‹ Essai historique sur l'abbaye de l'Immaculée-Conception-St.-Michel (primitive observance deChapitre 1 sur 36 · JACQUES ANTONELLI · texte numérisé non relu

JACQUES ANTONELLI

Premier diacre de Sainte Marie in Via lata,

Commendataire de Sainte Agathe oUa Suhurra,

Secrétaire d'État de Notre Saint-Père le Pape Pie IX^

Préfet des Sacrés Palais Apostoliques, Proytecteur de l'Ordre de Prémontrô auprès du Saint-Siège, etc.

Éminentissime Père,

Heureux de la permission que Votre Eminence a daigné accorder à mon humble demande, je m'^empresse d^écrire Son nom illustre et vénéré en tête de ce livre.

Je le dois à tous égards.

N'ai-je pas été de Sa part, à chacun de mes voyages dans la ville éternelle, Tobjet du plus gracieux et du plus favorable accueil, et n'est-ce point par Ses mains que Notre Saint- Père le Pape a fait placer sur ma poitrine cette croix de Saint Grégoire le Grand que je me fais gloire de porter ?

Et puis, n^étend-EUe pas du Vatican sa

des, elles semblent avoir été jetées là par la divine Providence pour servir en quelque sorte de lieu de refuge aux habifemts des campagnes voisines dans ces moments critiques où Ton dirait que les éléments conspirent contre Thomme et s'acharnent à sa destruction. Assez hautes pour défier la Malaria et ses ravages au milieu des houfFces vivifiantes du Mistral d'Avignon qui balaye presque continuellement leur faîte, et cependant assez basses pour conserver, loin des neiges et des glaciers, la chaleur bienfoisante du soleil de Provence qui dans leurs nombreuses gorges darde de tous ses feux, elles ont sur bien des points plus d'une lieue de large à vol d'oiseau, et une suite de petits vallons où se cultivent sur une assez mince échelle le blé, l'amandier, le mûrier, l'olivier, et autrefois la vigne, se développe dans leur longueur, contrastant singulièrement par sa fraîcheur et sa verdure avec la sécheresse de leur versant oriental.

Une centaine de fermes, disséminées à droite et à gauche sur une étendue de cinq à six kilomètres carrés, sont habitées par une population exclusivement agricole, dont le chifire, à coup sûr, ne dépasse pas cinq cents âmes. Point de forêts; point do bois taillis, sauf de maigres bosquets de pins, quelques buissons de mûriers sauvages ou de rares halliers de chênes verts. Gà et là de petits pâturages où des troupeaux de moutons viennent chercher leur nourriture pendant l'hiver. Mais, en revanche, point d'herbe

vénéneuse; point de bête fauve, ni de reptile dangereux. Partout néanmoins la solitude, dont le morne silence n'est troublé que par le chant des oiseaux ou le murmure de deux ou trois sources limpides.

Quand on a quitté le chemin de fer, à la gare de Graveson (1), on peut laisser à gauche Tantique chapelle de Gadillan (2) et s'engager dans

(1) Le village de Graveson doit sa fondation aux Bénédictins de Montmajour-lez- Arles qui, au XI* siècle, firent quelques constructions dans les terres gagnées par eux sur les marais de la Durance. Il y avait eu néanmoins des habitants en cet endroit au temps de la domination romaine, ainsi qu'on peut s'en convaincre d'après les fouilles qui y furent faites, il y a une quarantaine d'années, et dont le résultat est déposé dans la salle des Antiques au Musée-Galvet d'Avignon, et d'après les restes de sépultures, qu'on découvre le long de la grande route aux abords de Gadillan. Graveson, dont la cure était unie à la mense capitulaire de la Cathédrale d'Avignon, servit de place forte aux troupes catholiques pendant les troubles religieux du XVI« siècle. C'est la patrie du dominicain Amat de Graveson que sa science profonde a rendu plus illustre que sa parenté avec le Brave Grillon, dont il était le neveu.

