CHAPITRE II
ComidéraiioM générales sur les monastéreê et sur linstilut
bénédictin.
Je sais bien que la vie monastique n'excite guère , de nos jours, la curiosité mondaine. Génération renouvelée par les révolutions , élevée au bruit des tambours et des discordes civiles, nous nous intéressons médiocrement aux ruines des vieux cloîtres ; nous n*avons que des rires dédaigneux pour les hommes qui les ont habités. Que dirai-je de plus? Il s^en est peu fallu que , vers la fin de la Restauration , la robe d'un capucin n'excitât une émeute populaire dans la France méridionale ! Si Ton veut pourtant avoir Tintelligence des monastères , il ne suffit point de jeter dans un album doré l'esquisse d'un pan de mur croulant, d'une façade envahie par le lierre et les fleurs sauvages , d'une voûte de cloître ouverte au grand jour ; il faut encore, pour animer ces témoins muets d'un autre âge , les peupler d'habitans , étudier leurs annales, leurs passions, leurs travaux, toutes les raisons enfin de leur existence.
Car je ne suis pas de ceux qui croient ciuc le pas^c a
besoin d'excuses , et ne se peut expliquer qu'en demandant grâce pour ses erreurs. Orgueilleux enfans , nous avons brisé les vieilles choses comme des jouets , et nous soufl^ns à peine qu'on nous en parle sérieusement. Nous sommes fiers de notre inquiète civilisation du 19* siècle ; et, prenant en pitié toutes les institutions qui nous précédèrent , nous nous imaginons follement que Tétat social où nous vivons durera plus long-temps que ce que nous avons détruit , et résistera seul au flot des siècles. G)mme si nous étions destinés à arrêter le mouvement du grand cycle humain ! comme si , pour avoir ri de nos ancêtres , nous n^étions pas réservés aux mépris moqueurs de nos héritiers ! comme si enfin un peuple destitué de ses vieilles croyances , privé de symboles précis, de mœurs arrêtées, ballotté dans de vagues idées de liberté métaphysique et de progrès indéfini , avait le droit de rire de rien, de compter sur rien, et pouvait jeter aucune ancre dans l'avenir !
De grands monastères ont vécu en France. Ils avaient rempli la tâche qui leur fut assignée par la providence dans Fère des sociétés modernes ; leur vie était accomplie , ils n'avaient plus qu'à nx)urir. Mais ils étaient riches encore et puissans , odieux par conséquent à ceux qui voulaient renverser leur puissance et disperser leurs richesses. Tant que leur grande ombre a pu se dresser devant les possesseurs de leurs dépouilles, on les a traités en ennemis vaincus ; et surtout , comme nous faisons en France, on les a tués par le ridicule. Mais ib sont bien morts aujourd'hui : les casernes, les usines ont triomphé : mille propriétés privées ont fractionné le patrimoine monacal en des portions infinies. Chacun peut être bien tranquille sur ses intérêts égoïstes ^ l'heure est donc venue peut-être de moins médire et d'être juste.
Une chose m'a toujours surpris : c'est la timidité avec
laquelle les hommes mêmes qui ont cherché a réhabiliter le respect des temps religieux et anciens ont parlé des ordres monastiques. Si ces pauvres moines n^eussent pas copié quelques manuscrits , ou défriché quelques terres incultes , peu s^en faut que leur cause n^eût été abandonnée par leurs défenseurs : considérations étroites, que n'expliquent peutâtre pas suffisamment la force du préjugé populaire , notre éducation Toltairienne, et Timmense intervalle moral, je ne dis pas de temps , qui nous sépare des habitudes monastiques ! Chez nous, il est vrai , les petits enfans poursuivent un habit de moine comme un vêtement de carnaval ; peu de Français ont tu des monastères *, et , quand nous en rencontrons dans les pays étrangers , nous nous croyons transportés dans un monde nouveau , et le sourire de nos lèvres sert à déguiser notre étonnement et notre inexpérience. Mais comment la pensée de Técrivain se laisse-t-elle dominer par ces sentimens vulgaires , et ne combat-elle point les irréflexions du siècle ?
L'histoire des ordres monastiques est une histoire importante à faire , non pas, comme Font essayée les compilateurs studieux des derniers siècles , en accordant une trop grande place aux petits détails de la vie intérieure, aux pratiques religieuses , aux cérémonies, aux coutumes , aux vctemcns, h la chronologie des abbés , et à toutes les complications des règles diverses *, mais considérée dans ses rapports avec la civilisation générale , mais étudiée dans son influence sur réducation religieuse et morale de FEurope. Je ne puis pas, je ne veux pas, à propos de Tabbaye de Cluny, m'égarer en de trop longs développemens. Qu'on me permette toutefois quelques idées générales , sans lesquelles il n'est pas plus possible de comprendre un seul monastiTc que de les comprendre tous.
