PIERRE A UN SOLITAIRE
Après ma conférence avec le prince d'Aquitaine, que j'ai trouvé tellement enivré du calice de Babylone qu'il n'a point voulu boire au calice du Christ, et tellement plein du poison du schisme que l'antidote catholique a été sans vertu sur lui , je me suis résolu à revenir sur mes pas, jugeant inutile d'aller plus loin. Je n'ai pas voulu cepoidant reprendre le même chemin par lequel j'étais allé : j'ai voyagé sur Icf frontières de l'Anjou, du Mans et de Normandie; et, après avoir parcouru presque tous les rivages de l'Océan occidental , je suis rentré en France avec mes compagnons, et suis venu à Paris adorer la naissance du Sauveur. Là, me souvenant de toi, et, pour mieux dire, ne t'ayani jamais oublié un seul instant , je supporte ton absence avec autant de peine que ta présence me cause de joie. Pour adoucir cet eumi autant que les circonstances me le permettent, j'ai voulu du moins, du bas de la plaine où je vis, t'écrire à toi qui habites au sommet de la montagne. Ainsi, pendant que tu liras mes pages, je croirai, dans mon ame , être plus près de toi; et tu songeras , toi , à l'immense intervalle qui sépare l'humilité de la plaine où je demeure de la hauteur des montagnes que tu habites. Du haut de ta montagne, toi, tu contemples librement le ciel ; moi , placé dans une région inférieure , je suis à peine an nombre de ceux qui, selon le prophète, entreront dans Uê Umuo oMt- $és de la terre, et je n'aperçois de tous côtés que des champs toot ouverts et des plaines couvrant de vastes espaces. Toi , du lieu que ta occupes, tu semblés fouler aux pieds le monde situé au-dessous de loi ; moi , foulé aux pieds de tous , je pleure en disant avec le psafaniste : Mes ennemis m'ont foulé aux pieds tout le Jour, Toi , entouré de l'épaisseur de tes forêts , tu es caché là-haut comme dans la vallée la plus profonde : moi, exposé de tous côtés au souffle des vents, je suis emporté partout où m'entraîne la capricieuse violence dé leurs rourans. Toi , touchant à peine la terre de tes pas, tu es comme suspendu au ciel par les efforts de ton ame ; moi , attaché fortement à la terre du poids de mes pieds , je souille , hélas ! sans cesse mes traees d'une poussière impure. Plût à Dieu encore que je ne fusse souillé que iFune poussière légère et que je pusse promptement la secouer! Plût à
Dieu que , par nécessité , et quelquefois volontairement , Je ne fusse pas plongé tout entier dans la boue des affaires du siècle ! Et quand J*y suis plongé, plût à Dieu que je pusse en sortir aussitôt, et m'écrier avec le prophète : Seigneur, arrachez-mai à celle boue, de peur que je n'y reste enfoncé!
Mais, pour déplorer mes misères, je n>nvie point pour cela ta félicité. Je n'en suis point jaloux, et je m'en réjouis au contraire : et si je ne puis par mes œuvres imiter la vie des saints, j'ai résolu toujours de Tentourer respectueusement d'une affection pieuse. Du haut de tes montagnes, souviens^toi donc de nos vallées : car Moise, en gravissant la montagne sainte , n'a point oublié le peuple qu'il avait laissé au bas , et il a supplié pour lui la miséricorde de Dieu. Et, bien qu'il eût sur la hauteur un entretien plus intime et plus familier avec Dieu , cependant il faisait d'abondantes prières pour ceux qui étaient demeurés dans la plaine. Dieu leur disait, par la bouche de son législateur : ^t quelqu'un d'entre tous louche la montagne, il tnourra ; et pourtant ce qui se passait sur le mont sacré avait pour objet sublime de sauver le peuple de la mort. Tout ce que faisait Moïse seul dans le haut lieu profitait au salut de tous ceux qui étaient restés dans les vallées. C'est pour eux qu'il gravit la montagne, pour eux qu'il y jeûna quarante jours, pour eux qu'il reçut la loi sur des tables gravées du doigt de Dieu , pour eux qu'il