‹ Essai historique sur l'abbaye de ClunyChapitre 33 sur 54 · PIERRE A INNOCENT D · texte numérisé non relu

PIERRE A INNOCENT D

Si je dis qadqae chose de hasardé, je prie yotre mlsérioorde paternelle de le supporter : car mes paroles peuvent n'être pas sages , mais mon dévouement ne vous manquera jamais. Je viens supplier votre bienveillance apostolique en faveur de l'illustre et noble seigneur roi de France, votre fils spécial. H n'est pas seulement roi, il n'est pas seulement le chef magnifique d'un peuple chrétien ; il est encore l'œuvre de vos mains ; c'est vous qui l'avez élevé au trône, vous qui l'avez oint de vos mains sacrées , vous qui l'avez désigné conune roi puissant à tous les Pères de l'Église de France. Si donc il s'est peut-être conduit légèrement et en jeune homme, ayez pour lui de l'indulgence , et couvrez son erreur possible du voile de votre sagesse. C'est le devoir d'un père de corriger l'erreur d'un fils» et surtout d'un fils aussi haut placé , en lui conservant l'honneur. Mes paroles font allusion au débat qui s'est élevé entre lui et Tarcfaevêque de Bourges. C'est une chose grave, je le sais, et il fautbico se garder que ses commencemens sérieux n'amènent une issue pins sérieuse encore. Que l'esprit de conseil qui souffle où il veut , ei qpû^ par vous, donne sans cesse des conseils prudens à son ^lise eotière répandue dans tout l'univers , veuille donc aussi conseiller, par vous-même , le royaume de France , cette part importante de l'église universelle : et qu'il enseigne votre cœur , par son inspiration sainte , dans cette circonstance comme dans les autres. Il ne m'appartient pis d'aller plus loin , et d'apprendre comment il convient d'agir en cette affaire à votre sagesse qui , par la grâce de Dieu , ne manquera point d'utiles avis.

Je vous annonce aussi que le monastère de Luxeuil, auquel vous avez bien voulu pourvoir, l'an dernier, efficacement mais temporairement par nos frères de Cluny , est retombé dans un état pire encore qu'auparavant. Presque toute la religion et les observances monastiques y sont perdues ; c'est à peine s'il diffère des hommes du siècle , à tel point que, après avoir été, dans les temps anciens, le modèle de tous les

monastères des Gaules, U est maintenant, et de bien loin, à la suite de toutes les congrégations religieuses. Ce q[ui augmente le mal, c'est l'esprit obtus, pour ne pas dire la stupidité, du pasteur q[ui gouverne son troupeau de façon à ne conserver presque que le nom d'abbé. Que dirai-je de plus? « Toute sa tête est dans la langueur, tout son cœur dans rabattement : de la plante des pieds au sommet de la tête il n'y a rien de sain en lui. » Père, que votre prévoyance songe à vos enfans.

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PŒRRE A SUGER.

Je regrette , au-delà de tout ce que je puis dire, de De pouvoir ter à la sainte assemblée que le roi a indiquée à Chartres par les conseils de votre sagesse et d'autres hommes prudens. Groyei-en un intime ami ; croyez à la vérité de ce que je vous dis : je voudrais y aller, et je ne puis pas; et je suis fâché de ne le pouvoir. Et qui ne serait fâché de ne point assister à cette réunion sacrée, où nul ne recherchera son intérêt personnel, où chacun, désoccupé de ce qui le concerne, ne verra que les choses du Christ? car il ne s'agira point là d'une affaire quelconque ; nulle autre n'est plus grande , ou , pour mieux dire , c'est la plus grande de toutes. S'efforcer avec prévoyance d'empêcher que les choses saintes ne soient livrées aux chiens, que les lieux sur lesquels a marché le pied de celui qui a sauvé la terre , soient de nouveau foulés par les pieds de l'iniquité; que la royale Jérusalem, consacrée par les Prophètes, parles Apôtres, parle Sauveur du monde lui-même; qu'Antioche, cette illustre métropole de toute la Syrie, ne soient encore une fois soumises aux blasphémateurs et aux méchans; que la croix de notre salut, déjà, dit-on, assiégée par les impies , ne soit prise comme autrefois par Cosrohès; que le sépulcre même du Seigneur, qui jusqu'à ce jour, selon les Pti>phéties, avait été glorieux dans tout l'Univers, ne soit peut-être reDversé jusqu'en ses fondemens , conmie les ennemis de notre foi ont coutume de nous en menacer : n'est-ce pas là le plus grand de toas les intérêts?

J'aurais donc assisté , si je l'avais pu , avec beaucoup d'empreisement, je viens de vous le dire, à cette sainte et nécessaire délibération , à laquelle, homme vénérable , vous avez bien voulu inviter moa humilité. Plusieurs raisons m'empêchent de faire ce voyage; entre autres , deux raisons principales : la première , des souffrances oorporeUes de tout genre, qui ne m'ont presque pas quitté depuis Noël juiqu*à présent ; la seconde, une grande réunion de prieurs que j'ai convoquée à Cluny , dès le commencement de la Quadragéêime , pour délibérer iur une chose qui ne peut se remettre , et dont j'ai fixé l'époque

précisément au jour même choisi pour la réunion de Chartres , dans rignorance où j'étais, avant rotre lettre , de ce que tous m'y mandiez. Que votre très-chère révérence veuille donc agréer elle-même avec bonté et sans déplaisir ma sincère et légitime excuse, et te charger de faire excuser mon absence auprès de tous.