Les monastères ont duré près de 1400 ans dans notre pays : ils durent encore ailleurs. Ce seul fait suffit à un esprit sérieux pour accorder une grave attention aux institutions monastiques. Il faut de profondes racines dans les lieux et dans les temps, pour qu'un établissement compte autant de siècles. Certes , ni dans le passé , ni dans Tavenir, on ne citerait beaucoup de choses humaines à qui fut ré^ serve un pareil destin. Que sont devenues tant de dynasties royales , et combien dureront nos royaumes nouveaux ?
Personne n'ignore que les moines ont une origine orieO"taie. Les habitudes contemplatives de FOrient, Texaltation de ses mœurs religieuses, jointes aux inclinations de la nature humaine , devaient jeter là plus qu'ailleurs dans les extraordinaires pratiques de l'isolement et de l'austérité , et disposer les imaginations à fuir la corruption et les bruits du monde. Les traditions judaïques, la secte des Esséniens, par exemple, semblent les précurseurs de l'institut monastique, dont quelques-uns vont chercher des symboles jusque dans la vie des prophètes Elisée , Élîe, et de saint Jean-Baptiste dans le désert. L'apparition du christianisme au milieu d*nne société vieillie et corrompue ne tarda point à fkire parcourir aux chrétiens orientaux les divers degrés de la vie solitaire. Les temps de persécution religieuse et de désordre moral remplirent les déserts de la Thébalde. Quelques hommes d'abord , sans se séparer du monde , s'imposèrent un rigoureux silence , le jeûne , le célibat , et toutes les austérités de la vie ascétique. D'autres se réfugièrent au milieu des forêts, absolument seuls , livrés aux pénibles pratiques des anadio* rètes et de la vie érérmtique. Ceux-là , choisissant un moyen terme entre la solitude absolue et les avantages d'une communauté véritable , construisirent leurs cellules les unes près des autres , et , continuant d'occuper seuls leur cabane
IKirticulière , méritèrent le nom de moines , tout en se réu* nbsant dans leurs exercices religieux. Ceux-ci, au lieu de rester dans des huttes séparées , cédant encore plus aux instincts de la sociabilité humaine , se rassemblèrent dans une habitation commune , dans une seule maison , et don* nèrent ainsi son dernier développement à la vie cénobidque, au monastère, tel que nous le concevons en Europe.
Saint Macaire , saint Antoine , saint Hilarion , saint Pacôme, mais surtout saint Antoine, sont bien connus dans les annales de la vie solitaire. Par eux et par leurs disciples , rÉgypte , la Syrie , la Palestine , la Thrace , rillyrie , le Pont, la Cappadoce, et toutes les autres provinces de l'Orient , furent remplis successivement de toutes les exaltations du zèle monastique. Les hommes les plus illustres du christianisme , les Athanase , les Basile , les Grégoire de Nazianze , les Jérâme , se déclarèrent les patrons de cette vie nouvelle, dont les austérités frappaient les peuples de respect et d'admiration , et qui contrastait si fort avec la dépravation du vieux monde dégénéré.
A ces mcHnes innombrables , que Ton comptait en Orient par cent mille, il fallait imposer un ordre , de la régularité. Vers la fin du 4* siècle, saint Basile écrivit une règle qui fut bientôt acceptée par tous les monastères de l'Orient , à peu près comme Tunique discipline ; elle y règne encore aujourd'hui , et même en Russie , dont la civilisation est à tant d'égards orientale.
Dans le même temps , saint Athanase, chassé d'Alexandrie par les Ariens, apportait à Rome et dans l'Occident les institutions monastiques. Saint Ambroise les favorisa à Milan , saint Martine Tours, saint Augustin en Afrique, saint Hilaire à Poitiers. Au commencement du 5' siècle , Cassien avait fondé à Marseille le monastère de Saint-Victor, et saint
Fortunat celui de Lérins , dans une des îles d'Hières ; un peu plus tard ceux de Saint-Claude et de Grigny s'éleyèrent en Franche-Comté et dans le diocèse de Vienne. L'Italie , la France et toute l'Europe se couvrirent d'une foule innom* brable d'institutions pareilles.
Mais cette population de moines, ardente, exaltée, ne fiûsait pas encore une partie essentielle de l'ordre ecclésiaslique. Née, en Occident comme en Orient, au milieu des désordres d'une civilisation qui tombe , d'une société qui 8*en va , elle restait distincte du clergé , ne s'engageait point d'abord dans les ordres , ni même par des vœux religieux ^ conservant ainsi plus de puissance aux yeux des peuples par sa vie indépendante et par ses austérités, elle mêlait ensemble, et continuellement, les quatre degrés divers de l'instîtat monastique, malgré les réclamations anciennes du clergé séculier, et surtout des évéques.