obtint avec peine, par la multitude de ses prières, le pardon du sacrilège; pour eux enûn qu'il affronta non-seulement la solitude des lieux élevés , mais jusqu'au danger de sa propre vie. C'est ainsi que notre Seigneur et Sauveur, après une prédication salutaire, quand il avait guéri les corps des hommes et opéré une foule de miracles, montait sur les collines, comme parle l'Evangile : et ayant renvoyé la fouit, il monta seul sur la montagne pour y prier; et ailleurs : Jésus alla donc sur la montagne y et il y demeurait avec ses disciples; et ailleurs encore : // passait les nuits sur le mont des Oliviers, et au point du jour il descendait dans le temple et il y enseignait. L'évangéliste saint Luc indique bien les habitudes du Christ en ces paroles : Dés qu'il sortait , i7 allait , selon sa coutume , sur le mont des Oliviers. Dans la solitude même de la montagne, il ne priait pas avec les autres , il priait è l'écart : il disait à ses disciples , selon le même évangéliste : jésseyez-vous irijusqu^à ce que je sois allé et que f aie prié; et se séparant d'eux de la distance du jet d^une pierre , il tomba
remplissais à mon égard ce divin précepte : Si tu tois Vâne de ton voisin tomber sur le chemin, lu ne passeras pas outre, mais tu l'aideras à le relever, Cest ton amitié qui , semblable à la corde d'une ancre , pour parler comme saint Grégoire , me retenait au-dessus des eaux , m'empécbait d'être submergé par les vents contraires , et , malgré les flots agités, mVrétait près du rivage. As-tu donc oublié avec quelle fréquente ferveur nous causions des misères multipliées du monde , et combien tu déplorais avec larmes mes propres périls? Ne te souvient-il plus de mon dessein , tant de fois repoussé , de fuir toutes les choses terrestres et de me consacrer à Dieu tout entier ! Oh ! que de fois, notre porte fermée , nul mortel n'étant admis entre nous , n'ayant d'autre témoin que celui qui ne manque jamais à ceux qui pensent i lui ou qui parlent de lui , n'avons-nous point parlé avec crainte de Taveuglement et de la dureté du cœur humain , des pièges divers du péché , des embûches nombreuses du démon , des abîmes des jugemens de Dieu ; de ses terribles desseins sur les enfans des hommes, selon qu'il prend à son gré pitié des uns, et qu'il abandonne les autres à leur endurcissement ; de la fatale ignorance de l'homme qui ne sait s'il est , aux yeux du Seigneur , digne d'amour ou de haine ; de notre sort futur incertain et formidable ; du grand salut apporté au genre humain par l'Incarnation et la Passion du fils de Dieu ; du jour redoutable du jugement dernier ; de la sévérité incompréhensible de la sentence divine qui condamne les méchans à des peines étemelles , ou de la miséricorde inénarrable avec laquelle il donne aux bons une étemelle récompense ! De semblables entretiens, loin du bruit du monde , faisaient presque de moi un ermite au milieu des hommes , et étaient pour moi comme le tabernacle du Seigneur , où j'échappais aux tumultes terrestres , comme autrefois Moïse s'y dérobait aux pierres des Juifs. Là je me reposais de ma lassitude des contentions humaines et des disputes des procès. Là , je venais me distraire des soins soucieux de mon modeste patrimoine , et des accablemens de mille inquiètes dissensions. Affligé de l'invasion des voleurs , de la mort des miens , de la dévastation de nos domaines , je me réfugiais là pour dissiper les chagrins de mou ame : c'est là que je me lavais des souillures du siècle , et que j'eflàçab toutes les traces de la contrainte et de la dissimulation. Que dirai-je de pins? En vérité , pour parler comme Isaîc , ce tabernacle me défendait contre les ardeurs du jour , et me mettait à l'abri de la pluie et de la tempête. Et non-seulement dans le monastère » mais partout où j'allais.