PŒRRB A BERNARD.

J'ai été ému , et , comme cela devait être , bien vivement ému par la lettre que votre Sainteté m'a envoyée. Et quel est la chrétien, ayant quelque espérance dans le Christ, qui ne fût ému de ces bruits lamentables déjà répandus presque partout , comme vient encore de me l'écrire l'abbé de Saint-Denis; que les chevaliers du Temple, le roi de Jérusalem , et la croix même du Dieu qui nous a sauvés , sont assiégés dans Antioche avec ime foule de chrétiens; et que, si le hras du Seigneur ne s'étend bientôt pour les secourir , tous vont être réduilB en captivité? Qui ne serait ému du danger de voir cette terre sainte, arrachée si récemment encore au joug des impies par tant de sang chrétien, par tant de fatigues de nos pères, soumise de nonvean à l'impiété et au blasphème? Qui ne serait ému , si cette voie de sahit et de pénitence , qui , depuis cinquante années , il n'en faut pas douter , a fivi à l'enfer, pour les rendre au ciel , des millien imioaifar^les de pécheurs repentans et de pèlerins, nous était fermée par la violence des Sarrasins? Ah! que la colère céleste ne s'appesantisse point ainsi sur les chrétiens, sur le peuple racheté du sang de Dieu! Qu'à nos blessures si nouvelles encore, et encore toutes chaudes, n'aiDe pas s'ajouter one blessure si grande et si vive , qui ne serait pas seulement pour nous une épreuve , mais la mort ! Certes , il ne pourrait plus être compté parmi les membres du corps du Christ , cehii qu'un si grand

péril , un si grand malheur du peuple chrétien ne toucherait pas jusqu'au plus profond de ses entrailles ; et celui même qui , se eonteatant de ressentir une pitié stérile , si facile à tous, ne serait point entraîné à venir au secours d'une si belle cause , de toutes ses forces et «a prix de tous les sacrifices. Car si , dans le corps humain , chaque membre partage et regarde comme la sienne la douleur du membre blessé, et n'hésite point à le secourir , combien plutôt , dans le corps sacré du Christ , c'est-à-dire dans son Église , et surtout à l'époque des plus graves dangers , le frère ne doit-il pas secours et assistance à son frère , le prochain au prochain , et de toutes ses forces et de toute sa puissance ? Cette sympathie générale est produite dans le coips humain par l'esprit de vie répandu dans tous les membres, et dans le corps de l'Église par l'Esprit-Saint qui , par son unité , en vivifie tous les membres. Celui qui ne ressent pas les douleurs du corps du Christ n'est donc pas vivifié par l'esprit du Christ.

Mais vous , qui êtes si profondément inquiet et tourmenté des maux de l'Église , vous montrez bien par cela même que vous êtes , avec phisicurs honunes illustres de votre pays, un des principaux membres do corps ecclésiastique. Vous le montrez bien surtout, lorsque, le fond de l'Occident, et presque les derniers rivages de l'Océan dental , vous vous empressez , avec tout ce que vous pouvez y mettre de zèle et d'énergie , de porter secours , malgré tant d'espace qui vous en sépare , au nom chrétien qui souffre dans l'Orient.

Voilà pourquoi vous avez résolu de vous réunir à Chartres , à un Jour fixe , avec le seigneur roi , les autres Pères de l'Église et les grands do royaume , et pourquoi vous m'avez prié d'assister à cette sainte aasemblée. J'ai honte , je l'avoue , d'avoir à m'excuser de mcm absence : et pourtant il m'est absolument impossible de m'y rendre. Piosieyn empêchemens s'opposent à mon voyage : d'abord, et entre autres, depnis la fête de Noël je suis presque toujours malade ; et puis, au eoaunencement de la Quadragésime , et avant de rien savoir de vos résolutions , j'avais donné l'ordre, par messages et par lettres, aux prieurs de l'ordre de Cluny, de venir ici, pour une cause urgente et indispensable, le jour même précisément qui a été indiqué pour l'assemblée de Chartres. J'ai confié secrètement le motif du chapitre dunisois à un vénérable homme, à l'abbé de Fontanel, qui m'a apporté votre lettre , et qui pourra , si vous le désirez , vous le confier aussi. Je vow prie donc , et je vous prie mille et mille fois , de n'être point ficlié 4e

mon absence , et d'être bien persuadé que je vous parle avec sincérité et du fond du coeur ; ce n'est pas seulement avec vous que je m'impose le devoir de dire la vérité ; j'ai coutume de le pratiquer avec une extrême précaution dans toutes les circonstances de ma vie. Pour cette grande cause chrétienne , je n'irais point seulement jusqu'à Chartres ; j'irais jusqu'à Jérusalem sans hésiter, si les nécessités de l'Église qui m'est confiée pouvaient le permettre. Si cependant il arrivait qu'une autre assemblée se tint, et à une autre époque, soit dans votre pays , soit dans le mien , que votre Révérence sache que je m'y rendrai trèsvolontiers , et que , présent ou non à quelque assemblée de ce genre , je viendrai en aide à cette grave affaire autant qu'il sera en moi.

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PIERRB A BERNARD.