(2) Gadillan est la désignation du quartier rural sur lequel est bâtie la station du chemin de fer qui porte le nom de Graveson: on y voit encore une petite chapelle romane, fort ancienne et dédiée à la Fuite en Egypte, qui dépendait autrefois de l'église métropolitaine d'Avignon . Une noble famille dont le chef est aujourd'hui maire de la ville de Tarascon, possède le titre et la plus grande portion des terres de Gadillan : elle en avait autrefois la seigneurie.

une des gorges de ces coUiaes par le passage â niveau établi sur les rails en face de Tauberge Saint-Martin (1). C'est par une matinée de printemps qu'il faut faire cette course, lorque l'aubépine étale ses fleurs blanches, que la brise souffle doucement tout embaumée de romarin et de lavande, que le rossignol fait retentir les airs de ses chants harmonieux, et que Talouette vient et revient effleurant de son aile légère les herbes sous lesquelles repose sa couvée. Tout alors renaît dans la nature, et le désert paraît moins solitaire, moins silencieux et moins nu ; le désert, disons-nous, car on ne saurait donner un autre nom à ces lieux, depuis que la hache du bûcheron a coupé jusque dans leur racine les arbrisseaux qui y entretenaient la fraîcheur et l'ombrage.

La route va en zig-zag de Test â l'ouest, montante, cailloutée et poudreuse, parallèlement â un ravin d'ordinaire sans eau, à travers deux parois de rochers dénudés dont l'alignement monotone est rompu sur la droite par la saillie d'une énorme masse calcaire (La Roque-Pied-de- Bœuf) à la base fourchue, à la teinie légèrement

(1) L'auberge Saint-Martin, gros corps de ferme fréquenté naguère par les rouliers et les charretiers de Provence, est bâtie en face du passage à niveau qui, par la voie ferrée, donne accès au chemin de Saint -Michel-de- Frigolet. Les RR. PP. Prémontrés à qui elle appartient y ont établi une hôtellerie pour les pèlerins et cultivent les terres environnantes.

rougeâtre. A mesure que Ton s'éloigne de la voie ferrée et que ron perd de vue, à force de détours, la luxuriante végétation dos terroirs de Maillanne, de Tarascon et du Mas-Blanc, Ton voit rhorizo 1 se rétrécir, si bien que l'on finit par ne plus apercevoir qu'un coin du firmament resserré par les lignes sévères de hauteurs faiblement verdoyantes; l'on n'a, en eflet, pendant une demi-heure, pour varier l'uniformité du paysage, qu'une modeste cabane élevée au milieu de vignobles renaissants,un sentier raboteux montant vers Barbentane, et au milieu de hauts cyprès une grosse métairie (le Mas deLallemand)^ aussi solitaire que le site luimême.

Toutefois, à l'endroit où lamentée commence à devenir plus raide, l'on découvre assez près de soi, sur la gauche, deux clochers à. flèche qui, audessus des pics, dressent chacun une statue. On sent, â cette vue, que l'on s'approche de l'une de ces maisons de prière que la piété prend soin d'ouvrir dans la solitude à tous ceux qui veulent fuir le tumulte du monde, et alors, pour nous servir d'une expression de Chateaubriand, on reconnaît Dieu de toutes parts. Au bout de quelques instants, c'est une croix qui se détache au haut d'une éminence voisine ; — puis,coupant un bosquet d'arbres de haute futaie, apparaît brusquement une muraille crénelée qui suit, sur les flancs de la colline et dans le fond du vallon, les sinuosités de la route -, — enfin, à la suite de six

toiirsmonumentales dentelées, arrondies et surmontées chacune d'une croix byzantine, un édifice aux formes monastiques développe au fond du tableau sa blanche facaiie hérissée de créneaux, et Ton est en présence d'un antique monastère qui avait été, dès son origine, dédié au Prince des milices célestes et que nos pères appelaient pour cela Saint-Michel-de-Frigolet,

Grâce à leur isolement, ces lieux de bénédiction échappèrent au vandalisme des Septembriseurs, et ils ont traversé , sans éprouver d'autre malheur qu'un abandon complet, le demisiècle qui s'est écoulé depuis la période révolutionnaire jusqu'à nos jours. Ce n'est pas qu'ils aient cessé d'être habités depuis la suppression des communautés religieuses ; mais aucun de ceux qui succédèrent à leurs premiers habitants, n'osa porter à leurs murailles un coup de marteau dévastateur. La Providence a permis à la fin qu'ils fussent rendus à la religion qui les avait possédés durant plus de neuf cents ans, et, le 27 avril 1858, Mgr Ghalandon, archevêque d'Aix , Arles et Embrun, les a confiés â la garde des hommes apostoliques qui font revivre en France la règle de Prémontré dans toute la pureté de son observance primitive.

