses s'ouvrent. On expose les magnifiques représentations d'un Saint ou d'une Sainte; et plus elles éclatent en couleurs, plus on croit à leur sainteté. Les populations courent embrasser les reliques , et sont excitées à faire des dons ; elles admirent bien plus les belles choses , qu'elle ne vénèrent les choses sacrées. Puis, on expose dans les églises, non plus seulement des couronnes précieuses, mais des roues entourées de lampes ardentes , plus éclatantes encore par l'éclat des pierreries. Nous voyons s'élever en candélabres comme des arbres de pesant airain , d'un admirable travail, bien moins élincelans par les flambeaux qui les surmontent que par les diamans qui les décorent. Que pensez-vous qu'on recherche en tout cela : les contritions de la pénitence , ou les admirations de la curiosité? ô vanité des vanités, mais moins vaine encore qu'insensée ! L'église est brillante dans ses murailles , mais elle est besogneuse dans ses pauvres. Elle revêt d'or ses pierres, et elle laisse ses enfans nus. On prend sur la nourriture des nécessiteux pour flatter les yeux des riches. Les curieux trouvent à se charmer, et les malheureux ne trouvent pas à se nourrir. Et ne poussons-nous pas notre vénération pour les images des Saints jusqu'à en couvrir le pavé que nous foulons aux pieds ? On crache souvent sur la face d'un Ange, et
souvent le visage d'un saint est heurté par la chaussure des passans. Si vous ne ménagez pas mieux ces images sacrées, ménagez du moins vos belles couleurs. Pourquoi omez-vous ce qui va bientôt être souillé ? pourquoi chargez-vous de peintures ce qui sera nécessairement foulé aux pieds ? à quoi bon toutes ces belles figures, destinées à être continuellement tachées de poussière ? et enfin , quel rapport tout cela a-t-il avec les pauvres, avec les moines, avec les hommes de Tesprit? Au vers du poète que je vous ai cité, vous répondrez peut-être par ces mots du prophète : a Seigneur, j'ai chéri la beauté de ton temple, et l'habitation de ta gloire. » J'y consens encdse : souffrons que cela se passe ainsi dans les églises ; car si cela est dangereux pour les âmes vaniteuses et cupides, cela peut ne pas l'être pour les cœurs simples et pieux.
« Mais dans les cloîtres , devant des frères occupés de lectures , à quoi bon ces ridicules monstruosités , ces admirables beautés difformes, ou ces difformités si belles ? que font là ces figures de singes immondes, de lions féroces, de monstrueux centaures, de moitié d'hommes, de tigres tachetés , de guerriers combattans , de chasseurs sonnant de la trompette ? vous pourriez y voir plusieurs corps sous une seule tête, puis plusieurs têtes sur un seul corps; là un quadrupède avec une queue de serpent, ici un poisson avec une tête de quadrupède: là, une bête affreuse, cheval par-devant, chèvre pa^-derrière; ici, un animal à cornes qui porte la croupe d'un cheval. C'est enfin un tel nombre, une telle variété de formes bizarres ou merveilleuses , qu'on a plus de plai-
sir à lire dans les marbres que dans les livres, et à passer tout le jour à admirer ces œuvres singulières qu'à méditer la loi divine. Grand Dieu ! si Ton n a pas honte de ces misères , que ne se repent-on du moins des dépenses qu'elles entraînent ! »
Mais en même temps que saint Bernard se livrait à sa fougue native, dans ses controverses avec TOrdre de Cluny et Pierre-le-Vénérable , il avait besoin de s'excuser de s'être fait le détracteur emporté des Clunistes. Il se défendait de tout esprit d'exagération , d'orgueil , d'hypocrisie , d'injustice : il était même juste envers Cluny, dans ces belles pages , adressées à Guillaume , abbé de Saint-Théoderic , de l'institut clunisois :
« Jusqu'ici, quand vous m'avez commandé d'écrire, ou je ne vous ai obéi qu'à regret, ou je ne me suis point rendu à vos désirs : non que je misse de la mauvaise volonté à vous complaire, mais je ne voulais pas traiter présomplueusement des matières que j'ignorais. Aujourd'hui une raison nouvelle me presse, je mets de côté ma crainte ancienne ; la nécessité me rend la confiance en moi-même ; et je me vois forcé , habile ou non, de laisser parler mon chagrin. Car comment voulezvous que je me taise, alors que je vous entends me traiter comme le dernier des hommes , qui , sous ses vêtemens misérables et sa chétive ceinture, s'arroge le droit de juger le monde , du fond de sa cellule , attaque de la façon la plus intolérable votre Ordre illustre , se prend impudemment sluk saints personnages qui vivent pieusement dans les monastères de Cluny, et , du sein de sa profonde obscurité , ose insulter aux grandes lumières
de l'univers ? Sui»-je donc , caché sous des vêtemens de brebis^ non-seulement un loup ravisseur , mais un vil insecte rongeant en secret la vie des hommes pieux, que je n'ose ouvertement attaquer , me livrant à de lâches et calomnieux bourdonnemens , et n'osant pas du moins crier au grand jour mes accusations ? S'il en est ainsi, pourquoi y chaque jour, me mortifier sans cause, et me regarder comme la brebis du sacrifice ? Si , par une jactance de pharisien , je jette le mépris sur le reste des hommes et , ce qui serait d'un orgueil pire encore , sur ceux qui valent mieux que moi , que me sert-il d'être si frugal et si sévère à moi-même dans mes repas, si humble et si vil dans mes vêtemens ? Â quoi bon mes sueurs de tous les jours dans le travail des mains , ma pratique constante du jeûne et des veilles incessantes , et les habitudes austères et spéciales de toute ma vie ? à moins que je n'agisse ainsi qu'afin d'être remarqué par les hommes. Mais le Christ a dit : en vérité y ceux-là ont reçu leur récompense. Ne suis-je pas mille fois plus malheureux que les autres hommes , si mes espérances dans le Christ se bornent à cette vie ! Et ne suisje point plus malheureux encore , si , portant au-delà des temps mes espérances chrétiennes , je ne recherche au service du Christ qu'une gloire temporelle !