Ne soyez pas surpris que j'aie diiéré tant de jours à répondre à la lettre si flatteuse et si bienveillante que votre Sainteté m'a écrite. J'éuis alors étourdi d'un tel tourbillon d'affaires; fêtais étooflé par tant de difficultés embrouillées, que je pouvais à peine, je ne dirai point écrire , mais vivre. Cétait comme un immense amas d'eaa qui , accumulée peu à peu pendant mon absence et mon voyage à Rome, et contenue quelque temps dans le calme d'un étang , se faisait joor enfin en ma présence et inondait mon retour. Pavais bien le droit de m'écrier alors : Sauvez-moi, 6 mon Dieu , car les eaux ont pénétré jusqWà m^m ame. Voilà pourquoi j'ai tardé quelques jours à payer ma dette épistolaire à l'homme auquel je me dois tout entier.

Enfîn je respire à présent , et je vais par mes paroles, ommie Je le puis , au-devant de la si grande affection d'un si grand ami : dansFespoir prochain que , après ces paroles , Dieu m'accordera la grâce de le rencontrer en personne. Le Seigneur m'a véritablement glorifié, et, selon vos expressions qui ne semblent pas sortir d'une bouche humaine, il a comblé de prospérité mon voyage. Par sa grâce, par votre z^ et les prières de vos moines , il m'a conduit et ramené sain et sauf; il a accompli toutes mes demandes , et m'a tout accordé selon mon eœnr. Devant moi , les voies détournées se sont changées en voies droites, et les hauteurs les plus âpres en plaines unies. Les Alpes glacées dlesmémes, et les rochers condamnés aux neiges étemelles, ont presque oublié leurs antiques horreurs ; et, tandis que dans notre Gaule, comme je l'ai appris à mon retour, un printemps excessivement pluvieux a été pire que les mois d'hiver, moi , si vous en exceptez cinq journées, f ai eu le temps le plus beau et le plus serein pendant tout mon s^oor en Italie , soit dans mon voyage par terre, soit dans mon voyage par eau : car nous avons navigué sur le Pô pendant quelques jours et quehpies nuits. Les routes boueuses , qui devaient faire notre tourment , et dans lesquelles , à en croire certaines menaces, nous devions rester enfoncés , je les ai trouvées presque dures comme la pierre , tant elles étaient «iéchécs. Nous avons retiré vivans de la bouche même de la mort , pour

ainsi parler, quelques-uns de nos moines, compagnons de notre route , qui étaient tombés dans le fleuve où ils allaient périr. Moimême , devenu plus brave que de coutume , je m'efforçais de frandiir à cheval un pont qu'il m'était désagréable de passer à pied ; je faillis être précipité dans on abîme qui s'ouvrait au-dessous du pont , parce que les pieds de derrière de ma mule se trouvèrent retenus dans la plus épaisse de toutes les boues ; mais la vertu divine augmenta les forces de ma monture , je me trouvai tout-è-coup avec elle au sommet du pont, quitte de tout danger , et sans autre mal que la peur. Que vous dirai-je de plus? En allant , en revenant , mon bonheur fut tel , ou , pour mieux dire , je fus tellement accompagné de la faveur céleste, que rien n'arriva à moi ou à mes compagnons contre nos désirs, à l'exception de la perte de que1que»«nes de nos bêtes de somme dont Dieu n'a nul souci.

Si dans le chemin j'ai rencontré toutes choses à ma satisfaction, j'ai bien trouvé plus de sujets de joie auprès du Saint-Père. 11 fut bon pour moi dès l'abord , meilleur encore dans la suite , et parfaitement bon à la fin; et, pour dire l'exacte vérité du fond de mon cœur, il ne cessa point d'être excellent à mon égard. Son visage, où brillent la force et la beauté apostoliques , change selon les affaires, les personnes et les événemens; aux uns il se montre gai , aux autres plus sombre , et toujours avec convenance : mais sa figure pour moi fut toujours la même. Tel je l'ai trouvé en arrivant, tel je l'ai laissé à mon départ. Je remarquais souvent l'air plus triste ou plus sévère qu'il était obligé de prendre selon la nature des causes ; mais en ce qui me concerne , dans ses entretiens particuliers , comme dans ses audiences publiques , le visage du juge se changeait pour moi en bienveillance de père. On me donnait le pas sur ceux-là même dont le rang était supérieur au mien ; et le pape , presque toujours, ne permettait pas que la dignité Patriarchale elle-même, quand le Primat de Ra venues était présent, passât avant moi; non - seulement je me mêlais, mais on me forçait de me mêler avec le sénat des Évêques et des Cardinaux romains. Tous ceux qui n'étaient pas de Rome étaient exclus des délibérations romaines; moi seul, ou presque seul, j'étais admis aux conseils les plus secrets , et je ne parle encore que des choses publiques. Comment vous expliquerais-je mes conversations partiailières et intimes avec le Souverain- Pontife? Je le dis en vérité ( et qu'on ne pense point que je parle autrement que je ne sens ; car je n'ai point le droit de me vanter) ,