Aperçu historique sur l'Ordre Sacré de Prémontré.

L'Ordre sacré de Prémontré porte le nom d'un lieu célèbre dans les annales de la Picardie. La légende raconte qu'une bête féroce, un lion promenait la dévastation et le ravage dans la forêt de Vosge, aux environs de Laon. Enguerrand I, Sire de Goucy, digne chef de cette race de preux chevaliers qui préférèrent, remplis d'un noble orgueil, le titre modeste de leur famille à celui de comte, de prince ou de roi (1), voulut débarrasser ses vasseaux de la présence d'un si redoutable animal. Se confiant en la protection du saint Précurseur du divin Maître, il s'en va seul, son épée â la main, â la recherche du lion dans le fourre du bois. Tout â coup, au détour d'un sentier, il aperçoit la bête : « Saint-Jean, s'écrie-t-il aussitôt, tu me l'as de près montré, » et emporté par son audace, il se précipite sur elle et l'élend raide â ses pieds.

Telle serait, suivant certains auteurs, l'étymologie du mot de Prèmontrè. Selon d'autres, ce nom viendrait d'unp?'e que des paysans auraient

(t) La famille de Coucy est l'une des plus anciennes de France ; sa devise était : a Je ne suis ne Roi, ne Prince, ne Comte aussi; je suis le Sire deOoucy.y}

montré un jour aux religieux Bénédictins de Saint- Vincent de Laon. Mais le P. Le Paige, dans sa Bibliotheca Prœmonstratensis Ordinis^ {\)^ relègue au rang des fables ces explications et autres semblables et avance que Topinion la plus problable à ce sujet est que la Très-Sainte- Vierge montra d'avance, prâemonstravit^ à saint Norbert , une nuit qu'il vaquait à l'oraison , l'emplacement que devait occuper le premier monastère de son Institut, et déroula à sa vue dans un horizon mystérieux une longue suite de religieux en blanches robes portant processionnellement des croix et des lumières.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans cette forêt de Vosge, Tordre de Prémontré prit naissance, au milieu de la première moitié du XII» siècle. Son fondateur est le glorieux saint Norbert que l'éclat de ses vertus autant que le renom de sa science fit monter sur le siège archiépiscopal de Magdebourg. Il naquit , vers 1082, dans le duché de Glèves, à Santen, l'antique Colonia Trajana^ sur les bords du Rhin et à peu de distance de Cologne. Issu d'une illustre famille allemande , celle des comtes de Genep qui était alliée â plusieurs maisons souveraines, à celle de Lorraine en particulier, il passa ses premières années au milieu du tumulte des cours, à la suite même de l'empereur Henri V,

(1) Le Paige O.P. Bibliotheca Prœmonstratensis OrdiniSy lib. I. cap. 2.

le petit-fils de Conrad-le-Salique. Sans tomber dans des égarements funestes, il se laissa né:\nmoins séduire un instant par les promesses éblouissantes du monde, au point qu'il fallut un coup de foudre pour le terrasser, comme autrefois saint Paul sur le chemin de Damas. Mais aussi il se releva, comme l'Apôtre, entièrement, transformé, et devenu un homme nouveau sous l'action puissante et régénératrice de la grâce, il se mit à prêcher de tous les côtés la pénitence et la réformation des mœurs. Toutes les églises de l'archidiocèse de Cologne l'entendirent tour à tour ; la France même eut part à son zèle, et, avant que l'Eglise de Laon et celle de Cambrai fussent évangélisées par lui, la petite ville de Saint-Gilles en Languedoc le vit se prosterner devant le pape Gélase II et réclamer à ce Pontife sa bénédiction paternelle pour ses travaux apostoliques.

Notre-Seigneur ne tarda pas à montrer qu'il avait ratifié du haut des Cieux les paroles de salut et de grâce que son Vicaire ici-bas avait prononcées sur la tête de Norbert. En peu de temps, celui-ci eut remué des provinces entières et entraîné, dans la sainte ardeur qui l'animait, leurs populations sur la voie de la perfection et de la vertu. On accourait sur ses pas, on se pressait autour de sa chaire, et enflammés du désir de marcher sur ses traces et de suivre ses nobles exemples, des chrétiens généreux demandaient à se mettre sous sa conduite et à vivre de sa vie.