je t'avais pour compagnon de ma vie. Dans les voyages que noas sions ensemble dans les contrées les plus diverses, ni les feozda solefl, ni les glaces de Borée , ni les tourbillons des vents, ni l'haniidité da climat, ni la boue profonde des chemins, ni les aspérités des montagnes, ni la profondeur des vallées , ne nous séfiarèrent jantis. Ptt^ tout où les flots de la mer nous laissaient un peu de repos, nous retrouvions nos conversations secrètes. Je te trouvais si bien d'aoeord avec mes pensées , je remarquais si bien dans toi les mêmes impressions , les mêmes inclinations que les miennes , que c'est en toi seul que f ai pu faire Tépreuve de cette définition de l'amitié véritable : avoir les mêmes sympathies et les mêmes antipathies. Ce qui te déplaisaît ne pat jamais m'être agréable, et je ne sentis jamais d'éloignement pour les choses qui t'agréaient ; et Ton pouvait répéter de nous , que nous n'étions pas deux âmes en deux corps, mais que la même ame semblait habiter en nous. Et si une telle intimité , qui confond moins meore les substances qu'elle n'unit les volontés , a pu produire de pareils effets même parmi les hommes qui ignoraient le vrai Dieu, faut-ii s'étonner ci la charité divine, que l'Esprit saint répand dans le cœur des liommcs, nous a si fortement unis en celui qui est l'auteur de toute unité , et qui disait à son père en parlant de ses disciples : Mon père, qu'ils ne fautmi
qu'un j comme nous ne faisons qu'un nous-mêmes?
Ah ! que je voudrais ( et ce désir n'est pas trompeur puisque tn le partages ) que je voudrais pouvoir, comme parle Isale , me cacher moimême dans la terre creusée , pour me dérober à la terrible fÊCt au Seigneur, qui viendra bientêt frapper la terre , et saura bien y chercher , non pas seulement mon esprit , mais jusqu'au dernier atAme de mon corps , dans les fentes du rocher et dans les pierres d'une grotte ! Mais , si cela ne m'est point donné , imitons du mmns celui qui disait, au milieu des populations immenses qui l'entouraient, parmi les festins royaux, et dans de$ murailles dorées : Foild quefaiprisla fmtê , fiM je me suis éloigné^ et que je suis resté dans la solitude. Construisonsnous dans le secret de notre cœur , comme au sein des montagnes les mieux fermées , une solitude profonde , où puisse se trouver on véritable ermitage digne des vrais contempteurs du monde , où nul homme du dehors ne soit admis, où vienne mourir le bruit et le fracas Jes tumultes mondains , où Ton puisse entendre la voix de Dieo dans le plus léger souffle de l'air , sans avoir besoin des sons d'une voix corporelle ! Réfugions-nous sans cesse dans cette solitude , ô mon trè»dier
fils, tant que nous sommes enoore mélës à U foule des hommes, emprisonné^ dans ce corps, et comme exUés du Seigneur ; et trouTons au-dedans de nous-mêmes (car le royaome de Ih'eu est en nous) ce que nous chercherions à rextrëmité de Tunifers. Là , livrons-nous à des adorations silencieuses et solitaires, prostemon»-nous devant Dieu, pleurons devant le Seigneur qui nous a faits, répandons nos cœurs devant lui , et , comme dit saint Jérôme , déplorons à la fois nos propres misères et celles du monde. Oh ! nous avons bien sujet de pleurer : car, sans parler de nous-mêmes , le monde n'est-il pas dans la mauvaise voie , ne sommes-nous pas menacés des temps les plus périlleux , l'iniquité n'abonde-t-elle point , et la charité n'est-elle pas glacée? Y a-t-il aujourd'hui vraiment un homme saint sur la terre , et la vérité n'estelle pas diminuée pour les fils des hommes? Us se sont tous écartés du droit chemin , et leurs ODuvres sont devenues vaines; U n'en est pas qui fassent le bien, pas même un seul, et tous les jours les boDunes corrompus crucifient et raillent en leurs passions le fils de Dieu , avec une sorte de rage judaïque , amassant sans relâche contre eux-mêmes les trésors du courroux divin , au jour de u colère, et fournissant , chaque jour, comme un aliment éternel au feu qui doit les dévorer à jamais. . . .