jamais , dans ces entretiens privés , je n'ai trouvé d'ami plus fidèle , de frère plus sincère, de père plus pur; son oreUle m'écootaît ayec patience, sa langue me répondait avec promptitode et justesse, noD comme un supérieur à son Inférieur , mais comme on égal à sod égal» et quelquefois comme un inférieur à son supérieur. Poîiit de faste » mil air de puissance , nul appareil de majesté : on n'apercerait qu*im homme plein d'équité , d'humilité et de raison. Tontes ks fois que , dans mille diverses circonstances , j'ai demandé quelque chose, ou je l'ai obtenu , ou bien on me l'a refusé avec tant de justice que je n'ai pa m'en plaindre. Mais ici , je le dis sans orgueil , tout ce que vous souhaitiez pour moi , le Pape me l'a accordé. Certes , ce n'est point une nouveauté que le monastère de Cluny soit honoré dans son chef, quel qu'y soit , par le Souverain-Pontife ; mais c'est une chose nouvelle qu'on n'ait pu remarquer ni un acte , ni une parole , ni un geste du Pape, qui ne fût favorable à l'abbé de Cluny. Je l'avais vu à Rome la première année de son pontificat; je l'avais vu ensuite à Cluny, puis à Auxerre , à Chftlons-sur-Mame , à Rheims et ailleurs ; mais il me parut don td que je ne l'avais encore vu nulle part.

Quant à l'accueil que j'ai reçu, pour moi et les nôtres, de tonte la cour romaine, je vous le dis en peu de mots : il a été celui d'amis fidèles , de frères aimés , et tout ce que peut inspirer, du fond de Faîne , de plus vrai et de plus sincère la familiarité la plus intime. Tous vos amis , et , entre tous, l'illustre évéque d'Ostie , m'a servi avec antml de zèle et d'efficacité , que si vous aviez été vous-même à Rome. De courtes paroles ne suffisent point à exprimer tout cela : j'abrège donc ma lettre sur ce point ; mais, par la grâce de Dieu, quand Je vous reverrai , je ne ménagerai point mes paroles.

Votre sainte et douce lettre m'avertit qu'il est temps , qu'il est nécessaire que je ne rende pas le mal à ceux qui m'en ont fait. Vont m'exhortez à faire l'épreuve de ma clémence sur ceux qui ont vonln me nuire et qui n'y ont point réussi au gré de leurs désirs; vous m'engagez à reconquérir par les entrailles de l'afiTection paternelle les fib ingrats qui m'ont abandonné. Vous me pressez d'être pour eax , auprès du Siège apostolique , un père plutôt qu'un juge , et de faire rentrer dans le fourreau de la miséricorde le glaive prêt à frapper. Je vous réponds : ce que vous me conseillez de faire n'est pour moi ni one chose difiicile, ni une chose inaccoutumée. Par caractère, comme par habitude, je suis disposé , excité même à l'indulgence; je suis

tumé à souffrir et à pardonner ; je Fai bien prouvé , je puis le dire sans Gerté , à l'époque du schisme de Ponlius. Tous ceux alors qui avaient failli , et en si grand nombre , et qui avaient commis mille actes coupables et des crimes inconnus dans Tordre monastique, je ne les ai pas frappés du glaive ; je ne leur ai fait aucune blessure ; je ne les ai touchés d'tacone arme ; c'est à peine si ma bouche leur a fait entendre une sévère parole. Ce que je ûs alors , je Tai fait souvent depuis, non pas pour d'aussi énormes excès, du moins pour des fautes très- graves encore et dignes de très-graves châtimens, si je ne me fusse laissé désarmer par l'indulgence. Je le fais encore fréquemment, et je ne cesse jamais, pour ainsi parler, de le faire assidûment.

Mais quoi ! en sera-t-il toujours de même? Ne chanterai-je donc toujours que la miséricorde de Dieu, et jamais sa justice? De toutes les voies du Seigneur , ne connaitrai-jc donc que celle de la pitié , et non jamais la voie de la vérité? Le soldat de Dieu interdira-t-il donc toujours le sang à son glaive? Mais, s'il en est ainsi, ce n'est pas seulement le roi, mais le soldat lui-même, qui porte le glaive inutilement. C'est en vain qu'on lit ces paroles , connues de l'univers chrétien : f^euX'tu ne pas craindre la puissance? fais le bien, et tu recevras les louanges du pouvoir : mais tremble , si tu fais le mal. Mais, dira-t-on, l'Eglise n'a plus de glaive, le Christ le lui a enlevé, en disant à Pierre .- Remets le glaive dans le fourreau .- celui qui se servira du glaive périra par le glaive. Cela est vrai : sans doute l'Eglise n'a pas le glaive royal, mais elle a la verge du pasteur, de laquelle parle l'Apôtre : Que voulez-vous? Fiendrai-je vers vous dans un esprit de mansuétude, ou bien armé de la verge? Mais, que dis-je? l'Église ne porte pas seulement la verge pastorale ; elle a aussi le glaive , selon le même apôtre : Couvrez-vous du casque du salut , armez-vous du glaive de V esprit, c'est-à-dire du verbe de Dieu. Que si ce glaive se repose et se cache toujours; si on ne le tire jamais pour l'effroi des coupables, qu'arrivera-t-il? A en croire Salomon, les animaux des champs se révolteront contre une main faible ; — ils feront la guerre à leur pasteur , dit un ami de Job. Et que deviendra la perversité des méchans, si l'impunité les rend pires encore? Je passe sous silence