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Le bienheureux missionnaire ne put résister à leurs instances; la Mère de Dieu lui avait, du reste, prédit qu'il serait père d'une postérité nombreuse. En 1119 donc, sous le pontificat de Gallixte II et le règne de Louis-le-Gros, il entreprend la réforme des Chanoines Réguliers de saint Augustin ; mais ses efiforts échouent devant des habitudes invétérées et des usages déjà séculaires. Loin de se décourager, il vole à de nouveaux labeurs. Il a vu une nuit saint Augustin lui apparaître et lui présenter écrit en lettres d'or le livre immortel de sa Règle. C'en est assez : il comprend que Dieu rappelle à réunir une nouvelle milice sous la bannière du grand Évêque d'Hippone.

Après avoir reçu Thabit monastique de couleur blanche, le 25 janvier 1120, (1) des mains de Barthélémy, évêque de Laon, il cherche une solitude pour s'y ensevelir avec un jeune diacre d'Orléans, dont l'âme s'est attachée à la sienne, comme autrefois l'âme de David à celle de Jonathas. Il s'arrête à Foigny, puis il vaàTenelle; mais des obstacles de toute nature l'obligent à

(1) Nous avons suivi là l'opinion historique du savant franciscain Relyot {Histoire des Ordres Religieux, tome n, p. 158). Nous devons cependant faire observer que les historiens de l'Ordre et son Martyrologe rapportent que la Sainte- Vierge elle-même donna l'habit blanc à saint Norbert ; les RR. PP. Prémontrés célèbrent, le 5 août, la fête de la Vestition de leur saint Patriarche par les mains de la divine Mariy.

plier sa tonte et à chercher encore. Enfin il arrive au désert de Prémontré : il y trouve une chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste ; il s'agenouille sous ses voûtes, et s'écrie intérieurement éclairé des lumières d'en Haut : « Hœc requies mea\ c'est ici le lieu de mon repos ! »

Tout de suite, il se met à Tœuvre. La forêt appartient aux Bénédictins de St- Vincent ; Pévêque de Laon possède sur elle certains apanages. B demande humblement, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, qu'on lui cède tout, biens et droits. On se rend avec empressement à ses désirs; on ajoute même à l'objet de sasupplique, et le roi de France ratifie la donation par des lettres patentes.

Alors l'Ordre de Préraontré commence. Le désert retentit du bruit des ouvriers qui sans relâche travaillent à la construction de la nouvelle Abbaye. En peu de temps, un monastère immense couvre le centre de la forêt, dont les arbres à la cime hautaine ont peine à dépasser les flèches des clochetons et les aiguilles des clochers. Toute une population de moines se hvre sous ses voûtes à la méditation et à la prière, population plus austère que les Spartiates euxmêmes, population plus silencieuse que les anachorètes de la Thébaïde, n'ouvrant la bouche durant les vingt-quatre heures dujour que pour chanter les louanges du Seigneur, et regardant comme un crime de manger des œufs et du laitage.

La renommée d'une telle aphonie et d'une mortification si grande ne tarde pas à se répandre au loin. Elle parvient jusqu'à Rome, et le pape Honorius II, voulant se convaincre de ses propres yeux de la réalité du prodige, appelle Norbert auprès de lui. Le saint fondateur part pour la ville Éternelle; il y séjourne quelques mois, et il en revient avec Fapprobation solennelle du Siège Apostolique, approbation que plus de quarante Papes, un Concile Œcuménique (celui de Bâle) et vingt Rois (l) confirmeront dans la suite.

Ce ne sont pas les hommes seulement qui demandent à Norbert de les mettre sur la voie du salut : des femmes mariées, des veuves, déjeunes filles veulent se placer sous sa direction. Il les accepte, et en moins d'un siècle, cinq cents couvents de religieuses s'ajoutent aux trois mille trois cents monastères de religieux que compte par l'Europe l'Ordre sacré de Préraontré (2).

La faveur des Pontifes et des Rois so verse avec tant d'abondance sur ses membres qu'ils sont

(1) Le roi Louis XIII fonda à Paris, en 1G17, un collège pour les jeunes étudiants de l'Ordre de Prémontré. Grégoire IX leur avait précédemment donné la maison de Saint- Alexis sur le Mont-Aventin, et sous la protection et avec l'aide d'Urbain VIII, ils purent, en 1G27, établir auprès de Sainte-Marie-Majeure, un collège pour les étudiants de leur Ordre .