« Et moi, pauvre moine, qui mets tous mes efforts à ne point ressembler , ou kne paraître pas ressembler au reste des hommes , je np^rais donc pas mieux traité , quedis-je? je serais d<nc plus sévèrement puni que les autres hommes ! Ainsiioncjenepouvais trouver une plus douce voie pour descendre kSâ\ enfers ! s'il était néces-
saireque je tombasse dans les flammes éternelles, pourquoi n'ai-je pas choisi du moins le chemin facile et vulgaire qui conduit tant de gens à la mort, en les foisant passer des joies de ce monde aux peines de l'autre vie , au lieu de passer , moi , des supplices de la vie aux supplices d'après la mort ? Oh ! qu'ils sont plus heureux, ceux qui ne pensent point à la mort , qui ne lèvent jamais les yeux vers le ciel , ne se mêlent jamais aux travaux humains , et ne subissent jamais les flagellations du siècle ! Us sont pécheurs , il est vrai , ils sont destinés aux tourmens éternels , en échange de leurs plaisirs passagers : mais du moins ils ont joui des richesses abondantes de la vie. Ah ! malheur à ceux qui ne portent pas leur croix , comme le Sauveur porta la sienne, mais qui portent la croix des autres , comme fit le Cyrénéen ! Malheur à ceux qui chantent les louanges divines, non pas, comme les Saints de l'Apocalypse, sur leurs propres harpes , mais comme des hypocrites , sur des cithares étrangères ! Malheur , deux fois malheur aux pauvres orgueilleux ! Malheur , deux fois malheur à ceux qui portent la croix du Christ et ne l'imitent pas; à ceux qui, prenant part à la passion du Sauveur, négligent de suivre ses exemples d'humilité !
<( Us sont doublement à plaindre ; car, ici-bas, ils se condamnent à des macérations temporelles, pour une vaine gloire périssable, et dans la vie future, à cause de leur orgueil intérieur , ils sont dévoués à des supplices sans fin. Us souffrent avec le Christ , et ne régnent pas avec le Christ : ils le suivent dans sa pauvreté, et non pas dans sa gloire; ils boivent dans le chemin l'eau du
torrent , et n^éléveront pas la tête dans la patrie céleste ; ils pleurent maintenant, et ailleurs ils ne seront pas consolés : et ils l'auront bien mérité ; car à quoi bon cet orgueil caché sous les bumbles vétemens de Jésus ? La méchanceté humaine ne peut-elle donc prendre un autre déguisement , que de se masquer des langes qui enveloppèrent Tenfance du Christ ? Gomment leur arrogance dissimulée peut-elle se contraindre et se Contenir dans la crèche du Seigneur, et y murmurer, au lieu des vagissemens de Tinnocence, de mauvaises et médisantes paroles ? Les orgueilleux, dont parle le psalmiste , dont riniquité éclatait au milieu même de leurs voluptés luxueuses, a'étaient-ils pas mieux cachés dans leurs iniquités impies, que nous ne le serions sous une sainteté d'emprunt ? Quel est le plus impie , de celui qui affiche son impiété , ou de celui qui affecte une sainteté menteuse ? n est-il pas doublement impie celui qui à Timpiété ajoute le mensonge ?
