‹ Essai historique sur l'abbaye de ClunyChapitre 7 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Origine et charte de fondation de l'abbaye de Cluny,

La réforme monastique était sans cesse menacée par les causes qui Tavaient rendue nécessaire. La conquête germanique avait attaché ses racines au sol : un ordre social définitif allait naître de ces conquérans devenus chrétiens et propriétaires fonciers. Bien que le glorieux règne de Charlemagne eût refoulé pour toujours l'invasion Teulonique , et pour de nombreuses années les incursions des Sarrazins, cependant, sous ses faibles successeurs , Tunité du pouvoir se rompit encore ; et, dans les dernières convulsions d'agonie de Tautoriré carlovingienne , de nouveaux malheurs menacèrent TEurope. A toutes les fureurs des guerres civiles se joignirent Tinondation périodique des Normands et le renouvellement des invasions Sarrazines.

Ce fut dans ces temps calamiteux que Tordre de Cluny commença. Si nous nous sommes bien fait comprendre , ou voit qu'il dut sa naissance aux mcmes circonstances qui

firent naître les monastères en Orient , comme ailleurs : aux malheurs publics , au défaut de sécurité , au goût de la religion et de la retraite, fortifié toujours par les mêmes calamités nationales. Les mêmes faits devaient partout produire les mêmes résultats , et la réforme de Cluny n'était ellemême autre chose qu'une recrudescence monastique , remède de la corruption passée des cloîtres , mais confirmation morale des nécessités et des croyances religieuses de répoque.

Il n'y avait pas cent ans que la réforme de Benoit d'Aniane avait corrigé les monastères français; et déjà les chroniques , en tenant compte des désordres inséparables de la double invasion Sarrazine et Normande et du morcellement féodal de tout le pays, attribuent surtout la décadence de la vie monastique aux trop grandes richesses des moines , ob nimias dwitias.

Les traits généraux que nous avons esquissés s'appliquent sans doute à Tabbaye de Cluny , et en préparent la complète intelligence. Cependant elle n'a rempli qu'un rôle à part dans la mission des ordres monastiques. Sa place est remarquable dans l'univers chrétien : mais je dois m'attacher surtout à des souvenirs partiels qui la caractérisent spécialement dans le point qu'elle occupe au milieu de la civilisation générale.

L'état de l'Europe allait changer. La suprématie papale ne devait point tarder à éclater. La physionomie de la grande réforme de Guny demeure liée à ce fait principal. D'une autre part, et avant que les langues et les constitu-. tions modernes sortissent de leurs germes , les cloîtres restaient les gardiens de la civilisation latine et de la littérature ecclésiastique , la seule qui vécût encore fortement : c'est le second trait caractéristique de la réforme de Cluny.

Les lettres profanes étaient alors à peu près mortes; et réducation publique se nourrissait surtout de ses communications avec les habitudes cléricales et les monastères. On a calculé que Tordre de saint Benoit , dès avant le concile de Constance, avait donné 15,000 saints à la chrétienté, fondé 15,070 abbayes dans Tunivers, et préparé à régUse 24 papes, 200 cardinaux , 400 archevêques , 7,000 évéques. Qu'on juge , par cette simple énumération , de rimportance de l'institut bénédictin , si Ton réfléchit surtout que notre civilisation tout entière est Théritière et la fille du christianisme et de la puissance religieuse du moyen-âge. Dans ce mouvement moral magnifique, on verra que la part de Cluny est grande encore.

Toutes les origines sont d'ordinaire incertaines et obscures ] il n'a pas tenu à la vanité des chroniqueurs que la fondation de l'abbaye de Cluny elle-même ne fût attribuée à Charlemagne , cet empereur quasi-mythologique , auquel tant d'institutions et tant de grandes choses ont voulu fabuleusement remonter.

Charlemagne , en effet , fit don du village de Cluny à Léduard, 13* évéque de Mâcon, et à son église cathédrale de Saint-Vincent. Plus tard, Hildebald, 16* évéque de Mâcon, céda Cluny au comte de Mâcon et de Châlons, Guérin , et à sa femme Albane , qui lui firent accepter en /échange des propriétés situées en Auvergne et dans le Nivernais. La charte confirmative de cet échange est connue. Elle est de Louis-le-Débonnaire , et appartient à la douzième année du règne de ce prince. Quelques-uns en ont faussement conclu que le comte Guérin fut le fondateur de l'abbaye de Cluny.

Guérin et Âlbane moururent sans enfans. Le frère d' Albane, Guillaumc-le-Pieux , duc d'Aquitaine, devint.

par le testament de sa sœur, maître de Cluny avec toutes ses dépendances et, pour parler comme la charte qui lui donne le nom de Pailla, « avec ses cabanes, ses maisons, « ses constructions , ses vignes , ses champs , ses prés , ses K bois , ses pâturages , ses eaux , ses cours d'eaux , ses moufc lins , ses droits de sortie et de retour, tous les esclaves « qui y demeurent , et leur accroissement. ...»