(2) Helyot, Histoire des Ordres R ligieux, tome ii, p. t. 33.

appelés, à rexclusion de tous autres, aux sièges épiscopaux deMagdebourg, de Brandebourg, de Havelberget de Ratzebourg, et que plusieurs de leurs Abbayes exercent de véritables droits de souveraineté sur les villages qui les entourent (1). Des seigneurs, hauts et puissants, tels que Guy, comte de Brienne, Godefroy, comte de Namur, Bérenger, baron de Schussenrein, et des princesses, telles queAnastasie de Poméranie, Gertrude de Hesse, Gude de Arnstein, prennent la blanche livrée (2) de Norbert et meurent, pour la plupart, parmi les humbles serviteurs et les derniers familiers des monastères. Aussi que des Saints ne se forme-t-il pas à celte école de sainteté ! On les compte par centaines. C'est Hugues des Fossés, le compagnon chéri du bienheureux Patriarche et ses dix-sept premiers disciples; — c'est Gerlach, Frédéric, Siard, Adam, Raynier, Roger, Garemberg, Guy, Gilbert, Everard, Focold, Théodore et Tankérido ; — c'est Milon, évêque de Thérouanne, Walter, évêqiio de

(1) Les armoiries de l'Ordre de Prémontré portent d'azur semé de France à deux crosses en sautoir; elles sont surmontées d'une couronne ducale avec une mitre et une crosse.

(2) L'habit des religieux de Prémontré est entièrement blanc, jusqu'fà la barrette de chœur et au chapeau de ville. Lorsqu'ils sortent de leur monastère, ils mettent un manteau blanc sur leur scapulaire el leur soutane ; dans l'intérieur du couvent, ils ont un petit camail, et au chccur ils portent un rocliet avec chape et grand camail.

Laon, Ifride, Ludolphe et Evermode, tous trois évêques de Ratzeboiirg ; — c'estRicovère, Ermciigarde, Odda, Pétronille, Ponce, Bessèle, Agnès, leurs sœurs en religion; — c'est Herman, que son amour et sa dévotion pour l'auguste Marie ont fait surnommer Joseph -, — ce sont les sept Martyrs de Babylone, ceux d'Angleterre, ceux enfin de Gorcuni.

Apôtres infatigables des vérités évangéliques, les Prémontrés, à l'exemple de leur bienheureux Père qui fut le fléau des hérésies de Tanquelin et de Pierre de Léon, consacrent au service de l'Église leur parole et leur zèle, et, presque dès leur berceau, le pape Innocent III les oppose aux prédications des Albigeois, comme les Pontifes, ses prédécesseurs (1), les ont constitués hérauts de la guerre sainte des Croisades. Cénobites par profession et par état, ils rivalisent avec les Moines de Chartreuse et les Religieux dé Gîteaux pour la méditation et la prière, et ils deviennent, comme eux, des maîtres consommés dans l'art de la vie spirituelle.

(1) Le pape Grégoire VIII appartient à l'Ordre de Prémontré : il se forma à la vie religieuse dans la célèbre Abbaye de Saint-Martin-de-Laon . Un historien allemand a prétendu, sur la foi d'une bulle apocryphe attribuée à Adrien IV, que ce Pape, le seul Anglais qui se soit assissur la Chaire de saint Pierre, avait fait profession dans une maison de l'Ordre de Prémontré. Mais le fait est insoutenable, attendu qu'en 11 15, année où saint Norbert fonda son institut, Adrien IV était déjà moine de l'Abbaye de Saint-Ruf dont il devait être éluabbé en 1126.

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Habiles à élever la jeunesse chrétienne à l'ombre de leurs cloîtres, ils forment des générations entières pour le sanctuaire, et quand les grandes* communautés songent à léguer à la postérité ces monuments littéraires qui ne sont pas leur moindre titre de gloire (l), ils prennent en sousœuvre l'entreprise des Bollandistes interrompue parla suppression des Jésuites, et ils la continuentdurant vingt-cinq ans, aux applaudissements de l'Europe savante, dans leur Abbaye de Tongerloo.