« Qui m'a jamais entendu parler publiquement , ou murmurer en secret, contre l'Ordre de Cluny? Quel est le religieux de Cluny que je n'aie vu avec plaisir , accueilli avec honneur , entretenu avec respect , averti avec humilité ? j'ai dit, et je le répète : leur manière de vivre est sainte, honnête, remarquable par sa chasteté et sa réserve ; établie par les Saints-Pères , organisée d'avance par l'Esprit-Saint , elle est admirablement propre au salut des âmes. Irai-je donc condamner ou mépriser ce que j'ai ainsi proclamé moi-même? Je me souviens d'avoir autrefois reçu souvent l'hospitalité dans les mo-
nastères de l'Ordre de Cluny : que le Seigneur rende aux habitans de ces cloîtres les soins miséricordieux et presque exagérés qu'ils m'ont donnés en mes maladies, et les honneurs excessifs dont ils m'ont entouré. Je me suis recommandé à leurs prières , j'ai assisté à leurs conférences ; je me suis entretenu avec un grand nombre d'entre eux y publiquement dans les chapitres , en particulier dans leurs cellules, sur les saintes écritures et sur le salut des âmes. Quel est celui d'entre eux que j'aie ouvertement ou confidentiellement cherché à. enlever à son Ordre , ou tenté d'amener à l'Ordre de Cî— teaux ? N'ai-je pas plutôt dans plusieurs réprimé ce désir de changement , et repoussé ceux qui venaient à nous ?. • . Pourquoi donc croit-on que je condamne un Ordre dans lequel je conseille à mes amis de persévérer, auquel je rends ceux de ses moines qui s'offrent à Ci— teaux, et dont je sollicite pour moi les prières avec autant d'empressement que je les reçois avec piété ? Quoi donc ? parce que je suis Cistercien, est-ce une raison pour que je condamne les Clunistes ? Loin de là , je les aime , je les vante, je les glorifie. Mais pourquoi , me dites-vous, n'entrez-vous pas dans cet Ordre, puisque vous le louez si fort ? Ecoutez-moi ; à cause de ce que dit r Apôtre : « Que chacun demeure dans la vocation où il a été appelé. )» Que si vous me demandez pourquoi je ne l'ai pas choisi dès le commencement, puisque j'en connaissais les mérites, je réponds avec ces autres paroles de l'Apôtre : « Toute chose m'est permise , mais toute chose ne me convient pas également. » Non que l'Ordre de Cluny ne soit saint et juste ; mais parce
que j'étais un homme charnel et vendu au pëché, et que je sentais en mon ame uue telle langueur qu'il lui fallait un remède plus énergique. Aux maladies diverses il est hon d approprier des remèdes divei*s ; au mal le plus violent le plus violent remède
« Vous direz peut-être : Mais comment observent-ils la Règle de saint Benoit y ceux qui sont revêtus de fourrures, qui se nourrissent^ en santé , de chair ou de graisse de viande ; qui admettent , contre la Règle, trois ou quatre mets dans un seul jour , ne se livrent point au travail des mains qu'elle ordonne , enfin changent, augmentent ou diminuent beaucoup de choses selon leur fantaisie ? Ces reproches sont fondés , on ne le peut nier ; mais prenez garde au précepte divin avec lequel rinstitut bénédictin ne peut être en désaccord. Le royaume de Dieu y est-il dit^ est au-^dans devous^ même y c'est-à-dire, ne consiste pas dans les choses extérieures, dans les vêtemens ou les alimens du corps, mais dans les vertus de l'homme intérieur. Voilà pourquoi l'Apôtre dit : i( Le royaume de Dieu , ce n'est pas le boire et le manger , mais la paix et la justice , et la joie dans l'Esprit-Saint ; » et encore : a le royaume de Dieu n'est pas dans les paroles , mais dans la vertu. » Vous dressez vos accusations contre vos frères , à propos des observances corporelles , et vous ne songez point à la partie capitale de la Règle, aux préceptes spirituels ! Vous avalez un chameau , et vous ne pouvez digérer un moucheron ! Vous mettez un grand soin à couvrir votre corps de l'habit régulier, et, contre la Règle, vous ne
songez point à vêtir votre ame nue et abandonnée ! Vous mettez tant d'îtaportance et de zèle à donner à votre corps une tunique et une cuculle, que celui à qui elles manquent n'est plus à vos yeux un moine : pour^ quoi donc n'avez-vous pas la même prévoyance à donner à votre esprit la piété et Thumilité qui sont des vêtemens spirituels ? Entourés d'une tunique et de notre orgueil , nous délestons les fourrures ! comme si l'humilité enveloppée de fourrures ne valait pas mieux que l'orgueil en tunique ; surtout, puisque Dieu donna aux premiers hommes des tuniques de peaux d'animaux ; que Jean, dans le désert, ceignit ses reins d'une ceinture de peau de bête, et que ce fondateur de la vie solitaire se vêtit de la dépouille des animaux sauvages? Le ventre rempli de fèves , et l'esprit plein d'orgueil , nous condamnons ceux qui se nourrissent de choses grasses ! comme s'il ne valait pas mieux manger modérément des alimens gras, que de se soûler de lé^ gumes venteux jusqu'à la nausée ! surtout, quand nous voyons Esaû être repris , non à propos de viande , mais au sujet de lentilles ; Adam lui-même condamné , non pour avoir mangé de la chair, mais un fruit ; Jonathas voué à la mort, pour avoir goûté le miel, et non la chair; et au contraire , Elie manger de la viande innocemment, Abraham en offrir aux anges comme une nourriture agréable , et Dieu même ordonner qu'on lui offre des animaux en sacrifice. N'est»-il pas meilleur de boire un peu de vin , à cause de sa faiblesse , que de se gorger avidement d'une grande quantité d'eau ? car saint Paul a conseillé à Timothée d'user du vin avec modération ;
le Seigneur lui-même a bu du vin, de manière à être appelé buveur de vin ; il en a fait boire à ses apôtres : bien plus, il a voulu que le vin représentât son sang dans le divin sacrifice ; il n'a pas souffert même qu'on bût de Teau aux noces de Cana .... David aussi a redouté de boire l'eau qu'il avait désirée; et les soldats de Gé^ déon, pour avoir bu avidement dans le fleuve et le corps tout étendu à terre y n'ont pas été dignes de combattre. Quant au travail des mains , à quoi bon en tirer gloire ? Martbe n'a*t-elle pas été blâmée dans son travail , et Marie louée dans son repos ^ Paul ne dit-il pas ouvertement : (c Le travail du corps sert à peu de chose, c'est la piété qui est toute-puissante. » Le meilleur travail est celui dont le Prophète disait : a J'ai travaillé à gémir ; » et ailleurs : (c Je me suis souvenu de Dieu , je me suis réjoui et je me suis exercé en lui. »
Pierre-le-Vénérable lui-même , qui réforma et flagella aussi, bien qu'avec plus de mansuétude, les relâchemens de ses frères , leur reproche de se jeter sur là viande comme des corbeaux , more corvino ; il ne cesse d'adresser à leur orgueil et à leur paresse les conseils les plus pénétrans et les' plus salutaires.