Phinée , Hélias , les Machabées, que l'Ecriture cite et célèbre comme de sévères vengeurs des crimes. Je choisis pour exemple cet homme qui fut le plus doux entre tous les hommes qui vivaient sur la terre. Qui ne sait son nom? Eh bien ! ce grand homme , si renommé pour

son esprit de mansiK^ttide , ne craignit point de venger, par un horrible exemple de mort , les injures de Dieu et les siennes. Je ne m'étendrai pas davantage sur une chose si connue. Parlerai-je de Samuel priant pour ses ennemis ? Citerai-je David épargnant mille fois ses ennemis les plus acharnés? Cependant , Tun tua , déchira de sa propre main le riche roi des Amalécites ; Tautre ne se contenta pas de s'écrier dans le secret de son cœur : Je poursuivrai mes ennemis, je les saisirai , et je ne m'arrêterai point jusqu'à ce quHls aient péri; il les poamÎTil réellement, il les. saisit, et ne s'arrêta point avant de les avoir détruits. Le Sauveur, Jésus miséricordieux, qa'a4-il fait lui-même? n souffrit la flagellation , mais il en flagella d'antres ; il chassa do temple à coups de fouet , de sa propre main , et non de la main d'autrui, les marchands qui se livraient à leur négoce dans le lira saint; et ses disciples se souvinrent alors qu'il est dit de lui dans le PMume : Le zèle de la maison de Dieu me dévore.

Mais pourquoi toutes mes paroles? J'ai Fair de vouloir enseigner Minerve , de jeter une goutte d'eau dans le Rhône, ou de porter du bois à la forêt. Dieu me garde d'un telle puérilité. Quelle est donc mon intention? Je n'en ai qu'une , et je la confie au plus saint, au plus intime de mes amis. Votre béatitude croit peut-être, en lisant ce qui précède , que je suis plus emporté que mes ennemis, et que je veux me rassasier de leurs tourmens et de leurs supplices. Je n'ai jamais été , je ne suis pas , je ne puis pas être leur bourreau ; bien qu'ils se soient rendus fort coupables envers leurs frères, par des médisances, des blâmes et des calomnies ; bien qu'ils les aient mis en pièces comme avec des dents de chiens, et qu'ils aient en quelque sorte déchiré leurs propres entrailles avec leurs ongles; bien qu'ils aient, je le sais, méchamment blessé le corps de leur église , de l'église de Cluny. Qu'ils obtiennent donc leur pardon, si cela vous parait utile ; qu'on aille même jusqu'à les récompenser. La récompense , s'ils n'abusent point de œ bienfait, pourra les exciter à mieux agir, et le pardon les détourner de fautes plus grandes. Mais, me direz-vous, pour que la charité soit pleine , elle ne doit pas se contenter de ne pas faire du mal ; elle doit , pour être entière, faire encore du bien. Allons, bon gré malgré, je serai forcé d'être parfait, comme mon père céleste fut parfait lui-même. Je ne me vengerai pas de mes ennemis : bien plus, je leur ferai du bien. Qu'ils obtiennent des places, qu'ils gouvernent, qu'ils régnent, mais sans moi. Sans moi, et comment? qu'ils aient de ma main des dignités et

des honneurs monastiques : mais non pas autour de moi. Que, loin de moi, ils jouissent de mes droits; qu'ils aient même mon affection, s'ils la méritent : mais qu'ils ne demeurent point à mes côtés. H n'y a point, TOUS le savez , et comme le dit celui que vous connaissez bien , il n'y a point de peste plus nuisible que la familiarité d'un ennemi. Il y a encore un proverbe vulgaire : Être trompé une première fois, e*est un ineon rénient ; une seconde fois , c'est sottise ; une troisième fois, &est tin^ hoiUe. Et pour ajouter quelque chose du langage divin : Ayez ftea«amp d'amis, dit Salomon, mais ne prenez qu'un conseiller entre mille, n semble que je parle en enfant du siècle : et pourtant, Dieu m'en est témoin , je n'ai pas beaucoup de souci du siècle, et j'en aurais bien moins encore, et point du tout peut-être, si les fils du siècle le permettaient. Mais comme ils sont plus adroits à se propager que les fils de la lumière , plût à Dieu que la simplicité de la colombe me f At donnée pour éviter leur méchanceté , et la prudence du serpent pour prévenir leurs malices !

Voilà ce que j'ai à vous dire à présent sur ce point. Quant à la dernière partie de votre lettre, que puis-je répondre aux dignes paroles de votre sainte bouche? Je ne trouve rien qui y puisse suffire. Mais si je suis impuisssant à vous répondre, je puis du moins vous donner un entier dévouement de ccrar et d'ame en échange de la profonde affection que vous me témoignez. Oui, je vous rencontrerai , je vous rejoindrai dans le lieu qui vous paraîtra convenable à vous et k vos affaires. Vous qui vous nommez mon serviteur, autant que je suis le vôtre, je vous verrai, soit à Dijon, soit à Glairvaux même : car je reconnais la vérité de ce que vous mV vez dit; vous ménager, c'est me ménager moi-même.

Page m.

PIERRE A EUGÈNE m.