L'Ordre sacré de Prémontré a pour but d'imiter la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ icibas, sa vie active comme sa vie cachée. C'est un ordre mixte^ si l'on peut s'exprimer ainsi ; il embrasse dans un même esprit, comme l'a fort bien dit un de ses membres, la tranquillité de la vie cmitemplative et les sollicitvdes de la vie active. Les uns l'appellent l'Ordre blanc, Ordo candidus, tant â cause de la couleur du vêtement de ses religieux qu'à cause de sa dévotion toute spéciale à l'Immaculée Conception de la Très-Sainte Vierge; — les autres, l'Ordre canonique, Ordo canonicus, parce que, plus que les autres branches des chanoines réguliers, il fait profession de mener la vie canoniale d'après la règle de saint Augustin ; — d'autres, l'Ordre apostolique, Ordo

(i) L'Ordre de Prémontré compte, en outre, un grand nombre d'écrivains sacrés, à la tête desquels apparaît gaint Norbert lui-même ; le P. Le Paige, déjà cité, nous ^^ donne une longue nomenclature.

wpostolicus^ attendu qu'il doit se dévouer à la sanctification du prochain par les missions et l'administration des paroisses. Mais comme Tœuvre principale accomplie par Notre-Seigneur sur la terre a été la glorification de son Père céleste, l'œuvre par excellence de l'Ordre de Prémontré est de rendre à Dieu le culte le plus parfait et le plus solennel qu'il soit possible de lui rendre ici^bas. « Les chanoines réguliers, dit saint Thomas d'Aquin, ont pour but direct la plus excellente des œuvres, celle des divins mystères. » Ce qui n'empêche pas ses religieux de se livrer à toutes les rigueurs de la plus austère pénitence. 8i pour l'ornement des saints autels, pour la décoration d,u sanctuaire, l'Ordre sacré de Prémontré ne recule devant aucun sacrifice, devant aucune dépense, il prescrit en revanche à ses membres la pauvreté la plus absolue , le dénûment le plus complet pour ce qui regarde les choses nécessaires à la vie. C'est bien lui qui peut en toute vérité dire avec le Psalmiste : Domine^ dilexidecorem domus tuse ;

L'exhortation que son saint Patriarche adressa à ses premiers disciples, avant de les quitter pour se mettre à la tête de l'Église archiépiscopale de Magdebourg, résume trop bien lâ-dessus l'esprit de leur Règle et l'âme de leur Institut pour que nous n'en reproduisions pas ici la portion la plus saillante :

« Mes trôs-chers frères, leur dit-il, la charité qui me presse m'oblige de vous exhorter à sui-^

vre avec fidélité Tétat de vie auquel vous vous êtes consacrés par la solennité de vos vœux.

Souvenez-vous qu'ayant renoncé par votre profession à toutes les choses de ce monde et â vous-mêmes, votre unique emploi doit être désormais de porter la croix de Jésus-Ghrist et de consumer votre vie dans les rigueurs de la pénitence.

tt C'est là, mes chers frères, la voie étroite qui conduit au ciel; c'est là la route que Jésus- Ghrist vous a frayée par son exemple, qull a arrosée de son sang, qu'il a préparée à ses élus et que vous devez tenir le reste de vos jours, si vous aspirez véritablement à la couronne qu'il a réservée à vos combats ; aussi l'Apôtre nous assure- t-il que personne ne sera couronné qu'il n'ait généreusement combattu.

« Marchez donc avec courage dans cette carrière pénible; mais marchez avec précaution, à cause des ennemis qui vous environnent.

Soyez prompts à rendre l'obéissance à vos supérieurs, sévères dans l'observance de la pauvreté apostolique, fidèles au vœu de chasteté qui vous égale aux Anges. Sans cela l'esprit de notre Ordre ne peut subsister, et toute sa gloire s'évanouira. Vous avez promis la stabilité dans ce lieu, demeurez-y sans dégoût, attachez-vous au service divin sans enuui, et ne cherchez jamais sans des raisons légitimes à sortir de votre solitude pour rentrer dans les affaires du monde. Le Seigneur, punissant vos courses inutiles, re-

tirerait sans doute de vous les douceurs de son esprit. Alors la corruption du siècle s'insinuerait dans votre âme par le commerce avec les gens du monde • car sachez que, si le poisson ne peut vivre hors de l'eau, le religieux qui sort de son cloître sans nécessité ne peut vivre longtemps dans la grâce.