K Que la cellule , écrit-il à un religieux , que la cellule qui te sépare du monde, au milieu du monde même, et semble te faire pénétrer dans les retraites les plus intérieures des profondes solitudes , sans que tu aies rien à envier aux déserts les plus reculés de l'Egypte, que ta cellule, selon la parole de l'un de nos Pères , t'instruise seule et plus éloquemment par son silence que tous nos maîtres ensemble. 11 est impossible
XXXIT
que tu ne Técoutes pas, lorsque, chaque jour, elle t'avertit de ton salut. Fuis les hommes , dit un Père du désert, garde le silence , et iu seras saui^é. A croire saint Jérôme , il faut parer la mort ai^ec son bouclier, ou Véi^iterpar la fuite ; et Jérémie dit quelque part : //
s'asseoira solitaire et il se taira L'ennemi du genre
humain ne se sert pas des mêmes armes contre tous les hommes , il prépare contre chacun d'eux une attaque différente. Il attire dans des pièges divers les laïques, les moines, les maîtres, les sujets, les oisifs et les hommes occupés : contre tous sa malice est la même, mais sa ruse change de formes. — Et comme, selon l'Écriture, tout homme oisif vit dans les désirs, avec l'inoccupation arrivent tous les désirs vains. Tout le temps que dévore la paresse est en proie à de vaines et périlleuses pensées. C'est comme une armée de tentations multiples qui se précipite sur le désœuvré; c'est comme toute la troupe des vices qui parcourt eu quelque sorte avec des cris confus une maison qu'elle trouve vide. Le monde entier entre alors dans la cellule, et cette étroite enceinte , capable à peine de contenir un seul homme, renferme désormais des villes et des royaumes. Le repos le plus profond devient la plus agitée des préoccupations. Et comme les sens du religieux ne rencontrent autour de lui que la solitude , son imagination se représente l'univers entier. Tantôt il se place juge souverain sur un auguste tribunal ; tantôt il orne sa tête de la mitre épiscopale, tantôt il commande à des milliers de moines : tantôt il parcourt toutes les fonctions et les dignités ecclésiastiques. Il pleure sur
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sa torpeur oisive , et son repos le tourmente et le fatigue plus que ne le feraient tous les travaux. Je ne parle point des innombrables pensées , plus coupables que celle»-là, qui viennent assaillir la misère de Thomme, dès qu'il a fui lâchement une fois devant Tennemi, Ainsi, des ambitions violentes envahissent une ame vide comme sa cellule. Il s'endort d'ennui; et ce n'est pas en Dieu , mais dans le monde y ce n'est pas en lui* même, mais en-dehors de lui, qu'il cherche un remède contre l'ennui qui le ronge. Or, voilà son pire malheur car celui qui avait fait profession de pauvreté
amasse peu à peu des richesses; il ne s'arrête pas que du bien d' autrui il n'ait garni son épargne. 11 a l'air de ne recueillir que ce qui est nécessaire à sa propre indigence, et promet son superflu aux pauvres. Celui qui avait renoncé à la possession de ce qui lui appar* tenait veut ainsi devenir le dispensateur du bien des autres. Alors le serviteur de Dieu devient l'esclave de la richesse : en feignant de veiller aux intérêts des indigens , il se réserve de sç livrer lui-même plus librement à sa cupidité. Il exhorte tout le monde à secourir les pauvres ; il passe pour un ministre saint , un véritable Paul , et personne ne le juge ce qu'il est, un Ananias sans foi. Par cette fourberie, la cabane du pauvre devient le garde-trésor des rois ; la pauvreté du religieux se fait plus opulente que Salomon; et de la retraite de l'indigence se répandent avec largesse tous les trésors des Indes. Du soin des pauvres , l'esprit du religieux est emporté au sommet des plus somptueux édifices. De là , il examine attentivement tout ce qui
est à ses pieds : il jette des fondations, il tire des lignes perpendiculaires; studieux géomètre, il mesure la longueur, la hauteur, la profondeur de ses constructions ; il bâtit des églises , il entoure les villes de murailles , il jette des ponts sur les fleuves ; et , tandis qu'il s'inquiète en ces constructions universelles , le malheureux se perd et se détruit lui seul et lui-même! Ainsi, rhomme qui s'était voué à la retraite vit au milieu du siècle; celui que renfermait une cellule court à travers la foule des populations , erre comme un marchand soucieux au milieu des marchés et des ports. Pour lui , la paix est un tourment , le repos un travail , le silence une peine , sa retraite un enfer. Et encore je passe sous silence la pureté et la continence de la chair; je regarde comme superflu de l'adresser même de légères exhortations à cet égard , bien que le démon ait coutume d'exercer ses tentations en toute chose : mais je suppose que ta pureté corporelle , cette base de toutes les vertus , sans laquelle personne ne verra Dieu , est ferme et complète : et je veux que tu te construises un édifice de pauvreté et d'humilité véritable , qui s'élève au-dessus de tous les plus hauts monumens des hommes, et pénètre jusque dans l'intérieur du ciel même.