Un homme venait de naître qui devait imposer à cette multitude irrégulière des statuts long-temps célèbres , et devenir le législateur de la vie cénobitique. Dans les pre-> mières années du 6* siècle , saint Benoit avait écrit sa règle en Italie , et fondé l'illustre abbaye du Mont^Cassin. Son disciple , saint Maur, passa les Alpes avec quelques compagncms , et nous apporta les lois de son maître, qu'il appliqua d'abord aux monastères de Glanfeuil, en Anjou y et de Saint-Maur^ur-Loire.
La règle de saint Benoît fit en France des progrès rapides ; et le 6* siècle n'était pas achevé , que presque tous les monastères de France étaient fondés ou réformés sekm le code bénédictin : succès incroyable , mais qui s'explique, si Ton réfléchit que le pape saint Grégoire-le-Grand voulut composer lui-même un commentaire sur la règle de saint Benoît.
La vie cénobilique convenait surtout à nos pays occiden* taux , où les exagérations de la solitude et de la macération corporelle convenaient moins à un climat plus rude^ à des imaginations plus calmes. La réforme de saint Benoit était d'ailleurs humaine et raisonnable , sans cesser d^étre austère. Le travail des mains , Thumilité , la chasteté ^ Tobéiaaance , en étaient les traits principaux. Les ex^tsices religieux n'étaient point trop multipliés , ni les méditations trop fréquentes. Le point le plus rmnarquahle était sans contredit le pouvoir absolu conféré au chef du monastère. Le chapitre 3 de la règle disait : (1) « Toutes les fois que quelque « chose d'important doit avoir lieu dans le monastère , que « l'abbé convoque toute la congrégation , et dise de que» il « s'agit ; et qu'après avoir entendu l'avis des frères , il y « pense à part soi, et Sàsse ce qu'il jugera le plus conve- « nable. Nous discms d'appeler tous les frères au conseil , a parce que Dieu révèle souvent au plus jeune ce qui vaut « le mieux. Que les frères donnent leur avis en toute sou- K mission , et qu'ils ne se hasardent pas à le défendre avec « opiniâtreté : que la chose dépende de la volonté de l'abbé, « et que tous obéissent à ce qu*il a jugé salutaire. Mais , de « même qu'il convient aux disciples d'obéir au maître , de « même il convient à cdui-ci de régler toutes choses avec « prudence et justice. ... Si de petites choses sont à faire « dans l'intérieur du monastère , qu'on prenne seulemoit « l'avis des anciens , ainsi qu'il est écrit : Fais toutes choses « avec conseil , et tu ne te repentiras pas de les avoir K Sûtes. »
L'(d[>éissance des moines est encore plus fortement carac-
(i] Nous emprantons ici une traduction connue et assez exacte pour nous dispenser de traduire de nouveau.
térisée par ce précepte du chapitre 68 : « Si par hasard (( quelque chose de difficile ou d'impossible est ordonné a (( un frère , qu^il reçoive en toute douceur et obéissance le n commandement qui le lui ordonne. S*il voit que la chose « passe tout-a-fait la mesure de ses forces , qu*il expose con- « Tenablement et patiemment la raison de Timpossibilité à « celui qui est au-dessus de lui , ne s'enflant pas d'orgueil ^ « ne résistant pas , ne contredisant pas. Que si , après son i( observation , le premier persbte dans son avis et dans son a commandement, que le disciple sache qu'il en doit être « ainsi , et que , se confiant en l'aide de Dieu , il obéisse. »
Ainsi la puissance absolue , tempérée cependant par la délibération , est le caractère essentiel de cette société monastique ; et , si l'on ajoute que l'abbé était électif et choisi librement par ses pairs , on trouvera dans l'organisation bénédictine les trois élémens de toute société humaine : le pouvoir absolu , la délibération , l'élection.
Certes , dans un temps où l'Europe en dissolution gémissait sous les invasions des barbares , et se morcelait en fractions mal définies , sans lien , sans unité , sans pouvoir fixe , c'était un grand événement que la constitution claire et forte de l'ordre monastique sous une dictature élective et sous l'empire de la loi religieuse.
Les monastères ne seraient jamais nés dans une société heureuse et paisible qui assurât à tous l'exercice de la libre activité humaine et la sécurité des intérêts. Mais alors , en Europe , tous les liens de la vie civile s'étaient rompus ii travers les désordres de la conquête ; les propriétés étaient incertaines , les mœurs rudes et avilies , l'avenir de chaque homme sans cesse menacé. Il était donc naturel , au milieu surtout du christianisme naissant , que les peuples fussent saisis de respect pour une vie calme et sainte, et que les
individus eux-mêmes se sentissent portés vers les pratiques de la retraite et de la paix monastique.