• Si les desseins de Dieu m'avaient donné une demeure voisme de TOlre paternité , j'aurais désiré tous rendre compte de tout ce que je fais , et vous consulter sur tout ce que je dois faire. Maintenant , éloigné de vous, je souhaite du moins faire souvent ce que je ne puis faire toujours. Cest pourquoi j'annonce à votre bienveillance ce qui est arrivé , depuis mon retour, au château que Hugues-le-Déchaussé bâtissait, pour ainsi dire , sur la tétc même de Cluny. Je m'en étais plaint à vous, yous le savez , et votre prévoyance l'avait frappé d'un sévère anathème. A mon retour donc , j'ai trouvé la forteresse non-seulement conunencée , mais déjà entourée de puissantes murailles, et presque entièrement acheTée, si l'on excepte une tour en pierre , dont Hugues avait déjà rassemblé les matériaux , et en place de laquelle il avait élevé une tour en b<^. Twl trouvé que les miens avaient entouré de fossés et fortifié un des vinagcs de ma juridiction, Glermain , très^ voisin du château de Hugues, pour opposer retranchemens à retranchemens , autant du moins que la brièveté du temps l'avait permis. Pal trouvé tous mes voisins, nobles ec châtelains , et jusqu'aux comtes et aux ducs de Bourgogne eux-mêmes, attirés , comme on dit , par l'appât d'une fortune dorée, et séduits par l'odeur d'une fumée d'argent , excitant de toutes parts les nôtres à prendre les armes. Leurs propos avaient l'air de conseils et de condoléances d'amis : mais, dès que je les entendis, je m'aperçus où ils en voulaient venir, et je fis semblant de leur prêter une oreille complaisante, comme à des conseillers salutaires. Plusieurs des miens poussaient aussi à la guerre , mais dans quel esprit , ils ont pu le voir : ils prétendaient qu'il fallait s'en rapporter à des hommes expérimentés qui , accoutumés aux combats et sincèrement attachés à nous, ne nous engageraient point à une résolution vainc , et ne voudraient pas nous donner des conseib funestes. Un bien plus grand nombre des nôtres affirmaient tout au contraire que jamais Cluny n'avait rien gagné à guerroyer ; qu'il u^ ivait qu'un méchant ou qu'un ennemi qui pût conseiller à des moines le combattre et de ceindre leur cuculle du glaive ; et que ce serait une

monstruosité prodigieuse que de les voir marcher k la guerre dans un tel costume ; qu'il n'y aurait pas assez de rires et de moqueries dans le monde entier pour des soldats et des athlètes de cette espèce ; et que les gens du siècle ne se soucieraient plus désormais de prendre Thabît religieux , s'ils le voyaient ainsi quitté follement par les religieux mêmes; qu'en outre des préjudices sans nombre pouvaient résulter de cette entreprise , puisqu'une défaite aurait bientôt épuisé des revenus plus grands que ceux de l'abbaye , et Tentraînerait insensiblement à sa ruine ; et qu'enfin des hommes entièrement étrangers aux habitudes guerrières, et livrés à des études et è des occupations tout-è-fait opposées, ne pourraient que devenir la proie infaillible et facile d'ennemis rusés, élevés dès l'enfance dans le métier des armes.

Cet avis parut manifestement le plus sage : et par la médiation de Hugues de Berzé et quelques autres chevaliers , et , de notre côté , par les démarches du frère Enguizon surtout , et de quelques autres moines , nous avons fait le traité de paix que voici : Hugues détruit de fond en comble , de ses propres mains, les fortifications qu'il a élevées, et promet par serment de ne jamais élever dans la suite de forteresse dans le même lieu ; il fait don k l'église de Cluny de la montagne ellemême sur laqueUe il avait fait ses constructions ; il jure qu'il s'interdit désormais toute fortification , en quelque lieu que ce soit , depuis son chftteau de Bussières jusqu'à Quny ; il fait la même défense à tous ses héritiers , et il garantit qu'il dressera de toutes ces promesses un acte revêtu de l'autorité et du témoignage de l'archevêque de Lyon et de ses su£fragans , du comte Guillaume , et d'autres nobles du pays. De notre côté , et en échange, nous lui avons donné deux cent vingt livres. Que votre Sublimité sache donc les principales circonstances de cette affaire : car nous n'avons point oublié le conseil que vous nous avez donné , en préférant faire des sacrifices pécuniaires, comme condition de la paix , plutôt que de risquer de bien plus ruineuses dépenses dans les hasards d'une guerre.

être utile è la conversion de ces hommes |ierdus , leur servira moiu» encore dans la traduction latine; mais elle sera utile peut-être h quelques Latins , soit en leur apprenant bien des choses qu'ils ne savent point , soit en leur prouvant, par une lutte décisive , combien est condamnable rhérésie dont ils ont entendu parler. £t pour que nos Chrétiens n'ignorassent rien de cette damnable secte , f ai fait traduire en entier, et dans son ordre , toute la loi , qu'ils appellent , en leur propre langue , Alkoran ou Alkiren. Ce mot d'Alkoran ou d'Alkiren veut dire littéralement collection de préceptes : l'auteur a feint criminellement d>n avoir reçu une partie du Ciel même. J'ai fait aussi traduire quelques-unes de ses fables, dans lesquelles il met en scène un certain juif Abdias et d'autres juifs. Il est impossible de rien voir de plus délirant : dans aucun de ses ouvrages Machumet n'a rassemblé autant de rêves, et n'a mieux ravalé sa secte au niveau des bêtes... Je vous ai tracé le plus brièvement que j'ai pu la vie du faux prophète , et un sommaire de sa loi triminelle , afin de vous les faire connaître et de vous engager à écrire contre une aussi pernicieuse erreur. Car, bien que oc travail ne puisse guère servir , je vous l'ai déjà dit , à ces hommes perdus , je crois néanmoins qu'il est convenable qu'il se trouve dans l'arsenal chrétien des armes contre cette hérésie , comme contre toutes les autres, et vous êtes digne de remplir cette tâche. Que si l'on objecte l'inutilité de l'œuvre , parce qu'il ne se rencontrera personne qui ait à se défendre avec les armes préparées , il faut qu'on sache que, dans la république de Dieu , il y a des choses qu'on fait pour la défense , d'autres pour l'ornement , d'autres enfin dans ce double but Le pacifique Salomou prépara des armes défensives, quoique, de son temps, elles fussent peu nécessaires. David fit des préparatifs d'argent, d'omemens, de matériaux destinés à la construction et à la splendeur du temple divin : mais tout cela ne servit de rien sous son règne ; ce ne fut qu'après lui qu'on en fit l'emploi à des choses saintes. Tous ces préparatifs demeurèrent > il est vrai, quelque temps sans application ; mais la nécessité des temps ne tarda point à révéler l'utilité de ce qui d'abord semblait fort inutile, Mais, de nos jours mêmes, à mon avis , la réfutation du mahoroétisme ne doit pas être nommée chose oiseuse: car, selon l'Apôtre, votre devoir , comme celui de tous les hommes savans , c*est de combattre , de détruire , de fouler aux pieds , oralement et par écrit , avec un zèle infatigable, toute science qui s'élève contre la grandeur de Dieu. Si une réfutation est impuissante à convertir ceux qui sont dans Terreur ,