(c C'étaient là les vertus qui éclataient spécialement dans ton Christ , dont tu portes la croix , donc tu habites le tombeau , dont tu attends ta résurrection. Ce sont les traces que le Dieu-Homme, marchant sur la terre , a laissées de son passage aux hommes. C'est parla que le maître céleste a montré à ses disciples
le chemin qu il faut suivre. Il a vécu pauvre celui qui n*avait pas où reposer sa tète ; celui par qui a été fait le inonde , et qui , venant au monde , comme dans sa propice maison , n'en trouva pas une où il pût naître : ccu' sa mère le coucha dans une crèche , parce quil ny avait point de place dans F hôtellerie. Il a vécu pauvre , celui qui , consulté sur le tribut qui se doit payer aux rois , et ne trouvant rien chez les hommes, s'en remit aux trésors inépuisables de Dieu, et paya avec le produit de la pèche de T Apôtre ce qu'il ne pouvait acquitter de sa propre fortune. Il a vécu pauvre , celui qui f destiné à être le pain des Anges, était contraint souvent de manger le pain des publicains. Il a vécu pauvre, celui que sa propre moisson n'a jamais nourri, qu'une vigne cultivée de ses mains n'a jamais abreuvé , que la toison de son troupeau n'a jamais couvert , qui ne s'enrichit jamais de l'argent que ses innombrables miracles auraient pu lui gagner, et qui, n'ayant pas même une salle où il pût , à la veille de sa Passion , célébrer avec ses disciples sa dernière Pàque , l'emprunta d'un père de famille en disant : Où y a-t-il ww hôtel^ lericy pour y manger la Pdque ai^ec mes discales? Aime et imite cette pauvreté divine. ••• Que ta cellule soit vide d'argent et remplie de justice , pauvre de richesses et pleine de vertus. Que le soin de ton corps ne te tourmente pas trop, de peur d'être obligé de baisser vers la terre tes regards élevés vers le ciel, et que , attaché à un cadavre avec l'avidité de l'oiseau de proie , tu dédaignes de retourner au saint Tabernacle. Que ta nourriture soit sobre, et que tes vêtemens ne
connaissent pas le superflu; que la simplicité te contente. Ainsi pauvre^ et pauvre d'esprit, suis Texemple de ton Dieu pauvre. Glorifie-toi dans le Seigneur, non pas tant de ta pauvreté matérielle que de ta pauvreté d'esprit , c'est-à-dire de ton humilité. Ne recherche pas les choses magnifiques et au-dessus de toi : car si tu t'admires toi-même , tu ne pourrais point admirer dans ses Saints ton Dieu , le seul digne de ton admiration. L'esprit qui s'attache à la contemplation de la créature ne peut pas avancer dans le culte des choses incréées ; et le poids qui l'entraîne vers les choses d'en-bas ne lui
permet point de regarder les choses célestes
« Accoutume-toi d'abord à te l'éfugier, de toute l'attention de ton ame , dans la prière : c'est par elle surtout que tu viendras à bout de tout le mal qui te menace. C'est par elle que l'on obtient le repos du corps, et que l'on triomphe courageusement des mauvaises puissances , des tentations les plus fortes ; par elle ^ on chasse , comme des mouches importunes, les plus dangereuses pensées ; par elle , une lumière invisible éclaire l'esprit ; par elle , le cœur , encore tout voilé de l'épaisseur de la chair, entrevoit la divinité; par elle enfin, l'intelligence humaine contemple, autant qu'il est donné à l'homme de le faire, Tintelligence incréée qui a donné
l'être à toutes choses Il faut qu'une sainte
méditation suive la prière , et que l'esprit s'y repose, à peu près comme une matrone s'appuie sur sa servante, pour se relever plus vigoureux après le repos. Mais la méditation elle-même, occupation toute spirituelle, a besoin à son tour d'un soutien moins relevé : appelle donc
à son aide une pieuse lecture. Ranimé par cette lecture , ferme le livre , et médite ce que tu viens de lire : c'est un puissant secours pour la prière. Car, de même qu'on voit briller dans un foyer de plus éclatantes flammes quand on y jette des substances graisseuses , de même Tesprity saturé des ferveurs de la prière , de la méditation et de la lecture y brille des feux les plus ardens de Vamour divin. Voilà les délices des enfans des rois; voilà la table préparée par la sagesse , notre mère ; voilà le céleste festin auquel elle invite, non les grands , mais les petits , en disant à grands cris sur le^ places publiques : S'il jr a parmi vous quelque petit enfant^ quil vienne auprès de moi,