Sur la fin de sa vie , le duc Guillaume, homme d'armes vieillissant , voulut, comme c'était alors l'usage , soit piété, soit remords de conscience, fonder un nouveau monastère. Il était en relations étroites avec Bernon , d'une noble famille de la Séquanie, abbé du monastère de Gigny et de celui de Baume que Ton croit bâti par saint Colomban. Les serviteurs de Guillaume lui racontaient les bonnes œuvres des disciples de Bernon. Il le fit venir auprès de lui, et lui parla de son désir religieux. On se mit à chercher, sous la direction d'Hugues, abbé de Saint-Martin d'Autun, et ami de Bernon , un lieu propice à la création de l'institution nouvelle. Ils arrivèrent enfin, dit la chronique, dans un lieu écarté de toute société humaine, si plein de soli-^ tude, de repos et de paix , qu'il semblait en quelque sorte l'image de la solitude céleste. De tous les lieux vobins que le duc avait visités, nul ne paraissait plus propre que cet humble endroit aux desseins de sa piété. C'était Cluny. Mais, comme Guillaume objectait que la chose n'était guère possible , à cause des chasseurs et des chiens qui remplissaient et troublaient les forets dont le pays était partout couvert , Bernon répondit en riant : Chassez les chiens, et faites venir des moines ,• car ne sai^ez-vous pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de cliasse ou des prières monastiques ?

Cette réponse décida Guillaume , et Tabbayo fut créée.

Ainsi commença , comme tant d'autres , dans une contrée déserte , au milieu des forêts , le monastère de Cluny dont il faut contempler le berceau dans la donation , ou , comme on disait en ce temps-là , dans le testament du vieux duc , daté de la onzième année du règne de Charles-le-Simple y c'est-à-dire de Tan 909.

c( Tout le monde peut comprendre , dit le testateur, que Dieu n*a donné des biens nombreux aux ricbes que pour qu'ils méritent des récompenses éternelles , en faisant un bon usage de leurs possessions temporaires. C'est ce que la parole divine donne à entendre et conseille manifestement , lorsqu'elle dit : Les richesses de Vhomme sont la rédemption rfe^o/iame (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingelberge, ma femme, pesant mûrement , et désirant , quand il en est temps encore , pourvoir à mon propre salut , j'ai trouvé bon , et même nécessaire , de disposer au profit de mon arae de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas , à mon heure dernière , mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de mes richesses terrestres et au soin de mon corps , et de ne m'être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses. Je ne puis, à cet égard , mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur , je me ferai des amis parmi les pauv^reSy et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais ; dans cette foi, dans cette espérance, que, si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre , cependant je recevrai la récompense des justes» lorsque les moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu , auront recueilli mes libéralités.

« C'est pourquoi, h tous ceux qui vivent dans la foi et

implorent la miséricorde du Christ , à tous ceux qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la consommation des siècles, je fais savoir que, pour Tamour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ , je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je possède à Cluny, situé sur la rivière de Grone , avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie , mère de Dieu , et à saint Pierre, prince des apôtres , sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (Villa) , fermes , (urafoires, esclaves des deux sexes, vignes, champs, prés, forets, eaux , cours d'eaux , moulins , droits de passage , terres incultes ou cultivées , sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon , ou aux environs , et renfermées dans leurs confins , et je les donne auxdits apôtres, moi Guillaume et ma femme Ingelberge, d*abord pour Tamour de Dieu , ensuite pour Tame du roi Eudes , mon seigneur, de mon père et de ma mère , pour moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps ; pour l'ame encore d' Albane , ma sœur, qui m*a laissé toutes ces possessions dans son testament ; pour les âmes de nos frères et de nos sœurs , de nos neveux el de tous nos parens des deux sexes ^ pour les hommes fidèles qui sont attachés à notre service \ pour l'entretien et l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même charité , que cette donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des temps passés , présens et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier sera construit à Cluny en l'honneur des apôtres Pierre et Paul , et que là se réuniront des moines , vivant selon la règle de saint Benoit, possédant , détenant et gou< vcrnant à perpétuité les choses données : de telle sorte que

— sucette maison devienne la véritable demeure de la prière , qu'elle soit pleine sans cesse de vœux fidèles et de suppli-> cations pieuses , et qu*on y désire et qu'on y recherche à jamais, avec un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les personnes que j'ai nommées. Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge à ceux qui , sortis pauvres du siècle, n'y apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance. Que les moines et toutes les choses ci-dessus nommées soient sous la puissance et la domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra, selon sa science et sa puissance. Mais , après sa mort , que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur ordre , suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de saint Benoît ; sans que notre pouvoir, ou tout autre , puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse. Que les moines paient pendant cinq ans à Home la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de l'église des apôtres ; et que, se mettant ainsi sous la protection desdits apôtres , et ayant pour défenseur le pontife de Rome , ils bâtissent eux-mêmes un monastère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plénitude de leur cœur. Nous voulons encore que , dans notre temps, et dans le temps de nos successeurs , Cluny soit , autant que le permettront du moins l'opportunité des temps et la situation du lieu , ouvert chaque jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres, aux nécessiteux, aux étrangers et aux pèlerins.