Les cloîtres étaient peut-être d'ailleurs , à tout prendre , Tasile le moins incertain contre les mille dangers de ces tristes siècles : car les conquérons avaient toujours plutôt cédé à la force morale des idées et des pompes religieuses qu'aux résistances de la puissance civile ; et les couvens , bien que souvent violés par des vainqueurs farouches, étaient à la fois un refuge et une occasion de piété.
Le christianisme allait gouverner tout-à-fait le monde occidental. Les populations vaincues se rangeaient sous le patronage des évéques et du clei^é séculier qui faisaient cause commune avec elles. Les vainqueurs , convertis d'abord , adoucis par les merveilles de la religion chrétienne , devaient , à mesure que la conquête se fixerait irrévocablement sur ses possessions territoriales j ne point tarder d'entrer ardemment dans la puissance et dans les honneurs ecclésiastiques.
Les ordres monastiques , réunis désormais sous la règle de saint Benoit , allaient prendre une large part à ce grand mouvement de civilisation religieuse. Le clergé séculier ne suffisait point aux nécessités de l'époque ; il était d'ailleurs attaché à des fonctions locales, quotidiennes, forcées. Les moines plus libres , plus indépendans , dans une intimité plus familière avec le peuple , pouvaient faire ce que le clergé séculier n'eût pu fÎEdre seul. Ib se livrèrent donc avec zèle à tous les devoirs de la prédication populaire ; ils recherchèrent et vainquirent le paganisme partout oii ik en découvrirent quelques traces ; ils pénétrèrent dans les lieux les plus incultes , les plus déserts *, franchirent les plus rudes montagnes , se jetèrent dans les forets les plus profondes ^ et , missionnaires intrépides du culte catholique , ils couru-
rent civiliser et christianiser TAngleterre par le maioe Augustin , r Allemagne par Boniface , TEspagne par Hildephonse. Que ces trois noms suffisent , car je ne puis citer tous les bénédictins qui portèrent tour-à-tour la parole évangélique dans les parties les plus reculées de TEurope s^* tentrionale , dans le Danemark , dans la Saxe, dans la Vestphalie, dans la Frise , dans la Thuringe , dans la Bohême , dans la Suède , comme dans les Pays-Bas , la Bretagne et le reste de la France.
Sous la main de la papauté , ces innombrables missionnaires ne s'arrêtaient point. Ils suffisaient à combattre les hérésies , ainsi qu'à évangéliser les nations. On peut dire que, dans nos contrées , les périls et les travaux de Tapostolat appartiennent presque exclusivement à l'ordre de saint Benoit. Mais , en même temps qu'il réformait les couvens, pour ne citer que Luxeuil et le célèbre G)lomban , il demeurait le dépositaire des lettres et des sciences ; saint Grégoire-le-Grand , Bède , Egbert , Paul Diacre , Alcuin^ Jean Scot , Hincmar, sortaient tous des cloîtres bénédictins.
Tant d'énergie et tant de puissance plaçaient haut les monastères dans l'estime des peuples et des rois. : mais , à mesure qu'ils croissaient en pouvoir, ils croissaient en richesses ; et les richesses engendrent la corruption. Ils avaient à lutter d'ailleurs avec la puissance civile qui , tout en les comblant sans mesure de faveurs et de dons territoriaux , ne leur abandonnait pas toujours sans peine sa prépondérance sociale. Ils avaient à lutter avec la papauté qui , se servant d'eux comme d'une forte milice , les voulait retenir sous ses ordres pour l'accomplissement de la domination universelle qu'elle méditait dès-lors. Ils avaient à lutter contre le pouvoir épiscopal qui , selon les lois communes ecclésiastiques, prétendait gouverner exclusivement tout le clergé attaché
à son territoire diocésain. Ils avaient à se défendre enfin de cet esprit de guerre , d'indépendance et de rapines , qui était comme Tesprit national de cette singulière époque.
Il n*est donc pas étonnant que les véritables vertus monastiques eussent disparu dans ces tiraillemens divers , et que les moines, devenus indépendans , belliqueux , riches , corrompus , fissent sentir partout le besoin d*une réformation universelle. Elle fut tentée en 817 dans la grande assemblée d'Aix-la-Chapelle; mais il ne s'agissait toujours que de la règle de saint Benoit. Charlemagne , à la fin de sa vie, demandait à toutes ses provinces s'il y avait des monastères autres que ceux soumis aux statuts bénédictins \ et , lorsque la réunion d'Aix-la-Chapelle publia , sous la direction de l'illustre Benoît d'Aniane, favori et conseiller de Louis-le-Débonnaire , la réforme générale des monastères du royaume , elle fut puisée tout entière dans l'institut du fondateur du Mont-Cassin.