u Mais je sais que ces pratiques sont difficiles, et qu'il n'est pas aisé à tout le monde de passer sa vie en de telles occupations. Que le travail des mains accompagne donc ce que je viens de dire, afin que l'intelligence, fatiguée des choses spirituelles , et ramenée , par le poids de la chair , des choses les plus hautes aux choses d'en-bas , ne se tourne point aux vanités humaines, mais aux exercices corporels les plus salutaires
H Si tu ne peux planter des arbres, arroser des récoltes ou t'ocèuper d'autre travail des champs, au lieu de mettre la main à la charrue , prends une plume : au lieu de labourer des champs, grave sur des pages les lettres divines, et sème sur le papier la pai*ole de Dieu. Quand la moisson sera mûre, je veux dire le livre achevé, que les fruits multipliés de la sainte nourriture nourrissent les lecteurs , et que le pain céleste
apaise la faim mortelle de Tame. Ainsi , tu pourras Revenir le prédicateur muet du verbe divin : et » sans que t^ langue parle, ta main fera retentir de grandes voix aux oreilles des peuples nombreux. Tu demeureras renfermé dans ta cellule, et tu parcourras dans tes livres les terres et les mers. Dans les grandes assemblées de l'Église, tu annonceras le verbe de Dieu , du haut des chaires chrétiennes , par la bouche du lecteur : dans les cloîtres les plus éloignés, et jusque dans l'intérieur de chaque maison , c'est toi qui communiqueras la sainte parole aux silencieux serviteurs de Dieu. Ton vœu t'a fait moine, ton dévouement te fera
évangéliste Tout ce que la lecture de tes livres
a,baissera d'orgueil, vaincra de luxure, apaisera de colère, calmera d'avarice, amènera de repentir ou de conversion , sera^ autant de moissons célestes amassées par tes soins , et qui rempliront tes greniers de fruits éternels. Et ^ tandis que les ouvrages de l'homme ont coutume de linir avec sa vie, et de périr avec lui , toi , en mourant tu ne mourras pas ; en quittant la vie , tu ne cesseras point tes bonnes œuvres; tu rappelleras, au contraire, les morts à la vie par tes travaux pieux : et jutant que pourra durer après toi la vie de tes livres, pour ainsi parler, autant, après ta mort, s'étendra auprès de Dieu le mérite de tes œuvres.
« Que si tes yeux sont malades, ta tète douloureuse , ou que l'application trop assidue te fatigue, et que tu ne puisses ou que tu ne veuilles pas te contenter de ce travail des mains, tu peux varier et alterner avec d'autres exercices corporels. Fais des peignes pour soigner
les cheveux de tes frères; d'une main adroite et d'un pied habile tourne des étuis pour les aiguilles ; fabrique des Tases pour contenir le vin j ou d*autres ouvrages semblables. Si tu es dans un lieu voisin d'un marais , tresse des nattes, selon la coutume des anciens moines ; qu'elles te servent habituellementoie couche y sinon toujours; arrose-les de tes larmes fréquentes et quotidiennes, et fais-les fléchir, devant Dieu, sous tes continuelles génuflexions : ou bien , comme le dit le bienheureux Jérôme , fais des cordes avec des joncs , ou ploie en panier des arbustes flexibles. Par de tels travaux , tu occuperas tout le temps de ta vie sainte ; tu ne laisseras ni dans ton cœur, ni dans ta cellule , une place vide où tes ennemis puissent se glisser ; et, comme tout sera plein de Dieu, le démon et tous les vices n'y trouveront point accès. »
Quand , de la bouche même des plus illustres et des plus ardens propagateurs de la vie claustrale , on vient d'entendre un pareil langage , si fort et si sévère , il serait donc tout-à-fait puéril , tout-à-fait indigne d'un sérieux esprit , de ne voir dans la splendeur des ordres monastiques que de paresseuses epctases, des richesses indolentes et perdues , des habitudes de gourmandise et de volupté , de luxe et d'orgueil.