Il nous a plu d'insérer dans ce testament que , dès ce

jour, les moines réunis k Cluny en congrégation seront pleinement affranchis dé notre puissance et de celle de nos parenSi et ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale , ni au joug d'aucune puissance terrestre. Par Dieu , en Dieu et tous ses saints , et sous la menace redoutable du dernier jugement , je prie , je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni évéque, ni le pontife lui-même de TEglise romaine, n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu , ne vende , ne diminue , ne donne à titre de bénéGcc à qui que ce soit rien de ce qui leur appartient , et ne se permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté ! Et, pour que cette défense lie plus fortement les méchans et les téméraires, j'insiste et j'ajoute , et je vous conjure , ô saints apôtres, Pierre et Paul , et toi, pontife des pontifes du siège apostolique, de retrancher de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie éternelle , par l'autorité canonique et apostolique que tu as reçue de Dieu , les voleurs , les envahisseurs , les vendeurs de ce que je vous donne , de ma pleine satbfaction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront ensemble , ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône , à la clémence et a la miséricorde de notre très-pieux rédempteur. Que si quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit (ce que préviendra, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le patronage tles apôtres) ; que si quelqu'un , de quelque manière et par quelque finesse que ce soit , tente de violer ce testament , que j*ai voulu sanctionner par Tamour de Dieu tout-puissant , et par le respect dû aux princes des apôtres Pierre et Paul , qu'il encoure d'abord la colère de Dieu tout-puissant , que Dieu l'enlève de la terre des vivans , et efface son nom du livre

(le vie ; qu'il soit avec ceux qui ont dit k Dieu : retire-toi (le nous ; qu'il soit avec Dathan et Abiroa , sous les pieds desquels la terre s'est ouverte , et que Tenfer a engloutis tout vivans. Qu'il devienne le (X)mpagnon de Judas qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli (x>iiime lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse , dans le siècle présent , se montrer impunément aux regards humains , et qu'il subisse dans son propre œrps les tourmens de la damnation future , en proie à la double punition d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa à peine et'demi-mort des coups répétés de la flagellation la plus terrible, et dont l'autre expira misérablement, frappé par la main d'en-haut , les membres tombés en pourriture et rongés par des vers innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont osé souiller le trésor de la main de Dieu ; et , s'il ne revient pas à résipiscence , que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulu, de très-pieux interœsseurs. Qu'il soit saisi, en outre, parla loi mondaine, et condamné par le pouvoir judiciaire à payer 100 livres d'or aux moines qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. . Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et demeure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans la ville deBourff(5s. »

Cet acte remarquable , dont la lecture attentive révèle une époque bien mieux que toutes les paroles m(xlernes ne pourraient le faire , est signé de la propre main de Guillaume, revêtu du sceau d'Ingelberge sa femme, fille de Hoson , duc de Bourgogne , de l'archevêque de Bourges , de deux cvêques, d'un comte, d'un vicomte et de trcntc-

six autres personnages qui composaient sans doute le conseil et la cour du duc d'Aquitaine. Mais j'ai essayé surtout d'en donner la traduction littérale, parce que, indépendamment de la curiosité historique , il me semble renfermer Tavenir et les destinées du monastère de Cluny.

Le vieux duc alla lui-même à Rome faire ratifier sa donation , et payer à l'église des apdtres la redevance promise. Bemon conduisit à Cluny douze moines de ses monastères , suivant le commandement de saint Benoit , et y bâtit une habitation pour la congrégation nouvelle, qui demeura soumise, pendant dix-sept ans, à son gouvernement , comme une simple dépendance de ses autres établLssemens monas* tiques. IVIais Bemon , avant de mourir, suivant un exemple que d'illustres antécédens légitimaient , distribua le gouvernement de ses monastères entre ses deux disciples chéris , Vidon , son parent , et saint Odon. Le premier reçut Gigny, Baume et autres lieux *, Cluny fut réservé à Odon. C'est ce partage qui attribua au monastère de Cluny le titre de chef-d'ordre \ et c'est saint Odon qui mérite seul , à vrai dire, la renommée de chef et de créateur de la congrégation de Cluny, réservée à tant de grandeur et d'éclat. Et, pour montrer, par un seul fait , à quel degré d'insouciante ignorance nous sommes tombés à l'égard des plus illustres monastères antiques , saint Odon dont nous allons parler, saint Odon , auteur d'ouvrages religieux remarquables en son siècle , saint Odon , fondateur véritable d'un des plus illustres monastères du monde, n'a pu obtenir une seule ligne dans la biographie universelle y répertoire banal pourtant d'une foule de célébrités obscures et de réputations plus que contestées.

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