le savant , le docteur , si le feu de la justice le brûle , doit TeiDer sur les chrétiens inûrmes que les motifs les plus légers peuvent scandaliser ou secrètement émouvoir. Je puis vous citer tous les Pères, et principalement saint Augustin ; bien qu'il n'ait pu ramener à la foi par ses efforts et par ses écrits Julianus Pélagianus et Faustus Manichéus , il n'en a pas moins composé contre leurs erreurs d'énormes volumes. Ainsi fit-il de tous les hérétiques de son temps, et même de ceux qui existaient avant lui ; ainsi fit-il des juifs et des payens ; fournissant des armes contre eox, non-seulement à ses contemporains, mais laissant encore à noos et k toute la postérité les dons de sa piété et de sa science.

Si donc Dieu vous inspire la volonté de traiter un tel sujet (car, par la grâce de Dieu , vous en avez le talent ) , écrivez, et je vons enverrai le livre que je ne vous ai point encore adressé ; afin que , par votre bouche pleine des louanges divines , l'Esprit de bonté réponde à l'Esprit de méchanceté , et que les trésors de votre sagesse comblent cette lacune dans les trésors de l'Église. Envoyez-moi , je vous prie , par le présent porteur ou par un autre , la lettre que vous avez écrite à quelques Chartreux, et dans laquelle vous leur répondez sur les préceptes de leur règle et sur divers usages de l'ordre monastique. Je n*aî lu cette lettre qu'une seule fois à Cluny , et depuis ce temps-lè je n*aî pu me la procurer pour la relire. Je vous aurais adressé, de mon côté , à vous , mon savant et cher ami , si je l'avais eue à ma disposition , l'épitre que j'ai composée, il y a quatre ou cinq ans, contre certains articles de l'hérésie provençale , afin que vous la lisiez , et que yous suppléiez k ce qui pourrait y manquer par un traité ou une lettre de votre main. Mais je n'ai pu vous la transmettre , car im de dm frères l'a emportée dernièrement en Auvergne , et j'en ai moi-même envoyé une copie en Provence avec un autre traité contre les mêmes hérétiques. Je vous l'enverrai dès que j'aurai pu en faire prendre copie sur un autre exemplaire. Sur tout cela dites-moi votre avis ; et , bien que mille empêchemens m'aient obligé à vous écrire bien tard , veuillez , si vous le pouvez , ne pas me faire attendre long-temps votre réponse.

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PIERRE A GUIGON , CHARTREUX.

Je vous ai envoyé la vie de saint Grégoire de Naziance et de saint Chrysostôme, comme vous me Tavez demandé. Je vous ai adressé en même temps le petit livre, ou plutôt la lettre du bienheureux Ambroise, contre le rapport de Symmaque , préfet payen de Rome , lequel , au nom du Sénat, demandait que les Empereurs rétablissent dans la ville le culte des idoles. Bien que Symmaque , en son rapport, se montre un orateur très*délié , cependant , pour le style comme pour l'harmonie , Ambroise et notre remarquable poète Prudence lui ont très-victorieusement répondu.

Je ne vous ai point fait passer le traité de saint Hilaire sur les psaumes , parce que j'ai trouvé dans mon exemplaire la même faute que dans le vôtre. Tel qu'il est, cependant , si vous le voulez , écrivezmoi et je vous l'enverrai. Nous n'avons pas Prosper contre Cassien, vous le savez : car nous l'avons envoyé à saint Jean d'Angely en Aquitaine; mais une autre fois, s'il vous est nécessaire, je pourrai vous le transmettre. Envoyez-moi , s^'il vous plaît , le grand volume des épitres de saint Augustin , qui contient presqu'en conmiençant les lettres du saint Père à saint Jérôme , et celles de Jérôme à lui-même. Car, par un singulier accident , un ours a dévoré , dans une de nos maisons , une grande partie de ces lettres.

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PIEHRE A ROGER, ROI DE SIQLE.