Aujourd'hui surtout que les esprits éclairés et impartiaux du Protestantisme lui-même aiment à rendre justice à la magnificence des grandes institutions catholiques, il n'est plus permis d'ignorer, encore moins de nier, le rôle important qu'ont joué les monastères dans la civilisation chrétienne. On les voit s'assouplir aux
phases politiques et religieuses de TEurope et du monde, dont ils suivent tous les mouvemens. Us répondent^ partout et long-temps, aux besoins des choses et des esprits» Us remplissent , durant de longs siècles , une mission de science, d'opposition et de popularité. C'est dans leur sein que naissent les gcands hommes et les volontés éner^ giques. Leur splendeur est en rapport direct avec la si* tuation respective de la monarchie papale , de Tépiscopat et de la royauté. U ne se tient pas une assemblée religieuse ou politique , que les représentans de la puissance claustrale n'y assistent et n'y délibèrent avec autorité. On les voit siéger au conseil des Rois, comme dans les conciles de la chrétienté. Ce qu'ils font , ce qu'ils voient , ils le racontent , ils l'écrivent ; ils se font historiens, dans leurs loisirs, parce qu'ils sont les principaux acteurs du grand drame de l'histoire. A leur arbitrage sont remis souvent les plus grands intérêts des peuples; ils 'sont évéques et papes , s'ils veulent , et dominent l'église , les rois et les nations. Le monde les vénère parce qu'ils sont saints , les enrichit parce qu'ils sont pauvres , les couvre d'or parce qu'ils sont humblement vêtus. Partout la sévérité et la pureté de la vie domptent l'opinion ; et les moines ont une double prise sur les hcmimes , la possession du sol et le gouvernement des esprits. Dans leurs maisons de recueillement et de méditation viennent s'ensevelir les ennuis du trône, les découragemens du plaisir et de la puissance temporelle, depuis les rois tonsurés de notre première dynastie jusqu'à l'empereur Charles-Quint. Dés qu'un Ordre religieux a cessé d'être d'accord avec les nécessités ea-
tholiques qui Tont créé et rendu fort, de lui sort un nouvel institut monastique qui le surpasse et le remplace ; si bien que , pendant plus de douze siècles , en Europe , jamais cette succession immortelle de corporations pieuses n'a manqué aux aspects divers du catholicisme et de la société chrétienne. Mais elles ont besoin de liberté pour vivre et déployer leur zèle : et leur déclin arrive y dès que cesse leur indépendance. C'est la loi de toutes les choses morales. La corruption et Tinutilité des Ordres religieux leur ont presque toujours été reprochées par les pouvoirs qui ont voulu hériter de leur puissance et les condamner à la stérilité. On ne leur a plus rien laissé faire , et on leur a dit qu'ils ne faisaient rien.
Mais on n'oubliera jamais que les corporations religieuseSy affiliées de nation à nation, répondaient^ mieux que le clergé séculier et nationalisé, à l'esprit de l'association catholique ; que les moines , par leurs voyages , par leurs communications incessantes d'un bout du monde à lautre , ont été le point de ralliement de l'Europe morcelée et féodalisée. On ne pourra non plus leur contester d'avoir été , pendant le moyen-age , les gardiens des lumières et des lettres , de la langue et de la civilisation latines , et d'avoir conquis la vénération des peuples à force de supériorité et de science , en opposant la pureté à la corruption des mœurs , la pauvreté à la richesse , la soumission à une indépendance sans frein • L'Eglise leur doit en grande partie sa liturgie ; les lettrés , la conservation des livres antiques ; l'agriculture, de prodigieux défrichemens et la naturalisation de mille
plantes exotiques. Il n est pas jusqu a rarchitecture ci* vile qui ne se soit inspirée souvent des constructions quadrangulaires des couvens. Le monde entier sait la prodigalité de leurs aumônes. Partout les monastères se sont faits des centres de commerce , de beaux-arts et de populations. Leur organisation élective est devenue le modèle et le type de l'organisation des Communes ; et c'est de leurs cloîtres que sont sorties les sources historiques de nos évènemens nationaux. Sans de pauvres moines , plusieurs siècles de l'histoire demeureraient pleinement inconnus. Enfin , chose fort remarquable , tandis que l'érudition moderne cherche à recomposer à grande peine les annales oubliées du tiersétat ; tandis que l'âge féodal et les parlemens eux-mêmes sont encore, à vrai dire , sans historiens ; tandis enfin que nous avoiis presque entièrement perdu les souvenirs de nos vieilles libertés politiques, de nos Etats-généraux et provinciaux ; l'histoire religieuse et monastique a laissé sur elle-même des monumens achevés , ou du moins de vastes recueils, où les élémens de complètes annales sont prêts pour la main studieuse qui saura les recueillir.