« Fuyez donc la fréquentation du siècle comme le poisson fuit la sécheresse. Gardez le cloître, le silence et la retraite qui sont les seules gardes de la pureté, et comptez que le nom de Religieux que vous portez, sera pour vous un nom fatal, si vous vous étudiez à. plaire au monde plus qu'à Dieu.

« Vous devez aussi être unis par le lien de la charité. Veillez attentivement sur la conduite de vos langues ; retranchez le murmure, la médisance, la jalousie, sources de troubles pour les communautés et de tiédeur pour la dévotion-, c'est pour cela qu'il est écrit qu'un homme querelleur et d'u.i esprit difficile n'est qu'un fantôme de religieux. Élevez donc votre esprit au-dessus des faiblesses de la nature humaine ; soupirez avec TApôtre vers la possession de Jésus-Christ ; priez Dieu avec le Prophète qu'il nous tire de la captivité sous laquelle nous gémissons dans la prison de notre corps.... »

A cesparolesqui sont comme son testament, le saint Prélat, ajouta un codicille en faveur des pauvres et des indigents. C'est une Charte de charité qu'il imposa â toutes les maisons de son

Ordre : « La dixième partie de tous vos biens et oifrandes, dit-il, sera appliquée aux nécessités des pauvres, en sorte que, si le produit des dits biens et offrandes monte jusqu'à dix sols, on babillera dix-huit pauvres chaque année, huit pendant l'hiver, un le jour de la Toussaint, un à la Nativité de Notre-Seigneur, un à la Circoncision, un à l'Epiphanie, un à la Purification, un à l'Annonciation, un le Samedi-Saint et un le jour de Pâques. Les habits qu'on leur donnera seront complets et neufs. Les autres pauvres seront habillés, en été. un au jour de l'Ascension, sept pendant les sept jours de l'octave de Pentecôte, un à la fête de saint Pierre et saint Paul, et le dixième au jour de l'Assomption de la sainte Vierge. Depuis le moment où le pauvre aura été vêtu, il pourra rester huit jours dans la maison où il sera nourri. Si, après cette distribution, il reste encore quelque chose de la dîme, il sera employé au secours des pauvres qui arriveront ou passeront par nos monastères. Le jour du Jeudi-Saint, les prêtres et les diacres, après avoir lavé les pieds aux douze pauvres, pourront par charité leur donner leurs propres vêtements avec le consentement des supérieurs. »> Et, fidèles à ces leçons de leur bienheureux Père, les RR. PP. Prémontrés continuent, aux yeux des mondains étonnés, ces traditions de charité et de piété qui sont leur plus pure gloire. Héritiers de la dévotion de saint Norbert envers le sacrement adorable de l'Eucharistie.

la solitude, dans toute l'acception du mot, régna autour et à Tintérieur de ses murailles. Et pourtant, de nos jours, il n'y a peut-être pas en France une maison religieuse, dont le nom soit plus souvent et plus haut prononce.

C'est son histoire que nous avons, en 1866 et en 1871, essayé d'esquisser dans les pages qui vont suivre et qui arrivent ainsi à leur troisième édition. Avant de les livrer encore à l'impression, nous avons tenu à les revoir afin de corriger ce qu'elles pouvaient avoir de défectueux et d'y consigner le résultat des découvertes récentes que nous avons faites au sujet de ce monastère dans les archives de nos contrées.

Grâce à de bienveillantes communications, grâce à des investigations nouvelles, nous avons pu ajouter quelques détails historiques à ceux que nous avions donnés, et comme depuis quatre ans de grandes fêtes qui ont eu un certain retentissement sont venues grandir et étendre la renommée de Saint-Michel-de-Frigolet, nous avons cru devoir compléter notre récit par la description de solennités dont le souvenir est à conserver dans les annales monastiques de la France.

Il nous faut néanmoins prévenir les lecteurs qu'ils n'ont à attendre de notre plume, dans cette édition pas plus que dans les autres, ni épisode émouvant, ni récit légendaire, ni hiographie intéressante. Quelques faits relatés çâ et là dans les collections manuscrites de la bibliothèque de

— sala ville d'Avignon ou dans les paperasses des Archives de deux départements voisins, tel est le thème que nous avons dû développer pour faire Thistoire do l'Abbaye de l'Immaculée- Gonception-Saint-Michel.

