CHAPITRE PREMIER
Cluny.
A quatre lieues de Màcon , et presque sur les confins de la Bourgogne méridionale j la jolie petite ville de Cluny se cache entre de grandes montagnes couvertes encore de forets. Bâtie elle-même sur le penchant d'une haute colline, elle s'abaisse doucement dans une riante vallée , embellie et fécondée par les mille sinuosités de la Grosne. Cette rivière court des monts Beaujolais à la Saône , du midi au nord , arrose en passant fes prairies clunisoises , embrasse la ville dans ses replis, et vient former, comme à ses pieds, une lai^e et bruyante cascade , inconnu Niagara , admirée seulement par les maîtres d^ine usine moderne qu'elle enrichit. A voir les murs presque intacts qui tournent autour d'une enceinte vide et déserte , remplie de jardins et de champs labourés , aussi étendue [lourtant que celle de Mùcon ; à
voir les bastions , les tours rondes ou carrées qui interrompent et gardent les murs ^ à regarder ces portes antiques , tant aimées de Tartiste, ornées encore de leurs mâchicoulis ; à suivre de Tœil enfin des rues étroites, sombres, sinueuses, escarpées , et les débris des clochers qui survivent partout à tant d'autres ruines , la pensée remonte involontairement au temps du moyen-âge, et se demande si Gluny ne fut pas ([uclque chose à cette époque si profondément oubliée aujourd'hui , que la mode seule ressuscite un peu parmi nous, mais dont nous resterons toujours séparés par deux abîmes, rignorance et l'intérêt d'un siècle positif.
Si Ton a passé quelques heures dans Tintérieur de la ville , on ne tarde point à savoir le secret de son ancienne existence. De quelque coté que Fœil ou l'oreille se tourne , il est question d'abbaye. Que la population naisse , se marie ou meure , c'est a l'aUMiye qu'on l'enregistre et qu'on la (gouverne : car c'est là que se tiennent les rôles de l'étatcivil et de la conscription, et toutes les séances de l'autorité municipale. Aux jours des fêtes ou de la promenade, on court à l'abbaye encore. De toutes les parties d'un vaste enclos , complètement fermé de grandes murailles , égayé par trois pièces d'eau poissonneuses , planté de jardins , de vergers et de grandes avenues d'arbres , ce que les habitans préfèrent , c'est l'allée de Prov^ence , ainsi nommée , je crois , parce qu'elle est située au midi. Là, je m'en souviens , dans les dernières années de l'empire , les pauvres prisonniers cspagnob allaient , enveloppés dans leurs manteaux bruns , se coucher au soleil , comme au soleil d'Andalousie , le long d'un grand mur tout tapissé d'abricotiers et de vignes , percé de meurtrières , et couronné d'une pesante galerie. L'école des cnfans , la prison des malfaiteurs , la salle de bal et des céréiiionics , raudiencc des plaideurs , les guin-
(guettes et le jeu de quilles des artisans , le salon des spectacles : tout est réuni , confondu dans les immenses bàtimens de Tabbaye. Ce qui n est pas destiné aux usages publics enricbit de plus d'un bail utile la caisse municipale. Il n est pas jusqu'au moulin où se moud le blé de la ville , qui ne se trouve aussi dans ce lieu : et, quand il pleut , cette bonne et hospitalière population , qui s'est divisé à l'inGni l'héritage des moines , va se promener encore et se réfugier sous de vastes cloîtres, où s'étalent périodiquement, tantôt les petites boutiques si fréquentées des jeunes filles , tantôt les provisions moins frivoles d'une halle aux blés. L'espace renfermé entre les quatre faces du cloître , autrefois rempK de fleurs et d'eaux rafraîchissantes , a conservé son ancien nom de jet (Tôau , et sert aujourd'hui de place publique, de marché : prêt à se couvrir, à de rares intervalles, des préparatifs d'un mesquin feu d'artifice, d'une ménagerie ambulante , d'un théâtre de polichinelle , ou de la maison de bois d'un entrepreneur de chambre obscure et de fantasmagorie.
Mais ce n'est pas autour de ces constructions assez modernes , de ces jardins , de ces grands espaliers plantés par les moines , que l'ame doit surtout chercher la mémoire du passé. Là aussi il y avait une belle et noble église , une de ces églises tout à la fois centre de civilisation et luxe monumental du moyen-âge. En 1811 , bien que la main des utilitaires eût déjà dispersé et vendu les pierres du temple, bien qu'un grand chemin coupât déjà par la moitié l'immensité de la basilique , cependant trois énormes clochers, couverts en ardoises , et brillant de loin au soleil ; le grand portail surmonté de sa rose et encadré entre deux grosses tours carrées ; quelques arceaux de la grande nef suspendus dans Fair et interrompant la vue du ciel d'espace en espace ] les
colonnes du cliœur encore debout ^ Tabside presque intacte avec ses vieilles peintures , et quelques chapelles des bascotes , témoignaient assez de la splendeur et de la mesure du colossal édifice. Aujourd'hui, hors un clocher et une chapelle 9 tout a disparu. Il faut se hâter, si Ton veut se rappeler rétendue et la place même du monument : car le sol oîi il s'élevait est parcouru maintenant dans toute sa longueur par une seconde grande route qui , venant joindre à angle droit le chemin dont nous avons parlé , conduit aux murailles blanches et nouvelles d'un haras départemental , construit , hélas ! sur remplacement de Féglise elle-même et dans les beaux vergers du monastère.
Et cependant ce monument religieux, dont la destruction entière est si profondément regrettable pour les arts, a été le foyer d'une vie morale désormais éteinte , d'un mouvement social que nous comprenons à peine , et qui est perdu sans retour. N'est-il pas permis au moins de se reprendre à quelques souvenirs qui vont mourir bientôt , et de réveiller un peu ces moines endormis dans leurs tombes d'un sommeil si lourd et si irrévocable ?
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