C'est par moi que les rois régnent, dit la Sagesse de Dieu, et qae les législateurs décrètent la justice. Puisque les conseils célestes vous ont mis au nombre des rois , nous remercions , autant qu*il est en nous , la souveraine providence , non-seulement d^avoir placé votre soblimité à la tête de grands peuples , mais encore d^avoir songé avec prévoyance aux besoins des nations qu'elle vous a données à gouverner. C*est pourquoi nous nous réjouissons et nous nous glorifions dans le Seigneur ; c'est pourquoi nous embrassons de tout notre sincère amour votre grandeur , bien que votre visage ne nous soit point connu : et nous prions humblement et fréquemment le tout-puissant Sauveur d'élever magnifiquement votre puissance royale, pour Thonneur de son nom et pour le salut de son peuple. Et qui ne se réjouirait, qui ne s'unirait k vous de tous ses efforts, s'il le fallait, pour conserver, augmenter, étendre les bienfaits d'une paix profonde que Dieu , après tant d'orages, de maux et de guerres, a répandus par votre main sur la Sicile, la Fouille, la Calabre et plusieurs autres contrées? Est -Il un seul membre de l'église de Dieu qui ne s'applaudisse dans le Seigneur du repos si ferme et si stable rendu et conservé par vous à tant d'églises? En apprenant que les clercs , les moines , les nobles , les habilans de la campagne , les marchands chargés d'argent et de marchandises, et , en général , toute la population de vos états , jouissent en paix de leurs propriétés respectives , délivrés , par vous , de toute cndnte des tyrans de passage , des ravisseurs et des voleurs mêmes ; en apprenant que tous ces biens sont assurés à tant d'hommes , de classes différentes, par un seul bon prince , qui ne rendrait grâces de toutes ses forces au Roi des Rois, et ne le conjurerait de conserver et d'agrandir le royaume d'un tel roi? Voilà ce qui , d'abord , m'a porté à vous aimer; voilà ce qui m'a forcé de vous admettre au nombre des plus grands amis et des plus illustres bienfaiteurs de l'église de Cluny, entre les plus grands rois de la chrétienté, les rois de Rome , de France , d'Angleterre et d'Espagne. Voilà pourquoi , depuis long-temps , je prie Dieu pour voire repos, voire honneur et votre salut , et j'appelle sur vous les bénédîr-

tions ei les prières de tous les hommes, excitant en TOtre faveur les étrangers aussi bien que mes compatriotes. J'en ai pour témoins ma conscience, le chancelier de TégUse romaine et le pape lui-même. A Pise, à Rome, en Gaule , de Tiye toîx quand j'étais auprès de lui , par mes lettres quand j'en étais séparé , je n'ai point cessé d'entretenir le Sainl-Père dans de pacifiques intentions à Totre égard. Je l'ai averti , je l'ai prié de ne point se fier à vos ennemis qui menaçaient votre repos et vos droits. Cette réconciliation, bien que kmg-temps différée, mais enfin réalisée , à notre grande satisfaction et à la grande joie de tous les amis de la paix , nous invite à rendre à Dieu nos actions de grâces. Je vous prie donc, et autant que j'en ai le droit, je vous avertis , comme mon illustre et cher ami , d'embrasser de tout votre cœur cette paix avec votre pasteur et le chef suprême de l'église de Dieu , et de mettre tout votre zèle à la maintenir. Que dans les choses spirituelles et temporelles , il se réjouisse en vous , comme dans un excellent fils , et vous en lui , comme en un père bienveillant.

Je vous renvoie avec celte lettre Gaufridus, notre fils, qui m'a apporté la vôtre si pleine de bonté. Je recommande à votre indulgence royale et le messager et le petit monastère confié à sa direction, le seul que Cluny ait encore dans votre royaume de Sictle. Il m'a dit combien vous témoignez d'amitié à lui et à son couvent ; je vous en remercie ; et si , jusqu'à présent , nous n'avons qu'un seul monastèrr en Sicile , je compte bien que l'amitié particulière d'un si grand ami n'y laissera point long-temps ce couvent tout seul. Car, si Dieu inspirait cette pensé à votre cœur royal , on verrait se multiplier cet humble oommencement; la semence déjà jetée sur votre terre produirait une ample moisson, et dans nos âmes aussi croilrait le désir de multiplier en Sicile des élablissemens monastiques. Votre sagesse le sait bien, la meilleure excitation à un plus grand travail, c'est l'espoir d'un plus grand gain. J'appelle un plus grand gain la muUiplicatîon des personnes religieuses; parce qu'un plus grand nombre de moines conserve bien mieux qu'un plus petitia religion monastique : car, comme dit l'Écriture, wmlheur à l'homme seul ; t^il tombé , il me se tramera personne qwi le relève; et encore : le ftère aide le frère, comme une ville pniseamte et fortifiée. Si donc le nombre de nos frères ou de nos maisons religieuses pouvait s'accroître , ce serait redoubler notre zèle à propager la religion monastique. Votre trésor royal ne pourrait pas s'enrichir d'une plus précieuse richesse que de celle qui, montant de la terre audol, no

devient jamais la proie des voleurs, et ne craint, selon rEfangile, ni la corruption des vers , ni la main des ravisseurs. Soyez exdtë de plus en plus à bien faire , non-seulement ce qui est le plus important, par h crainte de Dieu , cette force principale de tous les états , mais encore par la bonne renommée de vos vertus, dont Je tous ai parlé, et qui s'étend partout. Il est glorieux à un grand roi de s'incliner devant la justice , par la crainte de Dieu ; il lui est utile et honorable toat ensemble de vouloir étendre encore son illustre renom.

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