Cependant, si le sujet nous a de la sorte fait défaut, nous avons tâché nous-mêmcde ne point faire défaut au sujet, et nous nous sommes efforcé d'apporter à notre narration le plus de variété possil)lc et de noter fidèlement tout ce qui pouvait se relier au passé de ce Monastère. Sur ce dernier point, nous croyons avoir rempli notre tâche; car rien de ce que nos devanciers ont cru devoir léguer à la postérité sur le couvent qui nous occupe, n'a échappé, ce nous semble, à nos recherches. Nous avons appelé à notre aide et les livres qui parlent de l'histoire ecclésiastique d'Avignon, et les manuscrits qui y ont trait, et les traditions qui s'y rattachent. Le Gallia Chrisiiana de Dom Denis de Sainte Marthe, le Gallia Purpurata de Pierre Frizon, le Bullaire de la ville d'Avignon et le Cartulaire de son Église, V Histoire de Provence de Nostradamus,

celle des Evesques d'Avignon du chanoine do Nouguier, le recueil des manuscrits de l'abbé de Massilian, l'histoire de Montmajour-lez- Arles du bénédictin Ghantelou, les Monuments inédits de Paillon sur l'apostolat des Saints de la Provence, et ïHistoire du culte de Sainte Marthe de Tabbé Véran nous ont été, à cet égard, d'un grand secours. Puis, connaissant les Petites Mon-

tagnes avec leurs environs comme nous les connaissons, nous avons pu facilement faire appel à la mémoire des vieillards de la contrée et interroger les moindres vestiges et les moindres ruines d'autrefois qui restent danâ le pays.

Gcst assez dire que notre étude sur l'Abbaye de rimmaculée-Gonception-Saint-Michel a été composée d'après les documents les plus authentiques. Nous n'avons pas cherché à mêler aux récits historiques qui se présentent sous notre plume des considérations générales sur les corporations religieuses, des aperçus spéciaux sur l'architecture monastique ou des digressions particulières sur les événements contemporains. Ce sont-là tout autant de hors-d'œuvre qui nous auraient fourni matière à de belles pages peutêtre, mais qui auraient retardé considérablement le cours de notre narration. Suivant le précepte d'Horace : Semper ad eventum festina, nous nous sommes tenu constamment dans notre sujet, ayant toujours présentes à l'esprit la date de la fondation du monastère, celle de sa suppression et celle de sa résurrection.

Nous avons dû pourtant jeter quelquefois les yeux plus loin que son horizon. Lorsqu'il s'est agi pour nous de dérouler la suite de ses Prieurs commendataires, nous avons cru devoir, àTexemple du R. P. Marie-Benoit qui en a fait autant pour les abbés de Sénanque, dire en deux mots ce que furent ces personnages, bien que leur action se soit déployée sur un tout autre théâtre

que celui sur lequel nous amenons nos lecteurs. On. dira probablement que c'est là une digression ; nous ne saurions être de cet avis, puisqu'il était de l'essence de notre sujet de faire connaître, tels qu'ils furent, les dignitaires ecclésiastiques préposés successivement, durant près de cinq siècles, à l'administration de ce monastère. Selon un usage que nous avons adopté pour tous nos écrits, nous avons cmaillé le texte de celui-ci de notes nombreuses, soit topographiques, soit historiques, qui, placées dans le corps de cette histoire, en auraient ralenti la marche et entravé fort inutilement le plan. Ces notes expliquent bien des choses sur lesquelles il nous a fallu passer rapidement, et l'on nous saura gré, ce nous semble, de n'avoir pas négligé ce moyen de rattacher indirectement à notre thème des faits qui, en eux-mêmes, lui sont totalement étrangers.

' Ceci dit, il ne nous reste plus qu'à déposer sur l'autel de Notre-Dame-du-Bon-Remède cette troi^ sième édition d'un livre qui, Dieu nous en est témoin, n'a été écrit que pour sa plus grande gloire et pour l'honneur de son Nom. Nous nous estimerions mille fois heureux s'il atteignait ce but. Daigne la Vierge conçue sans péché avoir notre offrande pour agréable et nous obtenir de son divin Fil^ les grâces dont nous avons besoin !

Avignon, le 5 août 1875, fête de Notre-Dame-des-

Neiges .

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L'IMMi\GllLÉe-GO»CePTION-SAIi\T-HIGHEL

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