Ces idées de justice et de saine critique commencent à se répandre. Nous ne sommes plus, il est vrai, dans ces temps merveilleux où un homme de dévouement et d'imagination pouvait librement se mettre en route, un batonà la main, arriver dans un lieu inculte et couvert de marais ou de forêts , y rassembler autour de lui quelques compagnons, assainir et défricher avec eux la terre qui les entourait, y bâtir d'humbles édifices, prescrire à la naissante colonie une règle d'abstinence , de travail,
d'étude et de prière , d'où devaient naitre un jour des temples splendides , des habitations gigantesques , et des myriades de moines , de prédicateurs et de saints missionnaires, prêts à s^afBlier et à se répandre dans tout Tunivers. Aujourd'hui , je ne sais combien de prohibitions politiques ^ religieuses , civiles et pénales ; je ne sais combien de procédures et d'autorisations préventives, seraient un invincible obstacle à l'accomplissement d'un tel dessein. Et pourtant uotre siècle est tellement, pour ainsi parler , haché en individus , que Ton com-^ mence à comprendre et à pardonner les merveilles de l'association. On voudrait même en réveiller Tes* prit au milieu de nous. Comme si ces corporations mortes, qu'il a été si long-temps de mode de haïr et de dissoudre , pouvaient renaître magiquement de leurs cendres ! Dans les rangs industriels , dans les sciences économiques, dans les romans eux-mêmes, et, le dirais je ? dans les sociétés secrètes , on cherche , on invoque ce bien social désormais perdu. De nos écoles savantes sortent chaque jour des âmes d'élite , qui , après tant de commotions et de doutes , se cherchent avec efibrt et bonne foi un point d'arrêt dans la dissolution universelle des croyances. Les novateurs imitent, en les transformant, les dogmes, la hiérarchie, et jusqu'au langage du catholicisme ; tous avouent qu'un système religieux, qui a tenu le monde dans sa main pendant dix-huit siècles , et qui lui a donné ses lois , ses gouvememens , ses arts , ses doctrines , sa morale , son droit des gens , vaut bien la peine qu'on en parle avec un peu plus de respect et d'admiration. Et quand les disciples de Four-
rier rêvent la possibilité de leur phalanstère^ type moléculaire de leur principe d'association générale, ils le nomment originalement un Monastère cwû, comme si ridée monastique n'avait pas besoin , pour se féconder, de recourir à l'idée religieuse !
Il m'a donc paru que le moment était favorable pour réimprimer la mçnographie d'un grand monastère. Bien que l'histoire d'un couvent m'ait coûté presque autant de recherches que l'histoire d'un royaume, je n'ai pas voulu lui donner les apparences d'un livre d'érudition, ni suivre la mode actuelle de surcharger de notes el de l'indication des sources les marges ou le bas des pages. Il est trop facile de se donner ainsi Tair savant. Les hommes instruits et spéciaux peuvent seuls remonter aux sources historiques el les vérifier. Les gens du monde n'ont ni le pouvoir , ni la fantaisie d'y recourir. Aux yeux de ceux-ci , un vain étalage de science passe à coup sûr pour de la vraie science ; mais c'est , avani tout , un efifet moral et sincère que j'ai voulu produire, en vulgarisant des choses peu connues et 'généraknieiit mal jugées. Sans les manuscrits particuliers qui m'ont été communiqués, je n aurais pu écrire cet Essai; mais je ne l'aurais pu davantage , si je n'eusse consulté les trésors cachés dans les cartulaires de Clunv , dans les grands recueils ecclésiastiques, les annales bénédietines et les collections des conciles.
J'ai cru répondre aussi à un sentiment vif et l^icnir de cette époque , en illustrant la partie monumenode deCiuny, avec les secours d'un artiste Dijonnai&» pkn de talent, M. Emile Sagot. J'ai rempli un devoir
d'admirables ruines qui déjà ne sont plus. Celait suivre d ailleurs l'exemple d'un nom illustre , M • le comte de Montalemberty dont Tesprit brillant et jeune , en embrassanty avec le zèle du prosélytisme, une triple carrière dans la religion , ilans la politique et dans les lettres , a su réveiller fortement Tart et la poésie des choses religieuses. Pierre-*le- Vénérable sera l'humble préface de la belle étude , si imiiatiemment attendue , que prépare sur notre grand saint Bernard l'auteur de sainte Elizabeth. L'abbé de Clairvaux couvrira son vieil ami des plis de son manteau.
J'ignore quelle sera la destinée future de l'esprit monastique dans notre France, où les populations sont désormais si pressées , si remuantes , et les propriétés si divisées et si étroites ; mais il était opportun peut-être de parler de l'un des plus célèbres couvens de l'Ordre de saint Benoit , alors que les dévouemens et les travaux bénédictins se renouvèlent noblement à Solesmes ; alors surtout qu'un jeune prêtre , à l'imagination ardente, au cœur entreprenant , dont la voix éloquente est déjà bien connue dans le monde chrétien , a eu le courage, après nous avoir laissé de belles et spirituelles pages sur rOrdre des Frères Prêcheurs, d'aller se cacher plusieurs années dans l'obscur noviciat d'un couvent d'Italie, et d'exiler son ame active dans une profonde retraite, pour y ressusciter peut-être les antiques merveilles des prédications Dominicaines. Entreprise glorieuse et forte, à laquelle les sympathies et les succès ne manqueront point sans doute! Car, en ce temps de débris et de nouveautés sans racines , qui de nous , dans les ruines uni-